Samedi 12 avril 2008

Hérold, Zampa ou la Fiancée de marbre (1831)
Paris, Opéra-Comique, 19 mars 2008

Direction musicale : William Christie
Mise en scène : Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff
Décors et costumes : Macha Makeïeff
Lumières : Dominique Bruguière

Zampa : Richard Troxell
Camille : Patricia Petibon
Alphonse de Monza : Bernard Richter
Daniel : Léonard Pezzino
Ritta : Doris Lamprecht
Dandolo : Vincent Ordonneau

Orchestre des Arts Florissants






    Me suis-je déjà autant ennuyé à l’opéra ? Oh, sans doute, mais la tentation de partir au second entracte a été tenace. Une dizaine de spectateurs au même balcon n’avaient d’ailleurs pas attendu le second pour déguerpir. On m’avait assuré que le troisième acte était plus séduisant que les précédents, et de fait il est plus court. La soirée pâtit à mon sens de plusieurs défauts cumulés : la platitude de la musique, des interprètes souvent décevants, et le ratage à peu près total du spectacle. Deschamps et Makeïeff méritent trop notre reconnaissance au sujet de la résurrection ambitieuse de l’Opéra-Comique pour qu'on les daube de bon gré, mais franchement on ressort du théâtre en regrettant (horreur !) ce qu'a pu faire Savary, tant rien sur scène n’a de consistance, de saveur, ou tout simplement de rythme. Mais commençons par l’œuvre elle-même.

    Les avis sur la qualité intrinsèque de
l’œuvre étaient du reste très divers dans le public. Heureux ceux qui s’enchantent de cet opéra-comique qui accommode à la vogue italienne un fantastique inégal de grand brigand méchant homme et de statue vengeresse ! J’avoue avoir été déconcerté de lire dans le programme une citation du compositeur, attaché à écrire « des morceaux jamais trop longs » et des actes « bien courts, mais bien vigoureux ». Rares sont en effet les numéros qui ne m’ont pas semblé interminables, autant les airs du protagoniste que ses duos avec Camille ou même la sicilienne de l’acte III. Sans doute les interprètes ont-ils une part dans cette impression, mais c’est surtout que je n’ai entendu la plupart du temps qu’une musique au caractère incertain, oscillant entre l’insignifiance, le bric-et-broc et l’incrustation rossinienne.
    Comme disait un excellent auteur, c’est un caractère bien fade que celui de n’en avoir aucun, et c’est bien là le défaut de cette œuvre à mes oreilles. Bref : tout ça ne me dit rien. Même la ballade où Camille évoque la légende d’Alice est d’un fade ! Je n’ai rien contre l’opéra-comique romantique, pour ce que j’en connais : La Dame blanche ou même Fra Diavolo me semblent d’une toute autre qualité poétique, et même les extraits du Pré-aux-Clercs que je viens de découvrir (grâce à un militant clandestin) sont d’un esprit et d’un charme avérés. Ce qu’on entend dans Zampa est indéniablement délicat, mais désespérément plat, comme si de surcroît on avait mis des numéros bout à bout et sans éviter une uniformité préjudiciable à l’intérêt qu’un livret débile (au sens ancien du terme) peine à soutenir. Les airs de Camille sont d’une banalité insigne, et Zampa semble réitérer à l’acte III son air du II.




    Malheureusement, l’interprétation échoue largement à donner du relief ou simplement un peu d’âme à une musique fragile. L’orchestre fait entendre des choses fort jolies et élégantes, c’est bien, mais ce serait mieux si le nerf du théâtre se faisait moins désirer. Vocalement, la distribution est correcte, sans les personnalités vocales et théâtrales qui sauveraient la mise.
Patricia Petibon surprend certes par sa consistance et son éclat vocaux, et aussi sa sobriété, mais la voix reste froide et le chant n’offre jamais rien que de fort bien ajusté, sans rien de touchant. Un comble pour un rôle de vierge persécutée… Petibon est brillante, soit, mais elle incarne aussi faiblement le rôle qu’elle se montre piètre comédienne dans sa partie dialoguée.
    Dans le rôle-titre, ostensiblement dérivé du roman noir,
Richard Troxell n’offre qu’un panache de contrebande : c’est moins le « terrible » Zampa (« un Satan personnifié, un fléau qui brave les éléments déchaînés » selon J. Deschamps) qu’un avatar policé de Rackham le Rouge. Mal à l’aise avec la langue (les dialogues s’en ressentent), le chanteur reste contraint et excessivement précautionneux. Il est louable de ne pas tonitruer dans une telle œuvre, et le chant piano est certes bienvenu, mais on a vraiment trop le sentiment, sur la continuité de l’œuvre, que l’interprète se réfugie dans le susurrement ou tout simplement « marque » à l’économie. On ne lui reprocherait pas de faire nécessité vertu si le résultat n’était si fâcheusement évanescent, monotone et surtout impropre à donner corps au caractère du personnage, qui appellerait un chanteur du premier ordre.
    Bernard Richter
, musical et délicat, est bien plus adéquat comme soupirant élégiaque, même s’il reste timide, à la limite de la niaiserie (mais le rôle est ce qu’il est). Pâleur aussi sur le versant comique, le personnage pusillanime de Dandolo, traité comme une sorte de Gilles trottinant, est tenu par un chanteur trop falot et à l’organe trop limité pour passer vraiment la rampe.
    Le plus satisfaisant de la distribution demeure par conséquent le couple ancillaire de Ritta et Daniel, par qui se prodigue un peu de vie théâtrale. Il faut pourtant concéder que le relief vocal de
Doris Lamprecht se paie d'un certain éclatement qui compromet l'équilibre du trio bouffe de l’acte II. Mais au moins elle affirme une vraie présence scénique, avec des dialogues convenablement rendus. Ce faisant, elle laisse les honneurs à Léonard Pezzino. C’est avec lui seul que se dessine la voie vers une résurrection réussie de ce répertoire. C’est en effet le seul ici à réunir musicalité et science vocale, élégance du style et de la caractérisation, clarté d’élocution et intelligence exacte de l’esprit de ce répertoire. Que ce soit l’occasion de rendre hommage à un artiste discret, qui a pu exceller autrefois dans le baroque français autant que dans le répertoire léger ultérieur, mais qui est aussi, par exemple, un extraordinaire Innocent dans Boris Godounov (encore récemment au Capitole, où il a beaucoup chanté de ces rôles secondaires).




