Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /2009 18:38


Karina Gauvin
Ensemble Les Boréades, dir. Frédéric Colpron
Paris, Salle Gaveau, 26 mars 2009


Vivaldi
Laudate pueri en ut mineur R. 600
2 airs de Costanza extraits de La Griselda :
    « Ritorno a lusingarmi »
    « Ombre vane, ingiusti orrori »
In furore justissimae irae R. 626

En bis :

Purcell, « Strike the viol » (Ode Come ye Sons of Art)
Haendel, « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo)
Purcell, « Now the night is chac’d away » (The Fairy Queen)





    La tournée Vivaldi de Karina Gauvin s’achevait à la salle Gaveau où, accompagnée par le même ensemble, elle avait donné il y a deux saisons son magnifique programme Purcell (disque paru chez Atma en 2006). Le titre donné au concert pèche par excès de spinosisme : Vivaldi furioso ? À part le début du motet In furore, rien de tel, et ce n’est pas les deux concertos pour flûte à bec donnés en complément avec Frédéric Colpron qui auront jeté la transe dans l’auditoire. Il est sans doute injuste de parler ainsi, mais mon aversion pour la flûte à bec est viscérale ; je trouve le spectacle du flûtiste quasiment obscène, et ce n’est pas les pauvres idées répétitives du grand roux qui vont me convertir à la cause, en l’occurrence. Passons.

    Non pas furioso donc, ni même un énième baroque spectacular (les amateurs de voltige en seront pour leurs frais), mais la poésie et la ferveur. Le cirque « Agitata da due venti » n’est pas dans votre ville : de La Griselda sont ici extraits le galbe enjôleur de « Ritorno a lusingarmi » (avec flûte obligée) et l’air pathétique « Ombre vane », superbement fixé. Ce ne sera pas non plus le célèbre Laudate pueri virtuose à suraigus (R. 601), rendu célèbre autrefois par un disque de Magda Kalmar, mais son jumeau en ut mineur, plus secret, plus fervent. Ce motet, Karina Gauvin l’avait gravé au début de sa carrière, il y a plus de dix ans, avec un ensemble assez raide (Analekta, 1997). Réécouter le disque aujourd’hui fait mesurer tout ce que la grande Québécoise a conquis en couleurs, en ampleur, en corps, en imagination, en force persuasive. Le disque la fait entendre excellente déjà, impeccable et sensible, mais claire, peu expansive, encore trop « bonne élève ». À Gaveau, le Laudate pueri l’impose d’entrée par la splendeur charnelle du chant, toujours souple et toujours rigoureux, mais plus encore par la profondeur, la résonance de l’expression.

    Car une chose est de déployer variété des couleurs, longueur de souffle, modelé de la ligne, maîtrise dynamique, clair-obscur, mi-voix parfaitement timbrée, bref tout ce qui fait de Gauvin un admirable soprano dans ce répertoire ; une autre est de subordonner tant de qualités plastiques, hédonistes, à l’éloquence du texte. L’air d’Almirena en bis résumerait à lui seul cet art et ses respirations souveraines. Qui l’écoute perçoit bien sûr les richesses contrôlées de cette voix, d’où naît un vrai plaisir, mais ce qui touche dans le fond, c’est cette puissance de communication grâce à laquelle la poésie musicale anime et porte la parole.

    Pour le dire autrement, l’art de Karina Gauvin dépasse la seule science vocale : il incarne la ferveur du psaume Laudate pueri d’une manière vigilante, pleine, qui n’oublie jamais les ombres au sein de la gloire, ni la chair dans la dignité. Quelle intelligence ! Dès le premier verset en ut mineur, l’euphorie de l’action de grâces est empreinte de gravité et de cette urgence à dire, sans perdre de la plasticité des courbes. « Sit nomen Domini », si typique du Vivaldi stellaire, est suspendu dans l’espace des temps sans être éthéré. La pulsation et le geste enveloppant de « A solis ortu » sont servis tout autant par l’ensemble orchestral (2 violons, 1 alto, 1 contrebasse, 1 violoncelle, 1 théorbe, 1 orgue ou clavecin) que par la cantatrice.
    Si la violoncelliste manque un peu de fluidité dans « Excelsus super omnes », le violon solo ravit dans l’architecture mouvante du « Quis sicut Dominus » qui se déploie comme une danse majestueuse, obstinée, autour de laquelle s’enroule le verbe du soprano, qui prend un ton imperceptiblement inquiet pour évoquer celui « qui s’abaisse pour regarder dans le ciel et sur la terre ». L’esprit de révérence et de mystère est admirablement présent. Ce sens frémissant de la dévotion, on le retrouve avec les lignes dont procède l’élévation du « Gloria Patri » : c’est souverain vocalement, et pourtant c’est humble. Nous y voilà. Dans l’Amen conclusif, c’est tout le corps qui participe au souffle de cette parole urgente, au bord du spasme mais bien en-deçà. On trouvera peut-être la question scabreuse, mais en l’entendant, en la voyant chanter, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que la manière de Karina Gauvin émanait d’un fonds de culture catholique.

