Lundi 28 avril 2008 1 28 /04 /2008 22:08





    « Wagner en art est un prophète qui s’est voulu un ordonnateur du culte. Il est le premier artiste génial à oser nous dire : ce n’est pas tout d’admirer, voici où et comment il faut que vous m’admiriez, et voici le sens de votre admiration, et la mesure de la grâce obtenue : voici comment j’intercède pour vous. On entre à Bayreuth ; sur votre main se referme une poigne rude : “Suivez-moi les yeux fermés — prenez ici de l’eau bénite — maintenant on baisse la tête : c’est l’élévation.” Wagner a resserré à ses extrêmes limites la liberté de l’auditeur devant son œuvre. Personne peut-être n’a jamais souhaité aussi monstrueusement posséder son public. Son art liturgique est surchargé de prescriptions, d’appels du pied, de mises en garde (le leitmotiv : clin d’œil dur du magister qui rappelle à l’ordre un auditeur distrait), de passes magnétiques et trop sûres. Sans doute suivait-il sa pente. C’était un génie terriblement didactique. Wagner veut toujours former, discipliner, révéler, contraindre, éduquer, élever. Il y avait en lui un Kappelmeister qui n’a jamais voulu céder le pas au musicien.
    Il est sans doute de tous les grands artistes du passé le plus proche de ce qu’a fasciné en nous la “vamp” moderne : mauvais goût assez provocant pour se nier et se sublimer lui-même, décoller vers le ciel des “monstres sacrés”, beauté plus suffocante encore d’être en tous ses traits si lourdement soulignée — prestige louche et tout-puissantd e la femme dont on murmure qu’elle a le secret de certaines pratiques. “La musique devenue Circé”, disait déjà Nietzsche. On ne l’avoue guère, pour tout son immense prestige, parce que ses secrets sont presque des secrets d’alcôve.
    La musique de Wagner est une technique instinctive du spasme, la reprise monotone, fiévreuse, intolérable, juste au défaut de l’âme, d’une passe acharnée (la mort d’Isolde, l’interlude de Parsifal, le prélude de Lohengrin, celui de L’Or du Rhin). Nulle n’entraîne un aussi terrible gaspillage nerveux (qu’est-ce qu’Olympia ou Messaline à côté de tout ce qui s’est vautré sur Wagner ?) mais c’est aussi qu’on sort de lui sans plus guère de voluptés à découvrir. Wagner blase terriblement. Les sarcasmes atroces de Nietzsche vengent des années d’asservissement sensuel à la vieille maîtresse. Mais jusque dans son idylle acide et trop affichée avec Carmen, où il s’émancipe, on sent traîner la hantise des caresses vénéneuses de Parsifal, qui vident les moelles. C’est aussi par quoi Wagner est assuré plus qu’un autre qu’on lui reviendra. »

Julien Gracq, 1967






    « Le but poursuivi par la nouvelle musique et caractérisé avec une expression très forte, mais très obscure, "une mélodie sans fin", peut s'expliquer ainsi : on va dans la mer, on perd pied, et finalement on s'abandonne à la merci de l'élément : il faut nager. La vieille musique recherchait tout autre chose, dans une cadence aimable ou solennelle ou ardente, dans un mouvement plus lent ou plus rapide, elle conviait à la danse. La mesure qui y était nécessaire, le fait d'observer exactement des degrés déterminés également cadencés de temps et de force, contraignait l'âme de l'auditeur à une réflexion continue. C'est sur les jeux opposés de ce courant d'air plus frais provenant de la réflexion et du souffle surchauffé de l'enthousiasme que reposait le charme de toute bonne musique. Richard Wagner voulut créer une autre sorte d'émotion. Il renverse l'hypothèse physiologique de la musique jusqu'ici existante. Nager, planer, — non plus marcher, danser... Peut-être le mot définitif a-t-il été dit ainsi ? La "mélodie infinie" veut briser toute mesure de temps et de force, et même elle s'en moque de temps à autre, — elle trouve la richesse de son invention précisément dans ce qui, pour une oreille d'un autre âge, sonne comme un paradoxe du rythme et comme un blasphème. De l'imitation, de la prépondérance d'un tel goût résulterait pour la musique un danger tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand, — la dégénérescence complète du sentiment du rythme, le chaos à la place du rythme. Le danger devient tout à fait aigu quand une telle musique s'appuie toujours plus étroitement sur un art théâtral et une mimique absolument naturaliste et que ne régit aucune loi de la plastique, recherchant l'effet et rien de plus... Cet espressivo à tout prix, et la musique, servante et esclave de l'attitude, — c'est la fin.
    Comment ! serait-ce là la première vertu de l'exécution, comme les musiciens exécutants paraissent le croire maintenant, qu'il faille avant tout atteindre un haut relief qui ne puisse plus être dépassé ! Appliquer cela à Mozart, n'est-ce pas le plus grand péché contre l'esprit de Mozart, cet esprit clair et enthousiaste, tendre et amoureux qui, par bonheur, n'était pas allemand et dont le sérieux est un sérieux bienveillant et doré, et non le sérieux d'un bon bourgeois allemand... bien moins encore celui du "convive de pierre", — mais vous pensez que toute musique est musique du "convive de pierre", — toute musique doit jaillir du mur et ébranler l'auditeur jusqu'en ses entrailles... C'est seulement ainsi que doit agir la musique. — Sur qui alors agit-elle ? — Sur quelque chose qui doit résister à l'action de l'artiste supérieur, — sur les masses, sur les impubères, sur les blasés, sur les malades, sur les idiots, sur les wagnériens !... »

Friedrich Nietzsche, 1888



Photographies :
Eberhard Waechter dans le rôle d'Amfortas à Vienne,
Régine Crespin dans celui de Kundry à Bayreuth.




Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Je suis en train d'écouter à la radio le Parsifal de Karajan à Vienne en 1960 (merci Caroline). Contrairement à ce que pensais,l'idée baroque de Karajan n'a pas été de confier le rôle de Kundry à Elisabeth Höngen en la remplaçant par Christa Ludwig pour l'acte II. Dans la scène de l'évocation de Kundry par Klingsor au début de l'acte, c'est bien Höngen qu'on entend… donc l'idée (décidément bizarre, quoique logique d'un certain point de vue) est de ne faire intervenir Ludwig que dans la séduction de Parsifal au jardin.
Commentaire n°1 posté par Bajazet le 28/04/2008 à 23h36
Merci Bajazet pour ces deux extraits éclairants. Oserais-je vous demander d'où est extrait le texte de Gracq ??
Commentaire n°2 posté par Ariadne le 05/05/2008 à 02h03
"Le Château de Colargol"? A moins qu'il ne s'agisse du fameux blog tenu par le regretté Maître, "Le Rivage des Sites", sur Corti.com (coupe-papier virtuel fourni)?
Commentaire n°3 posté par orlandogiocoso le 05/05/2008 à 13h57
"Le rivage des Syrtes" , coupe-papier non fourni
Commentaire n°4 posté par jeanette le 06/05/2008 à 16h07
Sei mir gegrüßt, Ariadne ! Le texte de Gracq est extrait du recueil d'essais intitulé Lettrines. Je suis tombé dessus par l'intermédiaire d'un ancien volume Wagner de la revue Obliques en 1979 (un classique des libraires d'occasion !). On y trouve un nombre copieux d'articles, dont une lecture de Tannhäuser par S. Segalini (pas lu) et un article signé Alain Duault, dédié à Tubeuf, et intitulé "Le fou d'Elsa", que je trouve désopilant (mais je doute que ce soit volontaire… c'est du sous-Pierre-Jean Rémy).
Commentaire n°5 posté par Bajazet le 06/05/2008 à 19h21
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés