Encore une exclusivité du Bajablog !
Voici les réflexions de Caroline après qu'elle a goûté la retransmission vidéo de la récente Carmen londonienne, avec Anna Caterina Antonacci et Jonas Kaufmann, dont une
commercialisation devrait intervenir pour la fin de cette année (les liens dans le texte conduisent à des extraits). Je lui cède la parole avec plaisir et gratitude.
Bizet, Carmen
Londres, Royal Opera House, décembre 2006
Captation vidéo
Direction musicale : Antonio Pappano
Mise en scene : Francesca Zambello
Décors : Tanya McCallin
Lumières : Paule Constable
Chorégraphie : Arthur Pita
Carmen : Anna Caterina Antonacci
Don José : Jonas Kaufmann
Micaëla : Nora Amsellem
Escamillo : Ildebrando D'Arcangelo
Zuniga : Matthew Rose
Le Dancaïre : Jean-Sébastien Bou
Le Remendado : Jean-Paul Fouchécourt
Morales : Jacques Imbrailo
Fraquita : Elena Xanthoudakis
Mercedes : Viktoria Vizin
The Royal Opera Chorus and Orchestra
« Lorsque deux textes, deux affirmations, deux idées s’opposent,
se plaire à les concilier plutôt qu’à les annuler l’un par l’autre ;
voir en eux deux facettes différentes, deux états successifs du même fait,
une réalité convaincante parce qu’elle est complexe,
humaine parce qu’elle est multiple. »*
On ne devrait pas vouloir appliquer à un personnage de fiction la formule magique du personnage historique, je le sais bien. Pourtant, si l’on veut qu’un personnage fonctionne,
il faut le modeler de la réalité complexe, le nourrir de la réalité multiple et se plaire à concilier tout cela. Oh oui, se plaire ! et ce plaisir-là est grand. Il finit par devenir un jeu, une
manie peut-être. Mais avec Carmen, je n’y arrivais jamais tout à fait, je n’y trouvais pas vraiment mon compte. Ayant du mal avec elle, je l’ai, en vérité, peu fréquentée. Parce qu’entre prétexte
pour chanteuses célèbres (oh, plus ou moins… et parfois quelque peu sur le retour, mais chut !) à cabotiner sur les airs les plus connus du répertoire pour récolter des bravos faciles et
déversoir à phantasmes qui rassurerait des mâles sans idées mais à fixette, je ne risquais guère d’être bien convaincue. Je crois sincèrement que Carmen, c’est difficile, mais que l’on
doit bien pouvoir en faire autre chose, oser prendre ce personnage-là à bras-le-corps et le faire vivre, bouger, suer, mourir et puis aimer peut-être aussi ; aimer de nous, assurément. Oui,
Carmen, c’était possible, puisque voilà, c’est fait – et on remarquera au passage que ce sont des femmes qui l’ont fait ;-)
Ce n’est certes pas dans la transposition, la relecture ou une "branchitude" glauque ou flashy que l’on risque de trouver de l’originalité à cette production. Ici, tout est
bien à sa place, on reconnaît tout, tout de suite, les décors et la scénographie sont conformes au livret, les costumes tels qu’on pouvait les prévoir, la foule est vivante et remuante à souhait.
C’est qu’ici, une fois le décor planté, connu et reconnu, la magie va pouvoir opérer sans poudre de perlimpinpin et rien ne viendra nous distraire de la contemplation de ces animaux, devenus
enfin si fascinants, que sont Don José et Carmen ; oui, à Londres, on a lâché les fauves, pour nous croquer tout crus.
¶ La libre vérité du pied nu
On sait quel animal en scène est Anna Caterina
Antonacci, animal d’autant plus dangereux qu’il est particulièrement intelligent. Mais Carmen n’est pas une cérébrale - ni une bête cependant - et il ne saurait
y avoir de sophistication dans cette femme-là. Carmen apporte tension et résistance, mais elle-même ne doit pas porter signe de rigidité, elle ne connaît pas le carcan de l’éducation – évidemment
pas celui de la bourgeoisie, mais pas même celui du petit peuple – Carmen n’est pas non plus une sauvageonne, oh, non, elle vit constamment entourée d’une société, peut-être pas très
recommandable il est vrai, mais d’une société tout de même avec ses lois, ses codes et le lot des affinités et des inimitiés. Allez, vas-y ! montre-nous Carmen, Anna Caterina ! Montre-nous,
éclaire-nous ; on regarde.
