Vendredi 14 mars 2008
Diana Damrau
Le Cercle de l’Harmonie
Direction : Jérémie Rhorer

Toulouse, Théâtre du Capitole, 13 mars 2008


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¶ Première partie
Mozart, Symphonie n° 26 en mi bémol majeur K. 184
Salieri, Cublai, gran Khan dei Tartari : air « D’un insultante orgoglio »
Mozart, Thamos (musique de scène) : n° 2 (Entracte)
Mozart, La Flûte enchantée : air de Pamina « Ach, ich fühl’s »
Mozart, Thamos (musique de scène) : n° 5 (Entracte)
Salieri, Cublai, gran Khan dei Tartari : air « Fra i barbari sospetti »

¶ Deuxième partie
Rigel, Symphonie op. 21 n° 2
Salieri, Semiramide : air « Sento l’amica speme »
Gluck, Orphée et Eurydice : Ballet des Ombres heureuses
Mozart, Les Noces de Figaro : récitatif et air de Suzanne « Deh vieni non tardar »
Gluck, Orphée et Eurydice : Chaconne
Mozart, Lucio Silla : récitatif et air de Giunia « Parto, m’affretto »

¶ En bis :
Salieri, La Finta Scema : « Se spiegar potessi »
Salieri, Cublai, gran Khan dei Tartari : « Fra i barbari sospetti »




    Après Lyon en janvier, Diana Damrau et Jérémie Rhorer proposaient à Toulouse un concert en grande partie issu de leur récent disque Arie di bravura, dont il a déjà été question ici même. La Reine de la Nuit brillait par son absence : Damrau a abandonné le rôle au profit de Pamina, qui avec Susanna fournissait les deux incursions dans le Mozart tardif. Point non plus d’Hypermnestre des Danaïdes, ni d’air extatique de Righini. Cependant il faut souligner la beauté et la cohérence harmonieuse du programme, qui entrelace au Salieri seria des pages de Mozart marquées par l’emportement du Sturm und Drang. Rhorer et son orchestre avaient déjà défendu la symphonie de Henri Jospeh Rigel, Allemand actif à Paris sous Louis XVI : musique non seulement très belle mais forte, qui constitue un pendant d’autant plus heureux à la symphonie de Mozart que celle-ci commence par le même motif nerveux que le presto final (et étourdissant) de celle de Rigel. Autre facteur de symétrie : dans chacune des parties, la virtuosité du seria contraste avec le lyrisme funèbre de Pamina ou celui plus équivoque de Suzanne, le premier serti par la noirceur dramatique de Thamos, le second par la musique de ballet de l’Orphée parisien, de l’élégie contemplative des Champs-Élysées à l'euphorie faste de la chaconne. C’est enfin la virtuosité tourmentée, affolée de Giunia qui creuse un abîme expressif avec celle de la Sémiramis ou de l’Alzima de Salieri. Tout cela est admirablement dosé, pensé et construit, et donne à mieux sentir et à mieux comprendre par de tels rapprochements.

    Le Cercle de l'Harmonie, riche d’une trentaine de jeunes musiciens, aura soutenu la continuité du concert avec éclat et profondeur. La direction de Rhorer rappelle souvent l’esprit de Minkowski, dont il fut l’assistant, avec un sens rare de la tension théâtrale comme de la poésie. L’andante de la symphonie de Mozart est admirablement phrasé, galbé et soutenu avec une finesse expressive rare, attentif à la ligne comme à la substance. La chaconne de Gluck est enlevée avec ce qu’il faut de noblesse et de ferveur, tandis que les Ombres heureuses s’imposent par un climat extraordinairement recueilli et équilibré, entre évanescence et pénétration, avec une tristesse ambiguë dont les deux flûtistes (Georges Barthel et Tami Krausz) se font les serviteurs, et faisant mieux que soutenir la comparaison avec l’enregistrement de l’opéra par Marc Minkowski. L’aîné garde l’apanage d’une respiration plus profonde de la musique, et d’un orchestre plus charnu et plus plein. Les violons de Rhorer sont parfois un peu trop secs et pas toujours parfaitement ensemble, mais l’engagement physique d’un jeu qui se garde néanmoins du piège de l’hystérie fait oublier le reste : le presto de Rigel ou les entractes de Thamos étaient sur ce point remarquables. On n’aura garde d’oublier l’accompagnement de l’air de Suzanne, avec pour une fois le tempo juste, et une respiration commune avec la cantatrice : un modèle. La complicité de Damrau avec le chef est du reste une constante du concert, et il est réjouissant de voir sur scène une telle communion amicale des musiciens qui préfère l’esprit de la musique de chambre aux préséances du récital d’opéra.

