Lundi 27 novembre 2006
Ou Gérard, roi de Crète

    En attendant les représentations prochaines d'Idomeneo, le site de l'Opéra de Paris offre à ses fidèles lecteurs une présentation de cet opéra, sous l'auguste contrôle du directeur :
    http://www.operadeparis.fr/Accueil/Actualite.asp?id=40

    On y apprend qu'il s'agit d'« une des œuvres les plus personnelles de Mozart, celle où la contrainte formelle et classique de l’opéra seria cède sous le feu du romantisme naissant ». Turlututu, chapeau pointu ! On peut s'étonner du caractère schématique de ce point de vue, sans parler de ses catégories hasardeuses : le "romantisme" de Mozart, on pourrait en discuter…

    La suite de la présentation confirme vite ce à quoi on pouvait s'attendre : que le présupposé de ce discours sur l'œuvre est que Mozart était terrrriblement MODERNE, donc en rupture. Que l'assouplissement du cadre de l'opera seria se soit fait par imitation d'un modèle antérieur, la tragédie lyrique française, joyau de la monarchie, était-il dicible dans le cadre du progressisme claironnant de G. Mortier ?

    Car pour le coup, la cause est entendue : Mozart et ses audaces ont forcément le regard tourné vers ce qui suivra ! « Beethoven lui-même était saisi d’angoisse en entendant le Requiem, tandis que le Quatuor Les Dissonances explore des frontières que Schönberg ne dépassera que 120 ans plus tard. »  C'est stupéfiant, non ?
    Passons sur cet étrange brevet d'avant-garde, dont le comique est finalement bienvenu (on n'a pas tous les jours l'occasion de rire), pour nous interroger sur la façon dont la croisade moderniste de Mortier fait feu de tout bois, même du plus douteux. Si la psychologie de Beethoven fonde l'argumentation…

    Et d'ailleurs, si on parlait de l'homme Mozart ?
    Fiat lux
, grâce à Gérard et à ses lumières : qu'on se le dise, Mozart était un homme des Lumières, un héraut des Lumières même, bref un mec bien. D'abord, il s'est installé à Vienne, qui était « la ville des Lumières ». On admettra, vous admettrez que Mozart s'est dit un jour : « Tiens, si je m'installais dans la ville des Lumières ? »

    Mais Mortier n'en reste pas là : il va fouiner dans la bibliothèque « léguée par Mozart », et là, que trouve-t-il ?… Des œuvres vachement MODERNES pour l'époque, pardi.
    Du Kleist ! non mais vous vous rendez compte ? Du Kleist ! Modernitas ! Kleist, ce génie de la rupture, autant dire un frère pour Wolfgang… Bon, on ne nous dit pas si c'était Penthesilée, La Marquise d'O…, Les Fiançailles à St-Domingue, Le Prince de Hombourg ou La Bataille d'Arminius, mais on aurait mauvais goût à évoquer les enjeux nationalistes de cette dernière, n'est-ce pas ? Et puis, est-ce vraiment nécessaire, quand on sait que Kleist a publié ses œuvres APRÈS la mort de Mozart ? Oh, Gérard, ce n'est pas sérieux… Vous conviendrez que la rigueur de l'argumentation par les livres « légués par Mozart » a d'emblée du plomb dans l'aile (fût-ce l'aile du génie).

    Quoi d'autre dans cette bibliothèque bizarre ? Des œuvres de Moses Mendelssohn, simplement présenté comme "philosophe juif". On voit mal en quoi la judéité de Mendelssohn est cruciale : sauf à invoquer sa Jérusalem, où la question religieuse et celle du judaïsme sont centrales, son œuvre est d'abord typique des Lumières en Allemagne, de leur philosophie esthétique,
et d'un déisme à échelle européenne. La précision "philosophe juif" est-elle alors là pour insinuer que les sympathies intellectuelles de Mozart allaient vers des esprits  hétérodoxes ou marginaux ? Dans le cas de Mendelssohn, il faudrait être très prudent,  à proportion de son intégration dans la société intellectuelle de son temps.
     Ah, et puis une imitation allemande du Candide de Voltaire, intitulée Faustin (1783). Lumières, on vous dit, et à tous les étages ! D'ailleurs, où va-t-il se fixer, le jeune Faustin ?… À Vienne. CQFD. Comment ? En 1783, Wolfgang y était déjà ? Décidément, toujours en avance sur son temps !

    Alors évidemment, on aimerait demander à Gérard Mortier comment il interprète la lettre du 3 juillet 1778, que Mozart écrit de Paris au moment de la mort de sa mère :
    « Voltaire, ce méchant et fieffé coquin, est crevé, pour ainsi dire comme un chien — comme une bête. Voilà sa récompense ! »
    Mais peut-être Amadé ne s'était-il pas encore émancipé de sa culture aliénante de petit Autrichien catholique ?

    Reste l'essentiel : la mise en scène d'Idomeneo par Luc Bondy, qui saura assurément rendre justice au drame, cette « affaire de famille (sic !) et de sacrifice ».
    À propos… J'avais écouté la retransmission de cette production créée à Milan il y a bientôt un an, et j'ai le souvenir que le seul entracte de la soirée était placé au milieu de l'acte II, après le grand air « Fuor del mar ». Peut-être m'égaré-je ; en tout cas je le souhaite. Mais si d'aventure la chose venait à se produire, ce serait bien mal servir le "romantisme naissant" et ravageur de cet opéra que de le ramener, par une régression à peine tolérable, au moule conventionnel d'un acte s'achevant par un air de tempête à vocalises… comme dans un vulgaire opera seria !

    Pouah !


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Vendredi 24 novembre 2006
   
    L'Avant-Scène Opéra
file un mauvais coton…

    Certains numéros, vous le savez, sont "actualisés", non seulement pour la discographie et le bilan des productions, mais pour les articles de fond. C'est le cas du récent numéro sur Lucia (que je n'ai pas consulté d'ailleurs) et on peut espérer que le numéro à paraître dans quelques semaines sur Les Contes d'Hoffmann tienne compte des acquis de la recherche musicologique (l'édition Keck, bien sûr*).

    Mais que penser d'une "mise à jour" qui appauvrit le volume d'origine ?

    C'est la nouvelle mésaventure que vient d'essuyer Idoménée, semble-t-il.
  L'éditeur nous annonce que le numéro sur Idomeneo est de nouveau disponible. À la bonne heure. Mais il a l'air bien mince comparé au numéro d'origine… Et pour cause : il a été vigoureusement allégé !

    Jugez plutôt.

    Voici le sommaire du numéro paru cet automne :

¶ Pierre Michot : Vue d’ensemble
¶ Michel Pazdro : Argument
        
¶ Harry Halbreich : Commentaire littéraire et musical   
¶ Giambattista Varesco : Livret intégral
¶ Dominique Sila : Traduction française

¶ Jean-Michel Brèque : Les vertus d’un livret imparfait
¶ Pierre Michot : La genèse et la création 1781
¶ Pierre Michot : Profil des rôles

¶ Alfred Caron : Discographie comparée
¶ Alfred Caron : Vidéographie comparée

¶ Bibliographie
¶ Elisabetta Soldini : L’œuvre à l’affiche (1781-2006)
 
   
Et voici ce que proposait l'édition originale de 1986 (je mets en gras ce qui a été supprimé) :

¶ Alain Duault : Présentation
¶ Elisabeth Giuliani : La genèse d'Idomeneo au miroir de la correspondance
¶ Alain Gueulette : Mozart face au livret de Varesco
¶ Jean-Michel Brèque : Les vertus d'un livret imparfait
¶ Jacques Gheusi : Le créateur du rôle d'Idoménée : Anton Raaf
¶ Alain Duault : Argument

¶ Harry Halbreich : Commentaire littéraire et musical   
¶ Giambattista Varesco : Livret intégral
¶ Dominique Sila : Traduction française


¶ Rémy Stricker : Mort du seria, naissance du drame
¶ Jean-Victor Hocquard : Un laboratoire de la dramaturgie mozartienne
¶ Marie-Françoise Vieuille : Ilia ou le sourire de la tragédie
¶ Sena Jurinac : À Glyndebourne avec Fritz Busch
¶ Karl Böhm : Une œuvre inépuisable
¶ Pierre Strosser : Des pas dans l'espace d'un décor
¶ Piotr Kaminski : Discographie

¶ Michel Pazdro : L'œuvre à l'affiche
¶ Elisabeth Giulani : Bibliographie

+ Suppléments
¶ Anton Dermota : Chanter Mozart
¶ André Tubeuf : Ténors mozartiens
¶ J.-V. Richard : Oublis et compromis (chronique des productions de l'Opéra de Paris au printemps 86)

    Que certaines contributions aient pu être jugées dispensables ou trop liées à l'actualité de 1986, je veux bien… Et admettons que les nouveaux articles reprennent tout le contenu sur la genèse et la création de l'opéra (j'ai un gros doute, mais je n'ai pas acheté le volume sous cellophane pour vérifier). Reste qu'on voit un peu trop que la logique actuelle de la revue est de faire des économies : une poignée d'auteurs, et surtout une réduction drastique au minimum sur l'œuvre, qui revient à aligner la conception de la revue sur celle d'un programme de salle.

    Tout se passe comme si une publication spécialisée, qui en principe tire son attrait de sa substance, obéissait désormais au régime minimum de l'édition. Craint-on que les lecteurs s'offusquent d'avoir trop à lire sur le sujet ? Plus vraisemblablement, on a résolu de réduire le coût de l'édition. Mais faut-il alors des photos couleurs au détriment du contenu ?

    Voilà qui est plus que regrettable, pour ne pas dire lamentable quand l'éditeur proclame fièrement que le n° 89 (Idomeneo) est "à nouveau disponible". Imposture.

(Et en plus on perd la discographie si pénétrante de Kaminski !)


* On peut d'ailleurs remarquer le paradoxe suivant. Le livret des Contes d'Hoffmann conforme à la reconstitution de Keck n'est pas à ce jour disponible en France (sauf erreur). Mais l'éditeur de poche allemand Reclam le propose, en version bilingue, depuis 2005, pour moins de 6 euros.
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Jeudi 23 novembre 2006

Alban BERG,
Sieben frühe Lieder
(7 lieder de jeunesse)

    C'est une des œuvres vocales que je préfère, toutes catégories confondues. Le premier lied du cycle me met déjà en extase ("trinke, Seele, trinke Einsamkeit"), avant les 4e et 6e. Curieusement, le jour où j’ai découvert cette œuvre, mon goût ancien pour les Quatre derniers lieder de Strauss a été sérieusement entamé…


1) Nacht (Nuit), poème de Carl Hauptmann
2) Schilflied (Chant du roseau), poème de Nikolaus Lenau
3) Die Nachtigall ( Le Rossignol), poème de Theodor Storm
4) Traumgekrönt (Couronné de rêve), poème de Rainer Maria Rilke
5) Im Zimmer (Dans la chambre), poème de Johannes Schlaf
6) Liebesode (Ode amoureuse), poème d'Otto Erich Hartleben
7) Sommertage (Jours d'été), poème de Paul Hohenberg


    En voici d'abord le texte allemand, avec une traduction faite maison.



1. NACHT (Carl Hauptmann)

Dämmern Wolken über Nacht und Tal,
Nebel schweben, Wasser rauschen sacht.
Nun entschleiert sich's mit einemmal :
O gib Acht ! Gib Acht !
Weites Wunderland ist aufgetan.
Silbern ragen Berge, traumhaft groß,
Stille Pfade silberlicht talan
Aus verborg'nem Schoß ;
Und die hehre Welt so traumhaft rein.
Stummer Buchenbaum am Wege steht
Schattenschwarz, ein Hauch vom fernen Hain
Einsam leise weht.
Und aus tiefen Grundes Düsterheit
Blinken Lichter auf in stummer Nacht.
Trinke Seele! Trinke Einsamkeit!
O gib Acht ! Gib Acht !

NUIT
Voici que l'ombre des nuages s'étend sur la nuit et la vallée,
Des brumes flottent, des eaux bruissent à peine.
Maintenant tout se révèle d'un seul coup :
Oh, regarde bien ! regarde bien !
Un vaste, un merveilleux pays s'est ouvert.
Argentées, des montagnes se dressent, hautes comme en rêve,
Des sentiers silencieux, dans une lueur d'argent, se déploient dans la vallée,
Sortis d'antres cachés ;
Et la majesté du monde resplendit, pure comme en rêve.
Le hêtre muet, au bord du chemin,
Noircit dans l'ombre ; venu du bois lointain,
Un souffle passe doucement, solitaire.
Et montées des profondeurs ténébreuses,
Des lueurs scintillent dans le silence de la nuit.
Abreuve-toi, mon âme ! abreuve-toi de solitude !
Oh, regarde bien ! regarde bien !
   

2. SCHILFLIED (Nikolaus Lenau)

Auf geheimem Waldespfade
Schleich' ich gern im Abendschein
An das öde Schilfgestade,
Mädchen, und gedenke dein!

Wenn sich dann der Busch verdüstert,
Rauscht das Rohr geheimnisvoll,
Und es klaget, und es flüstert,
Daß ich weinen, weinen soll.

Und ich mein', ich höre wehen
Leise deiner Stimme Klang
Und im Weiher untergehen
Deinen lieblichen Gesang.


CHANSON DU ROSEAU

Par le sentier secret du bois
j’aime à me glisser dans la lumière du soir
sur la rive déserte couverte de roseaux,
jeune fille, et je pense à toi !

Alors, quand les bosquets deviennent noirs,
le roseau se met à bruire mystérieusement,
et c’est une plainte, c’est un murmure,
qui me pousse à pleurer, à pleurer.

Et je crois entendre vibrer
doucement ta voix, ton timbre,
et mourir sur l’étang
ton chant bien-aimé.



3. DIE NACHTIGALL (Theodor Storm)

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.

Sie war doch sonst ein wildes Blut ;
Nun geht sie tief in Sinnen,
Trägt in der Hand den Sommerhut
Und duldet still der Sonne Glut
Und weiß nicht, was beginnen.

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen ;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.


LE ROSSIGNOL

C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.

Elle était pourtant jusqu’ici d’un caractère impulsif ;
désormais la voilà méditative et réfléchie,
tenant à la main son chapeau d’été
et supportant en silence l’ardeur du soleil
et ne sachant par où commencer.

C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.



4. TRAUMGEKRÖNT (Rainer Maria Rilke)

Das war der Tag der weissen Chrysanthemen,
mir bangte fast vor seiner Pracht...
Und dann, dann kamst du mir die Seele nehmen
tief in der Nacht.

Mir war so bang, und du kamst lieb und leise,
ich hatte grad im Traum an dich gedacht.
Du kamst, und leis' wie eine Märchenweise
erklang die Nacht.


COURONNÉ DE RÊVE

C'était le jour des chrysanthèmes blancs,
j'étais presque effrayé de sa splendeur...
Et c'est alors, c'est alors que tu vins prendre mon âme
au profond de la nuit.

J'avais si peur, et tu vins, amoureusement, doucement,
je venais juste de penser à toi en rêve.
Tu vins, et doucement, comme dans une féerie,
la nuit libéra sa musique.


5. IM ZIMMER (Johannes Schlaf)

Herbstsonnenschein.
Der liebe Abend blickt so still herein.
Ein Feuerlein rot
Knistert im Ofenloch und loht.
So, mein Kopf auf den Knien,
so ist mir gut.
Wenn mein Auge so in deinem ruht,
Wie leise die Minuten ziehn.

DANS LA CHAMBRE

Soleil d’automne.
L’aimable soir lance sa lumière dans la maison, si paisiblement.
Un petit feu rougeoyant
brûle en crépitant dans le poële.
Et moi, la tête contre les genoux,
je me sens si bien.
Quand mon regard se repose dans le tien,
comme les minutes passent doucement.


6. LIEBESODE (Otto Erich Hartleben)

Im Arm der Liebe schliefen wir selig ein,
Am offnen Fenster lauschte der Sommerwind,
Und unsrer Atemzüge Frieden trug er hinaus in die helle Mondnacht.
Und aus dem Garten tastete zagend sich ein Rosenduft an unserer Liebe Bett
Und gab uns wundervolle Träume,
Träume des Rausches, so reich an Sehnsucht.

ODE AMOUREUSE

Dans les bras de l’amour nous nous endormions heureux,
Par la fenêtre ouverte, la brise d’été aux aguets
Emportait notre souffle paisible dans la claire nuit de lune.
Et montant du jardin, un parfum de roses se risquait à envelopper le lit de notre amour,
Et nous donnait des rêves prodigieux,
Des rêves d’ivresse, saturés de désir et de nostalgie.


7. SOMMERTAGE (Paul Hohenberg)

Nun ziehen Tage über die Welt,
Gesandt aus blauer Ewigkeit,
Im Sommerwind verweht die Zeit.

Nun windet nächtens der Herr
Sternenkränze mit seliger Hand
Über Wander- und Wunderland.

O Herz, was kann in diesen Tagen
Dein hellstes Wanderlied denn sagen
Von deiner tiefen, tiefen Lust:

Im Wiesensang verstummt die Brust,
Nun schweigt das Wort, wo Bild um Bild
Zu dir zieht und dich ganz erfüllt.

JOURS D’ÉTÉ

Voici que les jours passent sur le monde,
S’élançant de l’éternité bleue,
Dans le vent d’été se dissout le temps.

Voici que dans la nuit le Seigneur tresse
Des couronnes d’étoiles, de sa main bienheureuse,
Au-dessus de ce pays de marches et de merveilles.

Ô mon cœur, en ces jours, que peut-elle donc dire,
Ta chanson de marche la plus limpide,
De ton profond, profond désir ?

Le chant des prairies rend la poitrine muette,
Les mots se taisent, maintenant que les images
Se pressent vers toi, l’une après l’autre, et t’emplissent tout entier.


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[N.B. Pour cette présentation, j'exploite le texte de Paul Griffiths reproduit dans le livret de la version DG avec Margaret Marshall, dans la collection "20th Century Classics"]

    Alban Berg (1885-1935) a daté ce cycle de lieder avec piano (pour voix de femme) de l'année 1907, année où il tomba éperdument amoureux de sa femme Hélène, à qui cette œuvre est dédiée. En fait, la composition en fut plus étalée : les lieder 3, 5 et 6 datent de 1905-1906 ; le lied central (sur un poème de Rilke) date en effet de 1907 ; les autres furent composés en 1908.
Berg les orchestra en 1928, avant de se mettre à la composition de Lulu. C'est alors que la version avec piano (jusqu'alors inédite) fut publiée, vraisemblablement après révision de l'accompagnement primitif.


    Ces lieder sont immédiatement lyriques, d'une intense séduction, d’un climat poétique propice au mystère. Dans ces toutes premières années du XXe siècle, Berg s'inscrit encore nettement dans la lignée romantique et post-romantique, celle qui va de Schubert à Mahler en passant par Brahms. Le choix des poètes Lenau ou Storm est d'ailleurs symptomatique de cet ancrage dans la tradition du lied.

    Contrairement à son maître Schönberg, Berg ne s'est pas encore nettement engagé sur la voie d'une instabilité harmonique qui inclinait vers l'atonalité. Néanmoins, on peut remarquer certaines étrangetés : le lied nocturne initial se meut dans une harmonie modale qui nourrit son climat de mystère, tandis que dans le cinquième l'accord de tonique est constamment évité.

    La construction de l'ensemble est également remarquable : au centre, juste après le fameux lied du Rossignol (motif traditionnellement romantique, écriture vocale avec élancements lyriques) on trouve le poème de Rilke (indice évident de modernité littéraire). Il se termine par "erklang die Nacht" (note aiguë piano, extatiquement tenue), non seulement en écho au premier lied ("Nacht") mais comme la devise de ce cycle, dont tous les poèmes (sauf le cinquième, qui évoque le couchant) sont explicitement nocturnes.

    La version orchestrale de 1928 met en relief la symétrie de l'architecture du cycle. Le premier et le septième des lieder requièrent un grand effectif orchestral, alors que le troisième et le cinquième (qui encadrent donc le lied central) se distinguent par une orchestration singulière : les cordes seules pour "Die Nachtigall", un groupe vents-harpe-cymbales pour "Im Zimmer". Quant au second, il est confié à 15 instruments en solo, en écho à l'orchestre de chambre de Schönberg : Griffiths le rapproche de la scène 3 de l'acte II de Wozzeck. Le même Griffiths ajoute : "L'instrumentation sophistiquée du recueil met ainsi les lieder entre guillemets, leur donnant la valeur de citations du passé du compositeur."
    L'orchestration, outre sa splendeur plastique, souligne un des caractères très prenant du cycle, à savoir l'impression que la musique exprime des flux de conscience, jusqu'à une sorte d'ivresse immobile.

    De la voix féminine, ce cycle exige une grande flexibilité, de la délicatesse expressive, mais aussi un geste lyrique large (dans le dernier lied, par exemple). La volupté du timbre est un atout, certes, mais l’essentiel reste une imagination poétique constante et la maîtrise des lignes si enveloppantes jusque dans les écarts mélodiques.


DISCOGRAPHIE

1) Versions avec piano
¶ Lucia Popp / I. Gage (RCA)
[un fantastique album "Jugendstil-Lieder", avec des Schönberg, Pfitzner, Schreker et Strauss]
¶ Margaret Marshall / G. Parsons (DG)
¶ Anne Sofie Von Otter / B. Forsberg (DG)
¶ Mitsuko Shirai / H. Höll (Capriccio)
¶ Violetta Urmana / J. Ph. Schulze (Farao)
¶ Diana Damrau / S.M. Lademann (Orfeo, live 2005)

2) Versions orchestrales
¶ Jessye Norman / P. Boulez (Sony)
¶ Anne Sofie Von Otter / Cl. Abbado (DG)
¶ Kari Lövaas / H. Blomstedt (DG)
¶ Barbara Bonney / R. Chailly (Decca)
¶ Renée Fleming / Cl. Abbado (DG)

 2 bis) Orchestration pour ensemble orchestral et piano (source inconnue)
¶ Maria Riccarda Wesseling / P. Alain-Monnot (Claves)




    Avec orchestre, Von Otter et Abbado (Philarmonie de Vienne) semblent à peu près hors concurrence. C’est fascinant de poésie et d’intelligence.
La soliste s’y épanouit autrement que dans son enregistrement avec piano : c'est à mon sens un de ses plus beaux disques. Le couplage propose l'extraordinaire cantate Der Wein, sur une traduction allemande de Baudelaire.
    Regrettons néanmoins que rien ne soit resté (à part dans mes archives…) du concert berlinois où Lorraine Hunt chantait ce cycle avec Nagano et la Philarmonie.


