Dimanche 9 mars 2008 7 09 /03 /2008 01:40



    Yvonne Naef n’a pas souhaité s’exprimer. Ou plutôt, après avoir chanté les Poèmes pour Mi avec Pierre-Laurent Aimard au Palais Garnier en novembre dernier, elle a renoncé à les reprendre à Toulouse hier ; ce qui a conduit à son remplacement par Sophie Koch qui interprétait ce cycle pour la première fois. Coup de maître, et plus encore : un choc, à quoi je ne m’attendais pas.


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    Le Capitole avait pour le coup programmé une journée Messiaen, pour laquelle la somme de 15 euros assurait deux concerts en placement libre, celui de Sophie Koch et Bertrand Chamayou à 18h, puis celui qui à 20h réunissait les Visions de l’Amen pour deux piano et les Trois petites liturgies de la Présence divine pour chœur de femmes et orchestre (les forces du Capitole, dirigées par le chef de chœur Patrick-Marie Aubert).
    Ces dernières m’ont semblé bien longuettes, bavardes parfois, avec un texte et une élocution martelée que je trouve bien datées. Disons plutôt que l’idiolecte de Messiaen n’offre guère là à mes oreilles ce qu’il peut avoir de séduisant, et la dernière minute extatique ne compense pas forcément cette espèce de tintamarre catholique. Mais enfin, j’ai eu le plaisir de réentendre des ondes Martenot et de jouir du spectacle des manipulations de l’instrumentiste : que voulez-vous, cette machine m’a toujours mis en joie.
    Dans la première partie, je n’avais guère envie de me réjouir, s’il est vrai que la puissance ahurissante des Visions de l’Amen (1943) fascine sans relâche pendant une quarantaine de minutes. Formidable, au sens exact de ce mot, est ce qui résume le mieux l’œuvre et son interprétation. Voilà une musique sacrée qui exhale non seulement le mysterium tremendum et fascinans, mais aussi à ses points culminants quelque chose comme un sentiment panique de l’univers : l’Amen des Étoiles laisse pantois, et l’Amen de la Consommation vous cloue dans votre siège. Les deux pianistes jouent avec un sens de l’ensemble et une communauté d’esprit remarquables. Je connaissais déjà l’aisance technique, la hauteur et le geste impérieux du Toulousain Bertrand Chamayou, mais j’ai été sidéré par Jonas Vitaud, dont j’ignorais tout, et qui unit à une profonde majesté du jeu, jusque dans les passages les plus percussifs, une palette de couleurs rare. Il faut dire que c’est à lui que revient la partie de second piano, créée par le compositeur lui-même, et qui de son propre aveu assume « la mélodie principale, les éléments thématiques, tout ce qui réclame émotion et puissance ». Comme tout grand concert, il s’agissait quasiment là d’une expérience. Mais revenons au premier, qui ne fut pas en reste.


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Messiaen, Petites esquisses d’oiseaux pour piano (1985-1987)
Messiaen, Poèmes pour Mi (1936) :
I. Action de grâces ;
II. Paysage ;
III. La Maison ;
IV. Épouvante ;
V. L’Épouse ;
VI. Ta voix ;
VII. Les Deux Guerriers ;
VIII. Le Collier ;
IX. Prière exaucée.

Sophie Koch, mezzo-soprano
Bertrand Chamayou, piano
Théâtre du Capitole, 8 mars 2008


Le texte des Poèmes pour Mi est disponible ici


    Tardives, les Petites esquisses illustrent ce langage des oiseaux qui a tant inspiré Messiaen. Leur séduction tient sans doute à leur brièveté, qui déjoue le péril de la monotonie. Chamayou brille autant par son aisance technique, sa présence que par la manière dont il fait résonner le silence dans une écriture musicale qui lui accorde une place cruciale. Le jeu du pianiste m’a paru néanmoins étrangement agressif. On pourra dire que la partition y engage, mais il m’a semblé que tout était joué de façon trop uniment éclatante. En revanche, le geste impérieux de Chamayou offrait un soutien rêvé – plus qu’un soutien, une alliance et une réponse – à l’interprétation inouïe de Sophie Koch, dont la grandeur, charnelle autant que spirituelle, était peut-être la qualité première.
    Il faut d’abord dire que Koch était dans une forme exceptionnelle, la voix étant d’une rondeur, d’une ampleur et d’une puissance qui semblaient dépasser sa performance récente dans Le Roi d’Ys. J’ai scrupule à insister sur cet aspect de la puissance vocale, mais c’est pour assurer ceux qui tordent le nez en la voyant programmée en Brangäne à Londres la saison prochaine, qu’il n’y a vraiment guère de souci à se faire. Que parlons-nous de puissance, d’ailleurs ? C’est la maîtrise souveraine de tous les aspects du chant qui s’impose ici d’emblée : perfection de l’intonation et du souffle, couleur somptueuse quoique juvénile et art constant de varier les couleurs, rigueur musicale et sensibilité du phrasé, soin de la diction, profondeur pénétrante de l’expression, on ne sait ce qu’il faudrait le plus admirer. Une chose est sûre, voilà longtemps que je n’avais pas entendu une telle splendeur vocale sur scène, et le cycle de Messiaen y gagne une puissance de persuasion phénoménale.