    Après l’entracte, place aux airs de Costanza. Le premier est certes charmant, mais c’est le second qui est du grand Vivaldi, surtout chanté de la sorte. Deux choses m’ont fasciné dans ce « Ombre vane ». D’abord la manière dont Gauvin fonde l’expression sur les changements de couleur de la voix, qu’elle sait ombrer (justement), moirer, jusqu’à lui donner quelque chose qui transgresse l’hédonisme vocal. Ceux qui ont entendu son Alcina ou sa Circé de Leclair savent de quoi il retourne. Mais le plus impressionnant, c’est son art d’approfondir l’expression et pour ainsi dire d’élargir l’espace musical dans le da capo. Elle orne très peu (on peut en être frustré) et privilégie la lisibilité de la phrase, mais le jeu dynamique des intensités, des textures, des couleurs encore produit un effet extraordinaire de progression dans le retour du même. De la sorte, la tension d’ensemble de l’air, son dessin poétique sont incroyablement réalisés, sans jamais un effet ostentatoire. Exemplaire !

    Concluant le programme, le motet In furore allait peut-être encore plus haut, sans l’effervescence ornementale d’autres interprètes fameuses. Là encore, je conçois qu’on puisse désirer plus d’emportement, plus de brillant dans le premier air, dont il convient de remarquer que le texte exprime non pas la colère mais l’angoisse du coupable. Peu importe quand on est conduit jusqu’au second, qui était peut-être le sommet de la soirée. Mélodie jouissive, pénétrante, mais chargée de célébrer le don des larmes :

  
       Tunc meus fletus            Alors mes pleurs
        Evadet laetus                Se répandent avec joie
        Dum pro te meum          Tandis que pour toi
        Languescit cor.              Mon cœur vacille.

        Fac me plorare,             Fais-moi verser des larmes,
        Mi Jesu care,                Jésus bien-aimé,
        Et fletus laetum             Et ces pleurs
        Fovebit cor.                   Réconforteront mon cœur.

    Avec un air comme celui-là on est au cœur de la dévotion catholique et de l’expression ambivalente de la pénitence, où l’effusion lacrymale, qui vide et qui renforce, se tourne en bienfait et, dans la musique, en beauté et en plaisir. Une expression est particulièrement frappante à la fin de la première partie, d’ailleurs répétée et soulignée chez Vivaldi par un long mélisme : languescit cor.
    Il est à peu près impossible de rendre exactement par un mot simple ce que ce verbe exprime ici, si je le comprends bien. La traduction que j’ai sous la main parle d’un cœur qui s’attendrit, ce qui me semble fausser les choses. Au sens strict, il s’agit de langueur, c’est-à-dire d’affaiblissement physique, d’extinction des forces vitales : c’est le vocabulaire de la maladie avant d’être celui de l’amour. Le verbe s’emploie en latin pour la fleur qui se fane, la lune qui s’obscurcit, le feu qui faiblit et s’éteint. À présent, le consentement à l’extinction se développe dans l'air avec tant de plénitude et même de volupté. Le chant de Gauvin donne à entendre ce mélange d’humilité éplorée et de ferveur planante, à la faveur de l’ambiguïté du texte et de sa mise en musique. Et là encore, l’approfondissement du da capo creuse la répétition, lancinante, tout en nous conduisant ailleurs, dans un quelque part qu’on aurait bien de la peine à nommer. Alors, l’Alleluia n’est pas ce retour rassurant à la jubilation univoque, mais l’exhalaison d'un désir inquiet, d'un élan qui conjurerait une défaillance : non pas le terme, mais le chemin.     

    Ce n’est pas tout. Pour ce motet, Karina Gauvin chantait sans partition (auparavant, elle la consultait à peine, il est vrai), placée au centre devant les musiciens (il n’y a pas de chef pour battre la mesure). Je soulignais combien elle chante avec tout le corps, mais là sa puissance de communication intégrait les bras et les mains, bras et paumes ouverts le plus naturellement du monde dans l’acte de chanter, tendus, offerts vers l’auditoire. Aucun histrionisme : ces gestes sont tellement incorporés à la ferveur du chant, à la transmission de la parole, qu’on songe aux chanteuses de spirituals. De fait, quelque chose se passait de rare, je crois, de l’ordre de l’influx si l’on veut, ou tout simplement du don généreux, comme peu de cantatrices en sont capables à ce degré d’évidence et de sympathie. Et je me disais : là voilà en acte, sans falbalas, cette rhétorique affective dont d’autres interprètes se gargarisent ; elle est là tout entière, infuse, rayonnante, elle captive et elle bouleverse d’autant plus qu’elle ne s’exhibe pas.

    Bis généreux, présentés avec ce sourire cordial, familier, irrésistible. Karina Gauvin est ce qu’on appelle une belle personne. Donc ce furent deux extraits de Purcell, dont le « Now the night » de Fairy Queen qui ouvre le récital gravé chez Atma, avec ses vocalises magistralement pointées, ses phrases rayonnantes. L’air de l’Ode pour la reine Mary est porté comme rarement, paraissant inventé au fur et à mesure avec un grand sens de la courbe et de la relance. Dans les deux cas, la complicité avec les musiciens est merveilleuse à voir, et Gauvin leur serrera la main à chacun à la fin. Mais auparavant, on aura eu « Lascia ch’io pianga »… et quand on en revient, on en aura oublié toutes les autres interprètes.

    Karina Gauvin revient à Paris le 27 mai pour chanter dans la Juditha Triumphans de Vivaldi sous la direction d'Andrea Marcon au Théâtre des Champs-Élysées. Quanto magis generosa !




Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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