 Lucia Popp chante ces lieder avec une science vocale extraordinaire, au service d'une expression résolument mélancolique, un peu languide. Elle accentue la filiation post-romantique du cycle plutôt que sa « modernité ». C'est en tout cas un très grand plaisir d'entendre ces lieder par une voix si rigoureuse mais aussi d'un charme profondément viennois (au meilleur sens du terme).

   



Margaret Marshall a une voix moins soyeuse bien sûr, moins onctueuse ; c'est plus tendu, mais aussi plus vibrant, ce qui n'exclut pas des nuances et une dynamique magnifiques. Version plus éloquente, en un sens. J'aime énormément, et le piano de Parsons est plus suggestif que celui de Gage, comme souvent un peu timide.


Mitsuko Shirai s'impose dans un tout autre registre : celui d'un climat très mystérieux, presque silencieux, avec un raffinement des nuances toujours renversantes chez une voix qui n'a jamais été grande. Ce mélange d’extrême précision et de mystère est vraiment étonnant. Tout ce disque Berg, avec plusieurs inédits, est fabuleux. Le pianiste est à la hauteur !

  

    De la récente version de Diana Damrau, je parlerai bientôt en chroniquant l’ensemble de ce magnifique récital salzbourgeois. Geduld, Geduld…




Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
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Samedi 18 novembre 2006
Hommage à Mady Mesplé
Toulouse, Médiathèque José Cabanis, 17 nov. 2006


    La soirée était organisée par l’Association Toulouse Mélodie Française (sic), dont le directeur artistique, la basse Jean-Jacques Cubaynes, présentait les images d’archives en compagnie de Mady Mesplé, qui les commentait et évoquait sa carrière.
    Mesplé est née à Toulouse il y a 75 ans et vient de recevoir la médaille d'or de la ville de Toulouse. Sur sa discographie et sa carrière, on peut consulter un site web qui lui est consacré : ICI

    Public massivement du troisième âge, formé de Toulousains qui ont beaucoup vu Mesplé sur la scène du Capitole dans les années 60 et 70. Jane Berbié était également présente (on a appris qu’elles sont non seulement très amies, mais qu’elles habitent chacune de part et d’autre de la Place du Capitole).

    La voix de Mesplé ne m’a jamais beaucoup séduit, en partie à cause de cette qualité si particulière de l’aigu et du suraigu. J’aimais pourtant beaucoup son disque de motets de Vivaldi avec Jane Berbié (EMI), mais il est vrai que je découvrais alors ces œuvres. Je me souviens surtout d’une émission radio (c'était Comment l’entendez-vous ? de Claude Maupomé) où j’avais trouvé tous ses propos d’une grande intelligence, et sans aucune complaisance pour elle-même.
    Autre souvenir : au début des années 90 dans les coulisses du Théâtre de l’Athénée, après le récital d’une grande soprane, les gens attendaient pour faire signer une photo devant la loge de l’artiste, et parmi eux, Mesplé et Janine Reiss, venues la saluer. Un fou du flash, qui venait bien sûr pour la vedette de la soirée, les aborde et leur demande s’il peut les prendre en photo aussi. Réponse de Mesplé, sur un ton mi-doucereux, mi-accablé : « Vous voulez nous prendre en photo ? Janine, le monsieur veut nous prendre en photo ! Mais vous avez vu les têtes qu’on a ? »




    Enfin, je reste fasciné par la beauté d’une photo de Mesplé en Lucia échevelée : c’est le portrait en noir et blanc (Lipnitzki-Viollet) qu’EMI avait fait figurer sur le coffret microsillons « Les Introuvables de Mady Mesplé » (qui comprenait d’ailleurs « Popoli di Tessaglia » et « Sperai vicino » de Mozart). Elle est de face et regarde le spectateur avec une intensité étrange, le sourcil soucieux, le visage figé, avec un mélange de tristesse et de férocité, c’est vraiment étonnant. L’expression du visage est magnifique. On est loin évidemment de « la dame de l’opérette » (c’est ainsi que la désignait Mireille Matthieu sur les plateaux TV) et de l’image un peu nunuche de ses exhibitions dans les émissions TV de Jacques Martin autrefois, où elle chantait Voix du printemps ou Véronique en vague crinoline.

    J’espérais donc des prises scéniques live, mais comme on pouvait s’en douter, le fonds d’archive est très limité (pas de Lucia sur scène), et ce qu’on a vu, ce sont d’une part des extraits d’émissions TV avec Jacques Martin et Denise Fabre (!), où Mesplé chantait en direct (Télé Dimanche, je crois), et d’autre part des archives déjà vues dans un émission-hommage d’Eve Ruggieri, dont la Zerbinetta d’Aix-en-Provence en 1966 (avec Crespin et Troyanos). Ce dernier témoignage semble le seul d’elle pris sur scène disponible à l’INA, avec La Dame de Monte-Carlo, qu’elle chantait sous la direction de Prêtre au Théâtre des Champs-Élysées en 1987, et aussi avec La Vie parisienne (la gantière).