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    L’œuvre, dédiée à Claire Delbos, première épouse du compositeur (c’est elle que désigne le pseudonyme Mi), fut créée le 4 juin 1937 en version orchestrale par Marcelle Bunlet, qui était soprano dramatique, et non des moindres : elle fut avant Germaine Lubin la première Française à chanter à Bayreuth (Kundry et Brünnhilde au début des années 30), et Richard Strauss la dirigea en Elektra à Strasbourg en 1932. Cela donne une idée des exigences de ces mélodies qui sont autant de puissance incantatoire (au début et à la fin en particulier) que de délicatesse enveloppante (le merveilleux Collier). Messiaen a présenté le cycle en ces termes :

« J'ai écrit moi-même poème et musique, I'un en même temps que l'autre. Le poème, très simple, est un peu dans l'esprit de Pierre Reverdy (poète que je lisais beaucoup à l'époque). Il contient, en outre, des vocables empruntés à Saint Paul, à l'Evangile, aux Psaumes, et des images tirées du paysage qui m'environnait alors : celui des Alpes, des montagnes, des lacs, et de la campagne dauphinoise. La forme musicale est différente pour chaque lied. Elle va de la chanson très mélodique (Paysage, Le Collier), à la scène dramatique (Épouvante), et au diptyque (voir les deux volets de Prière exaucée). Dans la première et la dernière mélodie (Action de grâce et Prière exaucée), je me suis souvenu de ce qui se pratique dans les «traits» du plain-chant : le texte est débité rapidement (non pas comme un récitatif, mais à la façon d'une psalmodie) et les mots importants – les mots-clefs – sont revêtus de longues vocalises. La couleur est peut-être ici l'élément primordial. Couleur harmonique d'abord. Elle est obtenue soit par la juxtaposition de «modes à transpositions limitées», qui donnent des accords bleu-violet, rouge-mauve, orangé, blanc et or (comme dans Paysage), soit par la superposition de ces mêmes modes en complexes colorés mouvants (comme dans Ta voix, dans Le Collier, dans le canon rythmique au début d'Action de grâce et la grande vocalise sur le mot joie à la fin de Prière exaucée). »

    Le climat spirituel installé dès Action de grâce est idéalement servi par Chamayou et Koch, celle-ci passant de la psalmodie aux vocalises monumentales avec un sens rare de la continuité autant que de la gradation expressive. L’ampleur du geste vocal requis flatte ses plus précieuses qualités, bien illustrées dans la musique viennoise du XXe siècle, mais il faut souligner que la puissance saisissante des vocalises ne se paye d’aucune dureté : la voix reste veloutée sur toute la tessiture, d'un souffle qui semble inépuisable, et elle ne donne jamais l’impression de forcer ni ses moyens ni le ton. Ces grands mélismes ont immédiatement fait sentir qu’on allait assister à une interprétation exceptionnelle, couronnée par Prière exaucée, chantée avec l’éloquence déclamatoire d’une prophétesse et la splendeur charnelle d’une déesse. Il n’est pas jusqu’aux raideurs caractéristiques de l’écriture de Messiaen, dans cette péroraison comme dans Les Deux Guerriers, qui ne conviennent particulièrement au caractère sérieux de Sophie Koch. Chair, discipline et rayonnement : tout subjugue, à vrai dire, de l’intimité secrète de La Maison à la tension altière d’Épouvante, et jusqu’à la suspension onirique de Ta voix, dont le mystère est aussi d’un naturel parfait, presque familier, avec des changements de couleur étonnants sur les derniers mots du poème (« Oiseau du printemps qui s'éveille »), et un ultime diminuendo fondu dans le silence (« Tu chanterais »), et qui suspend la respiration de l’auditoire. Le déploiement du Collier libère la sensualité dans une circularité qu'amplifie ensuite magnifiquement Prière exaucée.
    Grand concert assurément, accueil triomphal. Et on sort du théâtre en doutant raisonnablement qu’on puisse entendre aujourd’hui ce cycle chanté avec autant de beauté, de force et de poésie. Une chose est sûre : Sophie Koch, qui est susceptible de graver l'œuvre avec Boulez, voit s’ouvrir devant elle de grandes perspectives. On n’ose rêver à ce que sera sa Charlotte avec Jonas Kaufmann à Paris, mais on se dit aussi que la Vénus de Wagner lui conviendrait désormais parfaitement. En attendant, on devrait la réentendre au Capitole la saison prochaine dans un concert avec orchestre où elle chantera à la fois les Sea pictures d’Elgar et le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, qui semble fait pour elle.


    
Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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