Carmen a peut-être la réplique facile et le sourire mordant (carnassier !), mais le premier langage, le langage inné, c’est celui du corps, du corps maîtrisé, du corps de ceux
qui s’en servent. Un corps qui bouge, qui travaille, qui a faim, qui a chaud, qui a soif, qui réclame, qui danse, qui s’enivre, qui
s’enflamme, qui se frotte. Pas de vulgarité qui poisse, pas de fausse pudeur qui ment, mais un corps qui sait et revendique ce qu’il est.
C’est donc aussi le corps qui accepte ou repousse ; le langage du corps est aussi celui de la violence. Carmen se bat, se débat, tient à distance ou vient toucher, sentir, de
près, de très près. Il y a le couteau pour dernier argument, pour se faire respecter, mais il y a en permanence les pieds, les jambes qui repoussent ou qui enserrent, les bras, les mains qui
éloignent, qui empoignent ou qui enlacent, et la bouche qui déverse les mots qui blessent, comme elle déverse le chant qui ensorcelle, qui rend fou et qui embrasse. Le corps est la clef, l’outil
de Carmen, son expression première.
« La libre vérité du pied nu »* ; oui, la vérité
de Carmen est peut-être dans son pied, dont elle se sert, vous verrez comme, et si elle arrive en scène le pied nu, le pied libre, je l’ai dit, ce n’est pas une sauvageonne (ni une va-nu-pieds),
elle porte des bottes pour arpenter la montagne ou taper du talon – et elle fait cela très bien – mais lorsque viendra le temps de porter des bottines à lacets, là il sera évident que quelque
chose se sera passé, que Carmen aura changé et la liberté se sera fait rhabiller, mais j’y reviendrai.
Au reste, Carmen n’est pas compliquée, c’est une fille simple. Simple ne veut pas dire facile, mais directe, franche (oui, oui, j’assume), pas tordue, pas ambiguë, pas
indécise, mais tranchée, inflexible parfois, parce que Carmen sait ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas ; avec elle c’est oui ou c’est non. Carmen est binaire au fond : oui/non,
gendarmes/voleurs, la loi/les brigands, rester/partir, nous/les autres, vivre/mourir. C’est simple. Le monde de Carmen est simple. C’est Don José qui ne l’est pas.
Face à Antonacci, il fallait un partenaire solide, un Don José qui n’ait pas peur, qui ose, qui impose aussi, qui trouble quand il faut. Et
Jonas Kaufmann est à la hauteur. Merci ! Certes, il est encore un peu irritant dans
les petites réactions scéniques qui aident pourtant à comprendre et on aimerait qu’il évite l’hébétement dans l’étonnement ou la gaucherie téléphonée, donner aussi un peu de naturel à ces petites
choses-là, nous ferait grand plaisir, ce ne doit quand même pas être bien difficile à corriger, c’est du détail, des petits riens, il est d’autant plus irritant de s’y cogner ; mais je pinaille.
Mais peut-être faut-il tout simplement qu’il chante pour donner toute la force à son jeu, à ses intentions, pour décoller vraiment et nous entraîner avec lui. Parce que voilà un Don José
convaincant, qui sait se consumer devant nous, devant elle, sans braillements ni pleurnicheries inutiles, mais avec une voix virile et douce, autoritaire presque parfois et qui surprend Carmen,
qui la séduit sans doute. Ce Don José n’est pas fragile, il est mâle, il est fort, il est violent ; il comprend ce qui lui arrive, mais il ne l’accepte pas, c’est là tout le drame.
Le trouble est ici clairement porté par Don José et non par Carmen qui n’en est que le déclencheur, le révélateur. Pour Don José, dès le départ, les
lignes ne sont pas claires, il n’a pas le côté binaire de Carmen. Il est du côté de l’autorité, de la loi à faire respecter, mais il est là précisément parce qu’il l’a transgressée en se battant,
vraisemblablement en tuant un homme. Don José sait comment doivent agir les gens comme il faut, mais il ne semble pas être absolument certain de faire partie de cette espèce-là. Don José
est au fond un violent, masqué par les habitudes du petit garçon bien élevé ; ses pulsions, ses envies, ses désirs, vont éclater grâce à Carmen, à cause de Carmen, et leurs deux violences, leurs
deux désirs, vont autant s’aimanter que se repousser ; des pôles instables en quelque sorte, tantôt contraires et attirants, tantôt similaires et répulsifs, mais c’est Don José qui change sans
cesse de polarité ; c’est Don José qui est compliqué.
