Puccini, La Bohème : « Che gelida manina »
Bizet, Carmen : « La fleur que tu m’avais jetée »
Flotow, Martha : « Ach, so fromm »
Puccini, Tosca : « E lucevan le stelle »
Verdi, Don Carlos : « Io l’ho perduta ! – Io la vidi »
Weber, Le Freischütz : « Nein, länger trag’ ich nicht – Durch die Wälder »
Verdi, La Traviata : « Lungi da lei – De' miei bollenti spiriti — Oh mio rimorso »
Massenet, Manon : « Je suis seul ! – Ah ! fuyez, douce image »
Verdi, Rigoletto : « Ella mi fù rapita ! – Parmi veder le lagrime »
Gounod, Faust : « Quel trouble inconnu me pénètre ? – Salut, demeure chaste et pure »
Wagner, Les Maîtres-chanteurs : « Morgenlich leuchtet im rosigen Schein »
Berlioz, La Damnation de Faust : « Nature immense, impénétrable et fière ! »
Massenet, Werther : « Toute mon âme est là… – Pourquoi me réveiller ? »
Orchestre Philarmonique de Prague
Direction : Marco Armiliato
1 CD Decca (2008)
Enregistré à Prague (Rudolfinum) en août 2007
Phénoménal. Je ne cacherai pas un certain mal à parler froidement du chant de Jonas Kaufmann, et mon enthousiasme est à la mesure de ma peine à être profondément ému par une
voix de ténor – je veux dire, physiquement touché. Or je crois bien que depuis ma découverte de Fritz Wunderlich et plus tard de Max Lorenz je n’avais pas ressenti un tel ascendant en écoutant un
ténor dans le répertoire du XIXe siècle (je ne dirai rien des Puccini). On pense d’ailleurs souvent à Wunderlich en écoutant ce récital (la parenté est manifeste dans l’air de
Martha, par exemple), sauf que le caractère solaire du grand aîné laisse place ici à un timbre bien plus corsé, sombre même, avec des aspérités et surtout quelque chose de plus
ouvertement sexuel, il faut bien le dire. Il y a quelque chose de viscéral et d’expansif dans cette voix, mais constamment assujetti à une discipline musicale exceptionnelle.
Là réside à mon sens la source primordiale de l’ascendant qu’exerce Jonas Kaufmann : c’est la tension permanente entre cette virilité viscérale de la voix et la culture
souveraine du chant. Dès lors, c’est peut-être le qualificatif généreux qui résumerait peut-être le mieux son art : expansivité et don de soi, noblesse et domination. C’est là qu’on
retrouverait l’ombre de Wunderlich, bien sûr. Car si le timbre produit un rayonnement enivrant qui semble venir de très profond, les réécoutes de ce disque ne font que confirmer la rigueur et la
grandeur de la conception musicale, à quoi il faut ajouter une préparation linguistique exemplaire : l’italien me semble excellent, mais surtout le français est non seulement particulièrement
châtié (nasales impeccables, dégradé des voyelles) mais il respire l’intelligence intime de la langue et de la phrase. Ce que le Titus de Kaufmann affirmait superbement trouve ici un développement remarquable.
L’air de Don José a beau sonner avec une respiration, une liberté et une profondeur moindres que dans la retransmission londonienne de décembre 2006 avec Antonacci (il est vrai que l’orchestre de Pappano était autrement tenu et
inspirateur que celui du disque), il fait valoir comme rarement le caractère du personnage et du moment dramatique : mélange de délicatesse et d’énergie, de dévoilement et de retenue,
affleurement progressif de l’aveu chez ce garçon si bien élevé, si corseté, en qui la rencontre de Carmen ouvre la brèche. Tout cela est rendu sensible d’une manière extraordinaire, tout comme
est admirable la manière qu’a Kaufmann de toujours subordonner la variété de l’expression à la superstructure de la phrase musicale, galbée, haut tenue, et soutenue par une ampleur de souffle
considérable (comme dans l’ensemble de ce programme).
Car l’expression est ici constamment soignée, naturelle mais également personnelle au point que certaines paroles, dans ces airs célèbres, semblent neuves à l’oreille. Le seul
« Et dans la nuit je te voyais » est extraordinairement pénétrant, tandis que les paroles suivantes sont graduées sans rompre le flux du chant. Jamais l’expression n’est conventionnelle, jamais
l’élégance et la noblesse qu’on admire ne se paient d’une impression de superficialité, comme avec d’autres illustres ténors. L’écoute de l’air donne presque l’illusion de s'absorber dans la
vision de Don José. Tout ici est senti, et senti en profondeur ; c’est-à-dire aussi que comme pour les plus grands chanteurs la séduction paraît finalement l’effet d’une pensée
expressive en acte autant sinon plus que du matériau vocal. On comptera dès lors pour rien un pianissimo perceptiblement détimbré sur la montée « Et j’étais une chose à toi » : du moins Kaufmann
s’astreint-il rigoureusement aux nuances prescrites, et cette vertu rare est aussi une constante de ce récital.