    Cependant le défaut de relief de la plupart des chanteurs, il convient de l’imputer aussi à une
mise en scène à peu près impuissante à l’animation et encore plus à la poésie. Les scènes parlées tombent massivement à plat, invertébrées et déparées par des chanteurs qui peinent à ne pas parler faux (Petibon !), mais cette absence de rythme théâtral est hélas continue. L’impression dominante est celle du vide et de la pauvreté. Il n’est que trop manifeste que la régie ne sait pas trop quoi faire, et donc on nous sert le sémaphore scénique de la convention, usuel dans la production d’opéra moyenne. Et ce n’est pas avec les deux pauvres figurants rajoutés (un moine délinquant, en particulier) et qui font des mines lassantes dans un recoin de la scène, qu’on sera persuadé par le « travail » de Deschamps et Makeïeff.
    Pauvreté surtout, et d’abord pauvreté scénographique d’un décor innommable. Macha Makeïeff peut bien rêver complaisamment aux « bouts de ficelle » de l’opéra ; encore faudrait-il que ce qu’on voit sur scène ne donne pas la furieuse illusion d’avoir été réalisé par une classe de cours moyen à partir d’éléments moyen-âgeux aperçus dans un manga japonais. Le décor de l’acte II est indéfendable (on ne sait à qui décerner la palme du martyre, entre les ogives et le vitrail) tandis qu’à l’acte suivant un Etna qu’on dira « kistch » ou « naïf » (selon son degré de générosité) remplit le fond de scène par-delà un vitrage en trompe-l’œil qui semble recyclé de la production de L’Étoile
. Ne disons rien de la dramaturgie de la statue d’Alice, non seulement lamentable avec son pauvre fumigène de l’acte I mais tellement foutraque au II que l’action reste mal réglée.

    On se dit alors que le parti a été pris de jouer sur les ficelles naïves de ces sortes d’ouvrages, mais tant de laideur et d’indigence avouent surtout un manque de moyens que ne rattrape jamais une direction assez cohérente du spectacle. Car pour le coup, c’est peu dire qu’on se trouve entre deux chaises, à savoir entre le jeu du romantisme naïf et le second degré ironique, entre le conventionnel et le décalé. Où sommes-nous, en effet ? Le spectateur parisien a beau jeu de monter sur ses grands chevaux : « spectacle de patronage, comment ose-t-on montrer ça à Paris ? etc. ». La lecture des « notes d’intention » que Deschamps et Makeïeff publient dans le programme met le comble au malaise. La seconde se réfère au genre troubadour, soit, mais pour souligner que le théâtre romantique « mêlait sans inhibition objets et accessoires hétéroclites ». La logique du propos ne semble pas inattaquable, mais cela rend compte du choix de costumes historiquement bigarrés, où l’on trouve en effet un peu de tout : néo-Renaissance, Louis XIII, fin-de-siècle, ne manque que du Henri XV comme dans Les Bijoux de la Castafiore. On se dit alors que l’idée directrice a été celle d’une fantaisie « malicieuse », dont la réalisation laisse pourtant plus que perplexe.

   
Alice au pays des ridelles ? Mais non, car (si on les lit bien) les artisans de cette production ont voulu recréer l’esprit du romantisme dans sa plénitude, fût-ce avec des « moyens somme toute naïfs ». Selon Makeïeff, Zampa illustrerait « le théâtre romantique français, sombre et pesant, presque irrespirable » ; et Deschamps enfonce le clou en caractérisant l’œuvre par son « inquiétude ancestrale et archaïque », par « l’opacité du monde », par « la tentation du Mal » qui saisirait jusqu’à Camille (!). Mais c’est Le Freischütz, ma parole ! C’est prêter beaucoup à l’opéra d’Hérold, il me semble, mais surtout si tel était le but, le ratage de ce spectacle inconsistant n’en est que plus pitoyable. Pardonnons-leur, car de toute évidence ils ne savent pas trop ce qu’ils font. Le surtitreur non plus, d’ailleurs, qui nous inflige « le pardon du pêcheur ». On est sur le rivage de Sicile, et le poisson ne serait même pas frais !


N.B. Le spectacle sera repris à l'Opéra-Comique la saison prochaine. Notez que J. Deschamps doit se mettre alors à Fra Diavolo. On ose espérer qu'il sera plus inspiré, mais au moins le niveau vocal devrait être autrement brillant : Kenneth Tarver, Sumi Jo, Thomas Dolié, etc.









Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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