Les deux acteurs-chanteurs sont solidement épaulés par la mise en scène, cette mise en scène qui semblait au premier abord si classique, mais qui
sait aussi entendre la musique et exploiter au mieux le potentiel de ses interprètes, au final elle nous aide sans cesse à bien percevoir tout ce qui se joue là, et vraisemblablement aide aussi
les chanteurs à acter ainsi et fait vraiment avancer l’action. On ne peut tout décrire mais quelques exemples s’imposent peut-être.
¶ L’acte II ?
Carmen est amoureuse. Bon. Elle a fait des promesses qu’elle compte bien tenir. Bon. Il n’y est pas insensible. Bien. Il va venir au rendez-vous.
Bien. Il est là. Très bien. Et puis quoi ?… L’amour. Non, ce mot-là ne veut décidément pas dire la même chose pour Carmen et pour Don José.
Regardez-la le regarder lui expliquer ce que c’est que l’amour, ce que c’est que son amour à lui ! « La fleur que tu
m’avais jetée » est moins une déclaration qu’il lui adresse que l’aveu de sa propre perte, aveu qu’il se fait à lui-même ; il a à nouveau passé la ligne, il ne peut pas résister à ce
qu’il a dans le ventre, cet amour le rongera, le détruira, il sera consumé par sa violence, puisqu’il n’en est pas maître, puisque cet amour-là est l’amour qui rend fou ; s’il s’emporte, c’est
contre lui-même, s’il pleure, c’est qu’il se voit tomber. Carmen est à distance.
Voilà son amour, voilà comment il l’aime! Carmen regarde. Pas un signe d’attendrissement, non, pas une esquisse de tendresse, mais elle regarde, elle écoute. Et elle ne
comprend pas. Non, elle ne comprend pas, elle n’a pas les clefs de cet amour-là ; Don José vient dans le monde de Carmen avec d’autres codes, un autre langage, une sentimentalité qui lui est
étrangère ; non, elle ne comprend pas. Elle voit bien qu’il souffre cependant. Alors elle revient vers lui. « Non, tu ne m’aimes pas ». Elle revient avec l’amour qu’elle connaît et qu’elle est
prête à lui donner. Toutefois elle revient doucement et avec une autre voix, une voix qu’on ne lui connaissait pas, la voix parlée qui chante, « non, tu ne m’aimes pas. Là-bas, là-bas, si tu
m’aimais », elle revient comme un animal, non pas caressant même si elle se déplace comme un chat, mais tentant, elle revient avec la solution qu’elle connaît (et là, la voix reprend son
ampleur), celle des corps et pour le délivrer du tourment, du carcan qui fait mal, elle lui propose la liberté, enfin, celle qu’elle pratique, « Là-bas, là-bas », ailleurs. Hou lala… Il dit oui ;
il dit non. Carmen humiliée pour la seconde fois tranchera par un jamais. Mais son destin, c’est Don José.
La liberté ! C’est à la fin du même acte, précisément sur ce mot-là, que Don José lui passera la bague au doigt. Oui, la bague au doigt ! à
Carmen ! Eh oui, il fallait un Don José pour y penser, cela ne serait venu à l’idée d’aucun autre, ce qui prouve bien que celui-là est différent et Carmen le veut encore plus, l’en aime encore
plus. Elle accepte l’anneau, elle entre peut-être un peu ainsi dans son monde à lui, comme elle enfile sa veste d’uniforme pour porter ses couleurs et son odeur. Et ce n’est pas anodin.
Dans un autre genre (muet), le début de l’acte III, au campement, est aussi très intéressant. Carmen est là avant Don José. Elle porte toujours sa
veste, même sa jupe est maintenant du même tissu. Elle est là et elle l’attend ; parce que lui n’y est pas évidemment. Une fois encore, le contre-temps. Enfin, il arrive. Elle n’a pas aimé
l’attendre ; il n’a pas aimé porter les paquets, les leur à tous les deux. Reproches, dispute, énervement des deux côtés. Incompatibilité, insupportabilité. Peut-être, mais ce qui est
intéressant, c’est qu’on nous montre là un couple, non pas lassé l’un de l’autre, comme on le voit souvent, mais exaspéré l’un par l’autre, et couple cependant, toujours, encore. L’idée se
poursuit plus loin, juste avant de partir avec ses comparses séduire les douaniers : Carmen sait bien que Don José n’aime pas cela, qu’il en souffre, alors elle traverse toute la scène pour le
toucher, pour mettre son front contre le sien, on entendrait presque : « Ne t’en fais pas, ne crains rien. Je reviens ! », c’est comme un « je t’aime » de Carmen. Ces petites idées de mise en
scène apportent beaucoup, je trouve, et permettent aux acteurs d’avancer, de progresser dans la construction de leurs personnages qui en deviennent d’autant plus convaincants qu’ils prennent
matière.