    Précisément, Mesplé n’a chanté d’opérette sur scène que deux fois ! Valses de Vienne, et cette Vie parisienne au Capitole où Jane Rhodes faisait Metella. L’image de Mésplé divette de l’opérette repose en fait sur les nombreux enregistrements faits pour EMI. Son premier disque fut Les Saltimbanques, et elle a raconté comment, lorsque EMI le lui a proposé, elle a filé chez Janine Micheau, son professeur alors : « mais pourquoi me propose-t-on ça ? qu’est-ce que je vais faire là-dedans ? » C’est ensuite qu’elle a pu enregistrer Lakmé. La mère de Mady Mesplé n’appréciait guère d’ailleurs de voir sa fille chanter la gantière d’Offenbach dans la production toulousaine où il fallait sauter et gambader : « Quand même… à son âge… elle me fait honte ! », avait-elle dit à sa sœur.

    Les extraits des émissions TV du dimanche souffraient d’orchestres indignes ou d’un pianiste affolé dans Clair de lune de Fauré , pris à toute allure. Mesplé soulignait combien il était difficile de se concentrer sur ces plateaux des premiers temps de la TV, où c’était le remue-ménage permanent. Elle y chantait son répertoire habituel : Olympia, Philine, la valse de Juliette, Véronique en duo avec Jacques Martin (qui se plante royalement).
    Ce qui frappe d’abord dans ces témoignages en noir et blanc, c’est la précision absolue du chant, d’une intonation absolument sans faille, mais aussi la musicalité constante (sans la gaucherie que pouvait avoir Mado Robin). Le contrôle du visage aussi. On peut regretter une forme de prudence interprétative (mais vu le cadre…).
 
    Cependant j’ai été ébloui par sa Philine, que je n’avais d’ailleurs jamais entendue. La voix y sonnait curieusement beaucoup plus ronde que dans les souvenirs de Mesplé que j’ai au disque, et à l’exception du suraigu dont la vibration est si particulière, tout sonne magnifiquement, fruité même, avec une musicalité exceptionnelle, un vrai charme, une élégance de funambule et une réelle poésie de phrasé, la même qui surgit au détour de la Valse de Juliette dans « laissez-moi, laissez-moi sommeiller ». Je dois avouer que cette Polonaise de Philine souveraine, sans jamais rien de dur ni de nasal, m’a ravi. Je me suis d’ailleurs demandé si les récitals gravés par Mesplé rendaient forcément justice à la qualité de sa voix dans les années 60, mais peu importe.

    Au rayon opérette, un extrait TV des Noces de Jeannette en studio (ça a l’air extraordinairement difficile à chanter) était d’une grande classe et témoigne d’un jeu très équilibré, sans rien de trop.
    À ce propos, Mesplé a rapporté une anecdote du temps où elle chantait le rôle à l’Opéra-Comique à la suite de Liliane Berton. « J’allais entrer en scène, un machiniste me tend un gobelet et me dit : Bois ! Et moi, comme toujours, gentille et un peu gourde, je fais ce qu’on me dit, et je bois. C’était du vin. Mlle Berton en prend toujours à ce moment-là, qu’il me dit. Et pendant toute ma scène, je sentais ce vin qui remontait redescendait pendant que je chantais… »

    La Zerbinetta aixoise (on a eu quasiment tout l’air, sauf le récitatif initial) est d’une aisance étonnante, sauf pour l’allemand, et tout est chanté de façon trop unie, sans assez de mise en relief çà et là, mais c’est d’une élégance permanente (sauf le suraigu un peu complaisamment tenu avant la reprise « Als ein Gott », mais pour le coup, il était sublime ce suraigu…).
    Mesplé a insisté sur la difficulté du rôle, en raison de l’enchaînement du premier quintette, de l’air de 12 minutes et du second quintette : « on n’a jamais le temps de se reposer, alors il faut le trouver, mettre à profit le moindre relâchement dans la difficulté de l’écriture pour se donner l’impression de souffler un peu ».

    Dans La Dame de Monte-Carlo de 1990, la voix est bien sûr durcie, le vibrato désagréable, mais l’investissement et la classe sont impressionnants. C’est enfin avec une mélodie de Liszt (« Bist du ») captée tardivement qu’on a eu peut-être le plus beau moment de la soirée : admirablement phrasé, avec un soin des couleurs inlassable, et enfin d’une émotion contenue qui, loin des cocottes et des falbalas de l’opérette, asseoit en 3 minutes la stature musicale exceptionnelle de Mesplé.


     De sa carrière, qu’a-t-on appris ?
 
    Toutes ses prises de rôle ont eu lieu en Belgique, sauf Olympia à Lyon. « Pour mes débuts dans Lakmé, à Liège, je suis montée sur scène sans avoir jamais pris un seul cours de comédie : c’était de la bêtise ou de l’inconscience, comme vous voudrez. Et j’avais amené mon propre costume avec elle (comme cela se faisait encore), que m’avait dessiné un ami des Beaux-Arts, et qui était plutôt avant-garde… le public de Liège avait été assez troublé. J’avais alors des défauts de jeunesse : je chantais trop vite l’Air des clochettes, qu’il ne faut surtout pas presser. »

       L'envol : « c'est lorsque j'ai succédé à Joan Sutherland dans Lucia au Palais Garnier, avec Vanzo, que les choses ont changé : on m'a  proposé des choses dans le monde entier »

    Chanter et manger :
    « j’ai tout essayé, ne pas manger avant la représentation, ou au contraire bien manger, aucun des deux ne va : il faut manger un peu avant et beaucoup après. Et puis on n’est pas à l’abri d’une huître douteuse, ça m’est arrivé une fois pendant la série de La Vie parisienne au Capitole, j’ai été malade comme un chien, et le lendemain, j’ai dit à Plasson : ne m’en voulez pas, il y aura des moments où je ne ferai semblant de chanter pour m’économiser, je ne tiens pas debout… et puis 5 minutes avant le lever du rideau, hop, les forces sont revenues. »

        Le stress de la note
     « j’ai toujours eu de grandes facilités dans l’aigu et le suraigu : c’est comme ça, je les avais. Je n’ai vraiment raté mon coup qu’une fois, dans une Somnambule à Rouen, j’étais épuisée, et je n’ai pas réussi à sortir le contre-fa final.
En revanche, j’avais peur des passages piano dans le medium (« et riant à la nuit » dans Lakmé). Cela dit, pour avoir un contre-mi bémol comme je le voulais, assez rond et de la couleur que j’avais en tête, il m’a fallu à peu près 3 ans de travail.
     Mais surtout, le grave, c’était un cauchemar. Au début, je n’en avais pas du tout. Pour Lucia, c’était ardu (« alfin son tua ») et le début de Rosine, c’était carrément la mort. Et puis avec le temps, le grave s’est développé : un jour un fa est arrivé, plus tard un mi (Jane Berbié m’avait fait bien travailler pour ça, il faut dire), et j’ai fini par sortir un ut grave, là je ne me sentais plus ! J’ai alors pu aborder la Juliette de Gounod »

    Ses commentaires étaient plein d’esprit, un peu ironiques, sans minauderie aucune, et on sentait à la fois chez elle quelque chose de chaleureux, mais aussi une réserve, un fond de sérieux un peu mélancolique assez éloigné de la faconde plus immédiate d’autres chanteurs du cru (je songe à Berbié ou Bacquier, par exemple). Mesplé a la réputation d’être un professeur inflexible, mais c’est manifestement quelqu’un de très sensible.

    Particulièrement touchante aura été l’évocation d’Alain Vanzo, qui fut son partenaire de prédilection, et avec qui existait en scène une harmonie parfaite, chacun adaptait instinctivement son jeu à l’autre, quelles que soient les circonstances. Mesplé (elle l’a d’ailleurs avoué) semble toujours bouleversée par la disparition de Vanzo, et elle a bien malgré elle (ce n’est pas son genre) fondu en larmes quand a été diffusé un extrait du concert parisien d’hommage à Crespin (TCE, 1990), où il chantait Andrea Chénier (en français). C’était stupéfiant : un petit homme, un peu vieux beau, arrive devant l’orchestre, et dès qu’il ouvre la bouche, on est captivé. La diction française est d’une clarté absolue, la voix étonnamment juvénile, le chant tenu de tous les côtés et naturel à la fois, la couleur magnifique, le tout avec une autorité persuasive qui laisse songeur. Il avait 62 ans !
  

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Mardi 14 novembre 2006
MONTEVERDI, L'Incoronazione di Poppea
Théâtre du Capitole, 14 avril 2006

Direction musicale : Christophe ROUSSET
Mise en scène : Nicolas JOEL
Décors : Ezio FRIGERIO
Costumes : Franca SQUARCIAPINO
Lumières : Vinicio CHELI

Poppée : Anne-Catherine GILLET
Néron : Sophie KOCH
Octavie : Catherine MALFITANO
Othon : Max Emmanuel CENCIC
Sénèque : Giorgio GIUSEPPINI
Drusilla : Sabina PUERTOLAS
Arnalta : Gilles RAGON
La Nourrice d’Octavie / Un familier de Sénèque : Anders DAHLIN
Lucain / Un familier de Sénèque / Un soldat : Emiliano GONZALEZ TORO
Le Valet / la Fortune / Pallas : Giorgia MILANESI
La Demoiselle / la Vertu : Rafaella MILANESI
L’Amour : Khatouna GADELIA
Un familier de Sénèque / Un consul : Laurent LABARBE
Mercure / Un consul : Yvan LUDLOW

***************************

    Le public du Capitole, d’une très grande concentration m’a-t-il semblé, a réservé un accueil enthousiaste à une production dont la réussite est avant tout musicale.  Christophe Rousset a offert une direction splendide à la tête d’une quinzaine de musiciens de son ensemble « Les Talens Lyriques », essentiellement formés de cordes plus clavecin et orgue positif. Contrairement aux réalisations d’Harnoncourt, les vents n’interviennent à peu près pas dans cette réalisation. La fosse surélevée permettait à l’orchestre de faire valoir la subtilité de ses textures sans déperdition acoustique, un régal !

    Distribution de très haut vol dans l’ensemble, entachée par la prestation de Catherine Mafitano : une matrone au chant épais, et qui écrase tout, les valeurs, les rythmes, la dynamique, la récitation, les mots mêmes. Face à Othon, elle n’exécute même pas les doubles consonnes de « PoP-Pea », le nom de l’ennemie, qui doit claquer dans sa bouche, étant ici répété de la façon la plus plate : c’est assez dire qu’une mise en relief du texte , à peu près noyé en l’occurrence (consonnes souvent indéfinies...), ne compense pas l’opulence un peu inerte de la voix (les A de l’ « Addio Roma » partagent une même platitude, à l’image d’un art défaillant du récitatif). Si l’on ajoute à cela une intensité généralisée, mais dépourvue de noblesse et de majesté, et les yeux écarquillés bien connus de cette interprète, on est bien loin du compte pour Octavie. D’autant que face à un couple Poppée-Néron ultra-juvénile, elle donne l’impression de jouer Agrippine, comme l’a écrit M. Mahdavi*, et encore s’agirait-il plutôt de la première Agrippine, la mère de Caligula. Passons.