    Entendre Diana Damrau sur scène, c’est jouir au demeurant de ce que le disque ne rendait pas ou rendait mal. D’abord une voix plus ronde et épanouie, d’un contrôle et d’une imagination dynamiques décidément exceptionnels, et dont la résonance généreuse s’apprécie dans l’espace du théâtre. On retrouve là, en gloire, les qualités esthétiques de Damrau, illustrées autant dans la virtuosité du XVIIIe siècle finissant que dans le lied, et au premier chef une variété expressive inlassable qui ne nuit jamais à la fluidité et au naturel du chant. La différence, sur ce point comme sur d’autres, est patente avec Gruberova ou Dessay.
    J’ai rarement assisté à une aisance technique aussi confondante (pour la flexibilité, la précision, pour le souffle phénoménal) incarnée dans un chant aussi communicatif, aussi paradoxalement immédiat : Diana Damrau semble chanter comme elle parle et phraser comme elle respire, sans la moindre trace d’effort ou de tension, sans la moindre indifférence. L’impression est celle d’une discipline absolue, profondément incorporée. Tant d’art pour un tel sentiment d’évidence et de liberté, aux antipodes du maniérisme vocal. L’interprète, dont le sourire rayonnant est à la mesure d’un caractère qu’on devine généreux sans feinte, affirme une présence constante à ce qu’elle chante, incarnant même la situation théâtrale ou le climat poétique dès les premières notes de l’orchestre, avant même d'ouvrir la bouche. On songe plus d’une fois à l’art d’Antonacci, en raison par exemple de l’éloquence magistrale, jamais ostentatoire, des bras. Ce que Damrau fait ainsi dans l’air de Pamina, sans presque bouger, est d’une actrice considérable. Et cet œil dans le récitatif de Suzanne, quand elle évoque la nuit (« Oh, come par etc. »), soudain profond, presque noir, comme si elle voyait loin autour d’elle, semble évoquer, olu plutôt susciter l’espace même du jardin solitaire : saisissant.

    L’approfondissement expressif est également notable par rapport au disque : autant le grand monologue de Giunia m’avait paru un peu contraint au disque, autant hier soir il était magnifiquement habité, avec un sens rare de la vocalise expressive, qui fait d’ores et déjà de Damrau une des plus grandes interprètes de ce répertoire. On espère d’ailleurs qu’elle ne le négligera pas à l’avenir, s’il est vrai que les prises de rôle annoncées (Lucia et la Fille du Régiment) ne sont pas forcément de nature à porter au plus haut le talent particulier de la soprano allemande. Mais, Dieu merci, on annonce aussi sa Manon de Massenet (bientôt à Vienne) et Donna Anna, dont elle a déjà l’étoffe suffisante autant que l’éloquence. L’air non seulement éblouissant mais étonnant de La Finta Scema, donné en bis, manifeste de même un surcroît de piquant, s’il est vrai que l’esprit du chant se trouve amplifié par l’incarnation physique, avec une classe jouissive dans la finesse comique.
    Avec l’air de Pamina, point de bravoure, mais la nudité périlleuse du chant. Damrau polira sans doute encore l’équilibre entre la simplicité et le relief expressif : Wonnestunden semble un rien appuyé, et l’accent véhément sur Tode peut déconcerter, et pourtant il s’intègre à une conception plus éloquente et dramatique (la nature de la scène le justifie parfaitement) que ce qu’a imposé une certaine tradition de pureté élégiaque dans l’interprétation de cet air. On admire du reste comment Damrau tend et déploie les phrases de cet air, jusqu’aux ultimes « im Tode sein », où la voix prend des couleurs inouïes, livides au moment où la texture semble se densifier. L’ensemble est à la fois grave et profondément juvénile, avec une domination du souffle si parfaite qu’on en oublie la vertu agissante pour l'expression.

    J’attendais enfin avec curiosité sa Suzanne, qu’elle a chantée intégralement avec Rhorer en concert il y a quelques mois. Le début du récitatif fait un peu regretter une voix plus charnelle, avec une assise plus profonde, mais les réserves tombent vite, et dès ce récitatif. J’ai parlé de son œil perçant : il est à l’image du climat expressif équivoque que Damrau installe, soulignant l’intensité érotique du moment nocturne comme du jeu ironique avec Figaro provisoirement leurré, dont procède l’ensemble de l’air. Là encore, le dosage, la tenue du souffle, des nuances, du phrasé sont autant de marques de l’intelligence de l’interprète, qui plie le raffinement de l’expression à un tempo allant. Mais ce qui étonne le plus, c’est la façon dont Damrau se garde de chanter ici de façon souriante – elle dont le chant sait si bien sourire, justement – afin de capter et de communiquer quelque chose d’assez énigmatique dans cet air, comme si par la voix de Suzanne quelque chose de cette notte, de sa profondeur, de sa sérénité en trompe-l’œil, s’exhalait sur scène. Et comme pour sa Reine de la Nuit, on admire décidément comment, avec autant de rigueur, elle parvient à rendre de façon si personnelle une musique si connue, et à lui rendre, sans bruit, une dimension d’étrangeté. De la virtuosité, de l’art, ô combien – mais de la poésie d’abord, et de la plus intense.


Sur les enregistrements de Diana Damrau, voir les pages suivantes de ce blog :

Arie di bravura (Mozart, Salieri, Righini), dir. Rhorer
Grande Messe en ut mineur de Mozart, dir. Rilling
Zaïde, dir. Harnoncourt
Récital de lieder à Salzbourg en 2005


Et bientôt : son récital de lieder à Schwarzenberg en 2006 (paru chez Orfeo comme le précédent).

 

Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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