¶ Des costumes et des couleurs
Peut-être un mot au sujet des couleurs liées aux costumes de Carmen. La couleur de Carmen semble être quelque part entre le rouge orangé et l’orange,
inévitablement. C’est aussi la couleur dominante des décors. Ce sont les couleurs de la Carmen du I et du II, de la Carmen libre. Ensuite, comme on l’a vu, elle prend les couleurs du costume
militaire de Don José, un bleu foncé. Il me semble qu’elle les porte au début du III comme signe d’une nouvelle appartenance, comme si elle voulait faire taire ses couleurs à elle, qui sont
désormais recouvertes de sa trace à lui. C’est le sens qui perce, je crois, lorsqu’elle retire sa veste dans un geste d’énervement ; à ce moment-là elle n’en veut plus, elle n’en peut plus. Elle
s’enroule alors dans un châle, mais de pourpre violette cette fois, on reste dans le sombre, dans la nuit qui est tout autour, dans « la mort, la mort », le destin qui assombrit tout ; Carmen est
comme éteinte dans ses couleurs, cet amour l’étouffe.
Mais quand Don José partira – puisque c’est lui qui part naturellement, c’est bien lui qui la quitte en s’éloignant
avec une femme aux couleurs fades, mais une jeune femme amoureuse et pourtant selon leur système compliqué, c’est Carmen qui est suspectée, c’est elle qui aurait tort ; cependant c’est peut-être
aussi Micaëla qui la sauve cette fois-là – quand Don José partira, donc, et que le ciel s’empourprera – « l’amour t’attend » – Carmen hésitera un instant puis courra du côté du toréador, vers le
rouge, vers ses couleurs d’autrefois qu’elle espère peut-être encore retrouvées, reportées.
Elle court vers le rouge en effet, mais c’est en jaune qu’elle revient.
Une coiffe noire, une robe jaune, des bottines à lacets. C’est la tenue d’une dame. Carmen parade, s’agenouille devant la madone, se tient bien comme
il faut. Son statut a changé ; elle n’a pas retrouvé le pourpre ou l’orangé; elle est descendue d’un ton dans le flamboiement, mais est montée de plus d’un cran dans la société. Et à présent son
pied est caché, enlacé, retenu ; retenu comme il le sera dans le dernier corps à corps qui l’attend. C’est sa tenue qui nous le dit, Carmen après Don José ne peut plus être la même. Oh ! mais, le
jaune est vif. On n’est pas là en présence d’une Carmen suicidaire qui viendrait provoquer Don José, non, cette Carmen-là veut vivre.
Et puisqu’elle veut vivre elle doit s’expliquer avec Don José, le revoir une
dernière fois. Si elle ne veut pas partir, si elle ne veut pas fuir devant Don José, malgré les mises en garde de ses amies, c’est qu’elle ne veut plus se demander si quelqu’un l’attend
derrière chaque porte, à l’angle de chaque rue. Regardez-la courir ! Regardez-la leur dire qu’elle n’a pas peur ! Oui, il faut que ça s’arrête ; elle ne veut pas en arriver au point d’avoir peur.
Elle ne veut plus de Don José, parce qu’elle ne veut pas souffrir avec lui, elle ne veut pas se dégrader avec lui, elle ne veut plus. Vivre ou mourir. Elle vient pour cela, pour savoir si
elle peut vivre ou si elle va mourir. Mourir avec lui ou vivre sans lui. C’est binaire. Il y a pas d’autre choix, mais ce n’est pas elle qui peut faire ce choix-là. Non, Carmen n’a pas menti. Les
sangs mêlés, l’anneau porté, c’était pour de vrai. Carmen n’est plus libre. Elle a vraiment cédé sa liberté à Don José ; c’est donc à lui de trancher ; maintenant, car Carmen ne veut pas de la
vie invivable. C’est vivre ou mourir.
Alors le dernier tête à tête, le dernier corps à corps.
Qu’il est beau ce dernier mouvement de Carmen ! Elle veut vivre, dans sa belle robe jaune ; c’est vers la vie qu’elle va et dans ce qui serait presque un mouvement de danse, de
danse à deux, dans un mouvement circulaire, il la ramène contre lui. Voilà ! il a choisi. Elle se raccroche à lui, leurs bouches s’attirent encore, pour un dernier baiser ou pour l’ultime soupire
et il la tient encore, à bras-le-corps…
Et vous savez quoi ?… ils ont fait tout cela en chantant ! et que c’était beau et que c’était fort !
* Marguerite Yourcenar, "Carnets de notes" de Mémoires d’Hadrien
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