Mercredi 31 décembre 2008 3 31 /12 /2008 19:05


    Saint Sylvestre ! Le nom
seul suffit à flairer l’embrouille. Vous en connaissez beaucoup, des Sylvestre, vous ? À part Grominet, dans Titi et Grominet ? Déjà ça partait mal. Et puis, on a beau vous faire croire que ce jour de bascule est un jour de joie, à coups de flonflons, comment voulez-vous marcher dans la combine ? C’était peut-être bon du temps où on dansait ce qui ressemblait à des danses, et encore… Où est-il, le temps où Werther trouvait l’ivresse en valsant avec Charlotte, « roulant les uns autour des autres comme des sphères célestes » ? Peu d’années après, Emma Bovary se rendait au bal et mettait son gant dans le verre : c’était cuit. Mais considérez même cette Chauve-souris dont on a voulu faire l’emblème de la liesse du bout d’an. Quelle musique plus fastueusement mélancolique ? Prenez ses mélodies les plus amples, les plus enveloppantes : c’est la Sirène du deuil qui les chante. Et quel réveillon plus lamentable ? Quelle peinture plus pathétique de la civilisation ?

    Zum Rindfleisch, wie zur Suppe,
    Zum Braten keinen Mann !


    Pour le bœuf mode comme pour le potage,
    Pour le rôti, aucun homme en accompagnement !

Das geniert Sie nicht ? À la bonne heure. Attaché ce nonobstant à la Tradition, le Bajablog se résout à vous offrir une tranche d’opérette plus ou moins viennoise, choisie et découpée avec délicatesse. Alors voilà : c’est de l’opérette, mais c’est carrément tristounet.

    Il y a 80 ans, le 4 octobre 1928, était créée à Berlin Friederike de Franz Lehar, avec en tête d’affiche le ténor-star Richard Tauber. Énorme succès (400 représentations de rang) et sarcasmes de rigueur : car le sujet n’était autre que l’idylle, au cours de l’année 1771, entre le jeune Goethe, alors étudiant à Strasbourg, et Frédérique Brion, fille plus jeune encore d’un pasteur de Sesenheim en Alsace. De ces quelques mois datent les poèmes Mailied, Erwache Friederike et bien sûr le fameux Willkommen und Abschied, qui devait fournir à Schubert la matière d’un lied magnifique. Abschied, adieu : c’est Goethe qui semble avoir rompu brutalement en quittant Strasbourg.



    Le librettiste Fritz Löhner brode là-dessus. Acte I : rencontre des amoureux au village et au printemps. Acte II : lors d’une soirée mondaine à Strasbourg, Frédérique apprend que le grand-duc de Saxe-Weimar appelle Goethe auprès de lui, et de dépit elle feint la froideur ; Goethe troublé part sans lui dire adieu. Acte III : huit ans ont passé, Goethe reparaît au village en compagnie du grand-duc ; Frédérique et lui se disent adieu cette fois, conscients que leur routes devaient diverger. Or cette opérette sentimentale, cette idylle désenchantée recycle des poèmes que Goethe écrivit à cette époque. Ainsi Lehar met-il en musique Heidenröslein, après Schubert et Brahms, mais surtout la fin du Mailied, réécrit pour les besoins de la cantilène de Tauber (voir ici), ce qui donna le tube «  O Mädchen, mein Mädchen, / Wie lieb ich dich ! ». C’est sur cet aspect que se concentrèrent les railleries du monde littéraire, Karl Kraus en tête. Le compositeur était du reste parfaitement conscient de prêter la main à un « blasphème ». Le succès éclatant de Friederike se heurta à son interdiction par le régime nazi. Fritz Löhner mourut au camp de Dachau, et toute sa famille fut exterminée.

    Le succès de l’œuvre s’est cristallisé sur l’air de ténor cité, mais aussi sur un air beaucoup plus curieux de la soprane. Il prend place à la fin de l’acte II, quand Frédérique se retrouve seule et affligée. Elle s’adresse alors à l’absent : « Warum hast du mich wach geküßt ? ». Une illustre habituée vous l’offre pour bien ensevelir cette année. Ce qu’elle en fait mérite de ne pas s’effaroucher du décor ni du costume.




Et si cela ne vous satisfait pas, comme je ne suis pas chien, vous pouvez vous revancher avec la Czardas de La Chauve-Souris, toujours par Edda Moser, mais cette fois accompagnée par Pierre Boulez. Pour l'ambiance, cliquer ci-dessous.




Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés