Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /2008 04:29



    À 20 ans, je ne connaissais de Berlioz que la Symphonie fantastique (un de mes premiers disques) et Les Nuits d’été, et des bouts de La Damnation, et
le nocturne de Béatrice & Bénédict bien sûr. C’est grâce à Élisabeth que j’ai connu Les Troyens, L’Enfance du Christ, etc., mais pas Harold en Italie, inexplicablement (son prosélytisme berliozien était pourtant souverain). Élisabeth était folle de Roger Soyer, en particulier de son air d’Hérode (« Ô misère des rois »). Mais c’est dans Les Troyens de Colin Davis (1969) que je le préférais, en Narbal (la couleur, l’intériorité, la hauteur du ton) mais surtout dans l’Ombre d’Hector (« Fuis, fils de Vénus, l’ennemi tient nos murs… »). Là, je trouvais que sa voix était idéale, nocturne, étale, à peine menaçante, spectrale sans être évanescente ni livide, présente et comme retirée, et la noblesse du ton, bon Dieu ! Ces quelques phrases sont d'un très grand chanteur.




    Une basse noble, c’est ce que par tradition on appelle aussi une basse chantante, par distinction avec une basse profonde, et c’est à cette typologie qu’on rattache la voix de Soyer. Mais la noblesse, c’est d’abord ce qui caractérise son chant, et sa tenue en scène pour ce que j’en ai vu. Dans le Faust fameux que Lavelli avait mis en scène au Palais Garnier sous Liebermann, et qui a été filmé pour la TV (avec Nicolai Gedda et Mirella Freni, laquelle ne m’a laissé d’autre souvenir que sa physionomie inerte), il incarne Méphisto avec une élégance, une classe dans l’ironie qui le mettent très haut dans un rôle qui est ce qu’il est (suivez mon regard). On peut en voir des extraits sur certain site à tube. La voix par ailleurs n’a pas l’éclat ni le métal ni non plus le mordant d’autres basses illustres dans le répertoire français, mais un moelleux, une qualité d’insinuation, et quelque chose de feutré mais aussi de foncièrement poétique, dû à la texture et au timbre mais non moins à l’art de l’interprète. Ces qualités font merveille dans les quelques traces de lui dans la tragédie lyrique, dans l’invraisemblable Dardanus rapiécé et liquéfié par Leppard pour l’Opéra de Paris mais surtout dans le David & Jonathas dirigé par Corboz, avec une distribution qui demeure inégalée (il y chante le rôle d’Achis). Là encore, il lui suffit d’une phrase pour incarner la noblesse d’un style. 

    Ce n’est pas un hasard sans doute si Don Giovanni (photo ci-dessus) aura été, depuis le festival d’Aix en 1969, le rôle qui lui aura gagné une gloire internationale (Met 1972, Edimbourg 1973, Paris 1976, Vienne 1976, etc.). Je ne l’y ai d’ailleurs jamais entendu, le seul enregistrement officiel, dirigé par Barenboim, n’ayant guère bonne presse ni une distribution forcément alléchante (ah, qui me dira comment sonnait cette mystérieuse Antigone Sgourda qui chante Anna ?).  Auparavant, sa carrière était demeurée obscure. Né en 1939, il fut l’élève de Georges Jouatte, comme Crespin, Mesplé ou Fondary. En 1962 il participe à la création de l’Opéra d’Aran de Gilbert Bécaud, et peu après, en 1963 il entre à l’Opéra de Paris, où il reste cependant cantonné à des silhouettes, et ce n'est pas peu dire : le Second Philistin dans Samson & Dalila, Wagner dans Faust, le docteur de Traviata, un Cappadocien dans Salomé, et s’il chante aux côtés de la Tosca de Callas en 1965, c’est dans le rôle de Sciarrone.

    L’envol viendra donc du festival d’Aix, où il chante Pluton dans l'Orfeo en 1965, Masetto en 1967 (Bacquier chantait Don Giovanni face à l’Anna de Janowitz), puis Arkel en 1968, avant de donner son Don Giovanni en 1967 puis en 1972 (entre Edda Moser et Teresa Zylis-Gara). En 1968, il chante à Wexford dans La Jolie fille de Perth. En 1969, c'est le Méphisto de Berlioz à la RAI de Rome avec Gedda et Horne sous la direction de Prêtre (le live est publié chez Opera d’Oro). Parallèlement, il participe à plusieurs enregistrement importants (Albert dans Werther aux côtés de Gedda et Los Angelès, les fameux Troyens de 1969 mais aussi la première intégrale du Benvenuto Cellini où il est un Pape parfait, Nilakhanta face à la Lakmé de Mesplé, Talbot dans la Maria Stuarda de Sutherland). Quelques traces dans la musique sacrée de Mozart (Vêpres pour un confesseur, Messe du couronnement et Requiem chez Erato). Arkel est un de ses derniers enregistrements : au disque dans la version Baudo (avec le Golaud de Bacquier) et en DVD dans la mise en scène historique de Strosser dirigée par Gardiner à Lyon. Une de ses dernières apparitions scéniques (son ultime, je crois bien) aura été Nilakhanta à l’Opéra-Comique en 1995, aux côtés de la Lakmé transcendante (et même révolutionnaire, n’ayons pas peur des mots) de Natalie Dessay. La voix de Soyer portait les marques de l’âge, mais sa majesté vocale était intacte.

    Un dernier mot sur sa carrière parisienne, puisqu’il aura fallu attendre l’arrivée de Rolf Liebermann en 1973 pour que Soyer se voit confier des rôles de premier plan dans la maison. En 1974, il est distribué en Procida des Vêpres siciliennes, avec Placido Domingo et (sauf erreur) Martina Arroyo. Dans une interview donnée à l’occasion de cette production, Domingo déclarait : « Roger Soyer is a magnificent singer. France does not have many great singers, but Soyer is one of the very greats and I am happy to have him as partner. » Mais le public du Palais Garnier, peut-être habitué à le voir confiné aux utilités, n’était apparemment pas du même sentiment. Je rapporte ici une anecdote due au cher L***, qui assistait à la représentation : Soyer entre en scène et chante son air « O tu Palermo »… accueilli par un silence glacial, seulement rompu au parterre par un sonore « Ouf ! ».
    Selon L*** – et le régime all stars introduit par Liebermann favorisait objectivement cet état d’esprit – les chanteurs français étaient alors ordinairement méprisés du public de l’Opéra. Dans ces années-là, on s’en souvient, Crespin recevait des coups de fil anonymes ou se faisait huer en pleine représentation. On peut même se demander si dans d’autres conditions
Christiane Eda-Pierre, que Liebermann adorait, n’aurait pas été plus souvent distribuée, mais il me semble qu’elle était volontiers fêtée, même si sa renommée n’aura pas été à la mesure de son génie.


N.B. J'ai repris les détails biographiques donnés
ici.

Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés