Dimanche 13 avril 2008
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J'ai été élevé à la dure. Par exemple, un de mes professeurs de français écrivait volontiers en marge : « N'employez pas des mots dont vous ne connaissez pas le sens. » Ce
n'est pas agréable à lire, aujourd'hui ça finirait devant les tribunaux, mais ça présentait un mérite certain : s'assurer désormais du sens précis des mots.
Or je suis frappé par l'usage actuel de certains mots ou expressions dont la vogue est proportionnelle à l'absurdité qu'ils véhiculent. Ainsi, avoir droit au chapitre
ne se justifiera peut-être que lorsque la lecture sera taxée, elle aussi. Comme souvent, la tournure résulte d'une amalgame entre deux formulations : avoir droit à la parole, avoir voix au
chapitre. Mais ce qui est symptomatique, c'est que ceux qui disent "avoir droit au chapitre" ne se posent pas un instant la question du sens exact de la tournure (que vient faire là
chapitre ? quel sens cela peut-il avoir ?), mais l'emploient par conviction que c'est une tournure élégante, ou du moins témoignant d'un usage de la langue qui ne soit pas celui du
tout-venant.
En forçant un peu les choses, on pourrait parler de syndrome du nouveau riche, ou d'une préciosité ratée qui impatronise dans l'usage des termes dont le sens est écrasé, ou
dissous. Cas typique : la substitution de protagoniste à personnage ; comme si personnage était un mot trop pauvre, misérable, et même un peu vulgaire après avoir
traîné partout, alors que protagoniste, ça fait bien (pense-t-on confusément) : ça doit persuader que celui qui parle sait de quoi il parle, conférant au propos les signes extérieurs de
l'autorité. L'enjeu n'est pas la précision du terme (peu de personnages peuvent prétendre, par définition, au rang de protagoniste), mais l'image que celui qui l'emploie va renvoyer à autrui. Il
y aurait ainsi beaucoup à dire de ce sémantique mis à toutes les sauces par les journalistes, et surtout quand il ne s'agit pas de parler du sens des mots mais des formes du
vocabulaire.
Mais que dire de cet éponyme qui a poussé comme du chiendent depuis une dizaine d'années ?
Un tel, annonce-t-on, va chanter Don Giovanni dans « l'opéra éponyme de Mozart ». On pourrait dire aussi bien homonyme (ou dire simplement "l'opéra de Mozart", notez
bien), ou plutôt on ne peut dire que "l'opéra homonyme de Mozart". Car que signifie éponyme ?
L'oracle Robert (1986, je n'ai pas plus récent) répond en nous apprenant d'abord que ce mot de formation savante, calqué du grec eponumos, est apparu dans la langue au
milieu du XVIIIe siècle, formé des racines grecques epi (sur) et onoma (nom). C'est alors un terme de spécialité, en vigueur dans le domaine des antiquités grecques. « Qui donne
son nom à (qqn, qc). Ex : Athénê, déesse éponyme d'Athènes. En emploi substantivé : l'éponyme = archonte qui donnait son nom à l'année. »
On comprend certes qu'ait pu apparaître un emploi dérivé de l'adjectif éponyme, et il serait intéressant de savoir d'où cette vogue actuelle est née (de quelle cuisse
divine ?) ; mais encore faudrait-il que son emploi soit cohérent. Or ce n'est pas l'opéra Don Giovanni qui donne son nom au personnage, c'est l'inverse, bien sûr. Dès lors, on peut
parler de personnage ou de rôle éponyme (Idoménée), ou encore de formule éponyme (Così fan tutte), mais assurément pas d'"œuvre éponyme" ou d'"opéra éponyme".
Sauf cas très particulier : l'air de La Juive "Rachel quand du Seigneur" prend, d'un certain point de vue, une valeur éponyme dans la Recherche du temps
perdu. Cet exemple est là uniquement pour laisser croire que j'ai lu Proust. Je fais comme tout le monde, je m'adapte à la conjoncture : je tâche de donner de moi une image vernissée, comme
en témoigne ce blog éponyme. Métastase vous le confirmerait, s'il pouvait.
Par Bajazet
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