Vendredi 7 novembre 2008
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« L’action est comme l’élocution du corps, puisqu’elle consiste dans la voix et le geste. […] Ce n’est pas sans raison que Démosthène
attribuait la première place et la seconde et la troisième à l’action : si en effet l’élocution n’est rien sans elle et si elle est si grande sans l’élocution, elle a certainement un très grand
pouvoir dans l’éloquence.
Donc celui qui aspirera au premier rang dans l’éloquence prendra un ton aigu pour la violence, l’abaissera dans les parties calmes, se montrera grave avec une voix profonde,
pathétique avec des inflexions. Remarquable est le caractère de la voix dont avec trois tons en tout, circonflexe, aigu et grave, on obtient une diversité si grande et si suave dans le chant. Or
il y a également quand on parle une sorte de chant assourdi, non le mode qu’ont dans la péroraison les rhéteurs de Phrygie et de Carie, qui est presque du récitatif, mais celui que veulent dire
Démosthène et Eschine lorsqu’ils se reprochent l’un à l’autre leurs inflexions de voix […].
Quant à avoir une belle voix nous ne pouvons sans doute que le souhaiter, car cela ne dépend pas de nous, mais seulement la façon de la manier et de nous en servir. Donc
l’orateur excellent variera et modifiera sa voix et, tantôt l’élevant, tantôt la laissant descendre, il parcourra toute l’échelle des tons.
Il usera aussi du geste, sans exagération. Pour le port, il se tiendra droit, en redressant la taille ; il se déplacera rarement, et peu ; il s’avancera modérément et rarement
; il évitera le laisser-aller du cou, la mimique des doigts, la phalange qui bat la mesure ; mais c’est du tronc tout entier, avec une inflexion virile du buste, qu’il réglera lui-même son
attitude, avançant le bras quand le discours se passionne, le ramenant quand il se détend.
Quant au visage, qui est après la voix ce qui a le plus de pouvoir, combien il apporte soit de dignité, soit de grâce ! »
Cicéron, L’Orateur, 55-60
(trad. A. Yon)
La dignité et la grâce (dignitas, venustas) sont distinguées ailleurs par Cicéron comme les deux grands types de beauté, la dignité étant conçue comme beauté
virile, la grâce placée du côté du féminin (Des devoirs, I, 36). Précisément, la dignité, si essentielle au grand orateur, qualité louable entre toutes en ce qu’elle « concilie les
esprits », relève à la fois de l’esthétique et de la morale. Méditant sur l’éloquence politique, Cicéron souligne combien importent deux formes d’autorité : d’une part celle fondée sur la
gravité, concrétisation de la grandeur (majestas) identifiable à une parole volontiers sévère et concise, et d’autre part celle qui vient de la dignité, à un mérite supérieur défini
comme « la considération qui s’attache aux responsabilités consenties et dominées » (A. Michel).
En somme, la voix et le geste de l’orateur sont voués à incarner une sorte de beauté persuasive qui serait la manifestation de l’excellence morale de l’homme politique. Les
événements récents offrent dans le personnage de Barak Obama le spectacle d’une éloquence qui tient conjointement à la teneur du discours, à l’élocution, au phrasé large et musical (à ce «
cantus obscurior », « chant assourdi » évoqué par Cicéron), au contrôle imperceptible du corps. On peut se demander d’ailleurs jusqu’à quel point ce qui a pu être commenté comme la séduction
d’une image médiatique ne vient pas tout autant de ce mélange de dignité et (il faut bien le dire) de grâce. Cette éloquence hors du commun aujourd’hui renvoie en tout cas les discours publics de
M. Sarkozy ou de Mme Royal (par exemple) à leur vacuité oratoire, ou du moins à leur incapacité à donner un corps à la dignité. Pas de revanche en vue sur le front de la venustas.
Cette dignité de celui qui parle est décidément quelque chose d’étrange, puisqu’elle peut à la limite être produite par le ton seul. La dignité appartient à la sphère morale,
mais elle s'impose dans une présence esthétique. On pourrait ainsi distinguer l'art de tel soprano par l'accomplissement en elle d'une dignité éminente, dans le chant comme dans le geste. Mais
prenez Pamina capturée par Monostatos et suppliante aux pieds de Sarastro (fin de l'acte I). Je ne sais quel auteur du tout premier numéro de L’Avant-Scène Opéra (sur La Flûte
enchantée) faisait remarquer que les paroles de Pamina sont alors d’une pauvreté assez puérile (« ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est lui »), mais que la manière de la musique
(« Herr, ich bin zwar Verbrecherin ») donne au personnage quelque chose de la dignité presque
intimidante qu’admirait Péguy dans les suppliants humiliés de la tragédie grecque.
Par Bajazet
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Publié dans : Divers
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