Cette rigueur volontiers altière magnifie l’éloquence de Werther dans le lied d’Ossian, si vulnérable à l’exhibition d’un pathos approximatif, et lui confère
une hauteur saisissante. On entend alors la voix du désespoir avec celle du poète, mais avec un contrôle de la phrase et un sens de la grandeur qui rendent à cette musique sa dignité essentielle.
Quel Werther il va faire à la scène ! Le monologue du chevalier des Grieux est moins convaincant, il me semble : là encore d’une noblesse impressionnante, mais trop héroïque
peut-être, et moins confortable d’émission dans « Ah ! fuyez, douce image » (décidément bien ardu à bien chanter). Cependant, l’assise vocale et la profondeur de sentiment sont un réconfort pour
ceux que les errements en roue libre de Rolando Villazon laissent dubitatifs. Kaufmann administre la preuve qu’on peut être émouvant et même captivant sans faire craquer sa boutonnière.
Les extraits italiens pourront paraître moins idiomatiques. Je ne l’avais pas entendu en Alfredo ; ce qu’il fait de cette scène si facilement plate, un peu
épicée par la cabalette « Oh mio rimorso ! », est pénétrant mais reste pour le coup un peu raide, sans la tendresse émue que donnait là Wunderlich (live de Munich en 1965 avec Stratas, paru chez
Orfeo). C’est finalement la cabalette qui le trouve le plus persuasif, avec un sens parfait du pathos. Le duc de Mantoue, dont on nous épargne providentiellement les pauvres
couplets du dernier acte, fournit l’occasion à Kaufmann de donner la mesure de son intelligence dans la caractérisation : la morgue impérieuse jointeà l'émotivité narcissique du jouisseur. Et
pour le coup, ce que le timbre a d’animal est parfaitement en situation. Reste que c’est, de toute évidence, le tourment aristocratique de Don Carlos qui lui réussit le mieux
dans cette série verdienne, pour les couleurs, pour l’expression, pour l’éloquence de l’italien aussi.
L’opéra romantique allemand doit faire l’objet du prochain récital de Kaufmann, et c’est assurément son répertoire d’élection. Dans le monologue du Freischütz,
l’autorité, l’intelligence du texte, le caractère ombrageux de Max mais aussi sa tendresse sont supérieurement présents. Les interruptions en récitatif sont magistrales,
inquiètes, frémissantes, et la conclusion est un ravissement. Rien qui doive surprendre après son témoignage anthologique dans le rôle de Huon de Bordeaux sous la direction de Gardiner. Le chant
de concours de Walther ne ravit pas moins, malgré un orchestre trop appliqué. Le rayonnement viril se double d’un déploiement poétique irrésistible, où le miroitement adorable
des nuances reste toujours intégré à l’architecture strophique et à sa progression. Et quel souffle là encore ! Et dans tous les sens du mots. On dirait même que c’est un printemps dionysiaque
qui s'étend sur la Festwiese, à moins qu'une Sirène n'ait pris le masque du Junker.
Et cependant, il va venir je me demande si ce n’est pas dans les deux Faust que Jonas Kaufmann m’a le plus étonné. Pour qui trouve le monologue de
Gounod menacé par la mièvrerie (ne parlons même pas de la niaiserie des paroles), l’entendre chanté ainsi, avec autant de mystère et de solennité que d’érotisme, est
particulièrement salutaire. On pourra trouver le chant trop généreux, pas assez français, se plaindre en quelque sorte que le docteur est trop beau. Et pourtant, écoutez comment il
chante cet inoffensif « C’est là… oui… c’est là », comment « une âme innocente » s’approfondit au fil des réitérations.
Cela dit, c’est dans l’Invocation à la Nature du Faust de Berlioz que pour le coup on se dit : « c’est là…
oui… c’est là ». Car ce qu'y fait Kaufmann est sans exemple, que je sache. La noblesse du ton est d’un naturel absolu, débarrassée de l’emphase encombrante que fait entendre tel fameux titulaire
du rôle. Le geste est à la fois hymnique et méditatif, le sens de la grandeur est celui même de l’espace et de la vision. La beauté physique du chant, de la ligne et de la langue sont une chose,
mais cette manière de donner corps à l’invocation cosmique est véritablement stupéfiante. Dommage que l’orchestre soit assez prosaïque. Mais le chanteur semble à la fois se fondre dans le Tout du
monde et le surplomber. On se défend mal de penser qu’un ténor de culture allemande était particulièrement destiné à soutenir la puissance visionnaire de cette musique qui transcende les cadres
de l’opéra français.
À Jonas Kaufmann est consacré un site exemplaire où Marion Tung rassemble une documentation abondante et fort bien organisée. Divers extraits des performances live de Kaufmann y sont offerts,
à la rubrique "Audio+Video". C'estICI.
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