Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /2009 01:25






    C’est un peu le même temps que le jour des Rameaux il y a deux ans, frais, humide et clair, et c’est quelques vallées plus loin. J’ai bifurqué de la route habituelle pour éviter cette voie de contournement interminable de la ville et ses ronds points sinistres, sans regarder la carte,  voyant à peu près vers où il doit être possible de rattraper la voie rapide une quinzaine de kilomètres plus loin. Ces jours de printemps encore froides et sans soleil mais lumineuses après la pluie, noyées dans ce vert naissant de l’herbage, tellement frais qu’on aurait envie de le toucher ou de s’y plonger. Erstes Grün : ce lied de Schumann me revient encore une fois, et la voix de Lucia Popp.

    Suivre donc la petite route qui serpente, où je me trouve très vite seul à traverser quelques villages dévolus désormais à la villégiature de ceux de la ville. J’avais emprunté naguère la route voisine, fléchée comme touristique, qui passe par le sanctuaire de P*** sur le plateau, et d’où se découvre par temps clair une vue panoramique sur la chaîne des montagnes, mais la petite route de ce jour, je ne la connaissais pas. Le paysage est très vallonné, avec des dénivelés importants, et devient de plus en plus encaissé. Il offre un paysage très changeant, surtout avec ce ciel gris si mobile. Il y a des bois, des prairies, des ruisseaux qu’on traverse, des hauteurs presque verticales, puis on arrive à flanc de colline et la vue s’ouvre vers d’autres creux de vallons. Parfois, on aperçoit une ancienne maison de maître avec un ou deux palmiers plantés devant la façade, comme il était de coutume ici autrefois. Il y a encore des troncs cassés, vestiges de la tempête de janvier. La route est étroite et le goudron est en très mauvais état. À un moment, alors que je remonte du val du ruisseau, une petite camionnette arrive en face, s’arrête ; il suffirait qu’elle serre l’herbe du bord, et nous nous croiserions sans difficulté, mais le garçon qui la conduit fait marche arrière sur quelques dizaines de mètres pour faciliter la montée de ma voiture. Il est souriant mais semble se demander ce que je fais là.

    Je finirais presque par me le demander. Pas un poteau indicateur en vue depuis un gros quart d’heure. J’ai baissé la vitre pour sentir l’air frisquet du jour qui entame son déclin. Dans la campagne, sur les flancs boisés, quelques arbres ont déjà éclaté tout en fleurs, les plus lointains semblent vaporeux. On dirait qu’ils ont été placés dans le paysage comme des bouquets selon un plan énigmatique. La route est toujours sinueuse, monte, tourne, descend, remonte, et je n’ai plus de conscience même vague de la direction que j’emprunte. Pour le coup, je pense à un autre lied de Schumann, dans le cycle Eichendorff, avec ce vers tout simple et qui dit tant de choses : « Ich weiß nicht, wo ich bin ». Je ne sais pas où je suis, c’est certain. Mais j’ai l’impression dans ce détour délibéré de revoir des choses si anciennes maintenant, comme ce buisson de lilas près du bord de la route, planté contre une maison vétuste, déjà en fleurs lui aussi. Il y a aussi ces taillis à fleurs jaunes en étoile (j’ai oublié le nom) dont les branches faisaient des bouquets à mettre sur les côtés de l’autel.
 
    Je finis par descendre vers un gros bourg, avec une église trapue dont le clocher en ardoise a la forme d’un bulbe. Je lis le nom sur le panneau : R***. C’est donc ici ! Ma grand-mère racontait qu’elle s’y était rendue pour une noce avant la guerre, dans une charrette que le propriétaire avait décorée avec des guirlandes de fleurs. Il n’y avait pas plus de vingt kilomètres de distance, mais le trajet durait plusieurs heures, et les passagers de la charrette chantaient, à tour de rôle ou ensemble en traversant les collines. De même nous chantions après les repas des dimanches de fête, non pas à table, mais en débarrassant la table, en essuyant la vaisselle, en remettant les choses en ordre. On chantait de tout d’ailleurs, en français, parfois en patois : de vieilles chansons comme Ma mère m’a donné un mari ou Sur le pont de Nantes, du Charles Trénet, Sombreros et mantilles, des rengaines de Georgette Plana, des cantiques, tout pêle-mêle. Lui, il se taisait en général, il n’était guère expansif, mais préparait comme personne le lapin à la provençale.

    Près de la route, devant la maison de S***, il y avait également un lilas planté, avec à côté un banc branlant, sang-de-beuf, un peu écaillé. Je saurais retrouver le chemin, mais tout est démoli maintenant.



    Ich hör’ die Bächlein rauschen
        J’entends les ruisseaux bruire
    Im Walde her und hin.
       
Dans la forêt, çà et là.
    Im Walde, in dem Rauschen,
       
Dans la forêt, dans ce bruissement,
    Ich weiß nicht, wo ich bin.
       
Je ne sais où je suis.

    Die Nachtigallen schlagen
       
Les rossignols chantent
    Hier in der Einsamkeit,
       
Dans cette solitude, ici,
    Als wollten sie was sagen
       
Comme s’ils voulaient parler
    Von der alten, schönen Zeit.
       
Des beaux jours d’autrefois.

    Die Mondesschimmer fliegen,
       
Les lueurs de la lune flottent,
    Als säh ich unter mir
       
C’est comme si je voyais au-dessous de moi
    Das Schloß im Tale liegen,
       
Le château dans la vallée
    Und ist doch so weit von hier !
       
Et pourtant il se trouve si loin d’ici !

    Als müßte in dem Garten,
       
Comme si je devais trouver dans le jardin,
    Voll Rosen weiß und rot,
       
Plein de roses blanches et rouges,
    Meine Liebste auf mich warten,
       
Mon amour qui m'attend,
    Und ist doch lange tot.
       
Et pourtant cela fait longtemps qu’elle est morte.

   



Joseph von Eichendorff, In der Fremde (extrait des Wanderlieder)
Mis en musique par Robert Schumann dans le Liederkreis op. 39 (n° 8).

Également mis en musique par Othmar Schoeck sous le titre Erinnerung (op. 17 n° 7)


Par Bajazet - Publié dans : Divers
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Commentaires

"Il y a aussi ces taillis à fleurs jaunes en étoile (j’ai oublié le nom) dont les branches faisaient des bouquets à mettre sur les côtés de l’autel."

Par ici, ce seraient des forsythias.
8-)
Commentaire n°1 posté par Caroline le 06/04/2009 à 11h34
Ah, c'est ça ? J'ai horreur de ce mot, que par ici on prononce ordinairement forsissia. On dirait un nom pour La Veuve Joyeuse (Forsissia Palmieri) ou pour le bordel.
Commentaire n°2 posté par Bajazet le 06/04/2009 à 15h57
"On dirait un nom pour La Veuve Joyeuse (Forsissia Palmieri) ou pour le bordel. "

...
Commentaire n°3 posté par Caroline le 06/04/2009 à 16h05
Et c'est sans doute à cause de cette haine du mot que tu n'aimes pas Forsythe ;-)
Commentaire n°4 posté par Licida le 06/04/2009 à 18h12
Forse, si.
Commentaire n°5 posté par Bajazet le 06/04/2009 à 18h58
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