   Le couple triomphant, justement, capte les lauriers du public aux saluts. Sophie Koch fait valoir en Néron la splendeur charnelle de son timbre, ses couleurs, son ardeur, tout cela sert admirablement le rôle : elle prodigue cette immédiateté sensuelle et cette profondeur d’étoffe qui manquaient à Anne-Sofie von Otter.
    En revanche, Koch est gênée par la rapidité d’articulation du texte parfois requise, et surtout peine de façon ostensible dans les vocalises : dans le duo avec Lucain (« Cantia-a-a-a-a-a-a-am »), c’est même la grève du zèle, et l’on vérifié là combien ce rôle est difficile techniquement et combien la technique de Koch est imparfaite pour cette esthétique (à ce moment-là, elle baisse et remonte alternativement la machoire de façon extrêmement curieuse). C’est d’autant plus frappant que face à elle Emiliano Gonzalez Toro est d’une aisance et d’une élégance souveraines en Lucain.

    Anne-Catherine Gillet fait très forte impression en confirmant ses qualités peu ordinaires : plus d’éclat, plus d’assurance, plus d’assise vocale que Patrizia Ciofi, une projection impeccable comme de coutume, un texte bien détaillé, et une présence scénique étonnante, que Koch, nettement plus timide, n’a pas. Elle fait même la démonstration d’une souplesse corporelle acrobatique en chantant renversée sur une chaise la tête en bas dans son premier duo avec Arnalta. Le soprano de Gillet est lumineux mais le bas de la tessiture est parfaitement assumé et soutenu, les lignes flexibles, toujours frémissantes ; seules les notes battues semblent un peu curieuses.
    Que lui manque-t-il alors ? Tout dépendra des goûts, mais on peut être frustré par l’absence de quelque chose d’inquiétant dans cette voix et dans ce chant, qu’Antonacci ou Delunsch, très différentes entre elles, prodiguaient. Mais c’est surtout la conception du personnage apparemment imposée par la mise en scène qui déçoit en faisant de Poppée une petite peste blonde (blond platine, pourquoi ne pas avoir laissé à Gillet sa chevelure sombre ?), une petite allumeuse qui éclate d’un rire forcé dans une scène sur deux.

    Comme pour son Créon entendu au Capitole puis au Châtelet la saison passée dans Medea, Giorgio Giuseppini ne laisse aucune trace en Sénèque : oublié sitôt entendu. La voix n’est pas négligeable (et bien préférable à Antonio Abete par exemple), mais il ne dit pas grand’ chose.
    Le problème de Max Emmanuel Cencic en Othon est différent : timbre somptueux, projection suffisante (forcément moindre pour ce type de voix que pour les autres chanteurs, surtout dans une tessiture assez grave), phrasés enveloppants, mais présence scénique nulle. Ce corps fluet, adolescent a constamment l’air de s’excuser d’être sur scène. Le rôle, comme souvent, a subi plusieurs coupures (dès le monologue initial). Sa Drusilla est très bien, même si le timbre est assez quelconque.

    Les deux nourrices forment un duo étonnant et jumeau, accoutrées en duègnes à chignon, dans une robe qui conviendrait bien à Maggie Smith dans un film de James Ivory. Dans le rôle d’Arnalta, Gilles Ragon se déchaîne en pitreries et semble augmenter la force burlesque qu’il avait dispensée dans le rôle de Platée, tout en déployant une voix de ténor éclatante (il chantait Matteo dans Arabella un mois plus tôt, et chantera bientôt Werther). Mais qui peut le plus peut-il forcément le moins ? Lui qui fut un dieu du Sommeil hypnotique et murmurant dans Atys de Lully il y a 20 ans semble avoir désormais les plus grandes difficultés à plier désormais sa voix aux lignes sinueuses et suspendues de la berçeuse « Oblivion soave », déparée par un soutien inégal de la justesse et de la couleur. Comment ne pas regretter là le chant miraculeux de Fouchécourt à Aix ? Et surtout, dans quelle mesure ce répertoire est-il encore dans les cordes de Ragon ?
    Anders Dahlin, l’autre nourrice, est un ténor dégingandé, plus clair, dont l’élégance, la suavité et la parfaite netteté du chant ne gênent en rien l’efficacité comique : composition toute en finesse, impeccablement chantée, et dont la force tient à une sorte de distance ironique impressionnante. L’anti-Dominique Visse, en d’autres termes. C’est d’autant plus remarquable que la mise en scène le fait déambuler comme une podagre avec deux cannes puis en fauteuil roulant, et que ces accessoires appuyés se trouvent transcendés par l’intelligence vocale et théâtrale de l’interprète. Vraiment un artiste à suivre** ! On le retrouve dans le trio des familiers de Sénèque (« Non mori, Seneca »), dont la perfection vocale est saisissante (jamais, ni sur scène ni au disque, je n’ai entendu dans ce passage une telle beauté).

    Tous les rôles secondaires sont au demeurant extrêmement soignés. Excellent duo de soldats. Raffaela Milanesi, aussi radieuse physiquement que somptueuse vocalement, est presque sous-distribuée en Vertu et en Demoiselle ! L’autre Milanesi (sa sœur ?) est moins marquante. Khatouna Gadelia fait valoir en Amour une voix très ronde, à laquelle manque encore un soupçon de piquant et d’esprit.

    Restent la scénographie et la mise en scène.

    Nicolas Joel a justifié par le souci de lisibilité le choix de transposer l’opéra dans la Rome mussolinienne, présupposant que le spectacle devait forcément être assujetti à un ancrage historique déterminé. En même temps, il souligne (toujours dans un entretien reproduit dans le programme de salle) la dimension shakespearienne de l’ouvrage. Mais au bout du compte, on a surtout l’impression qu’il s’est agi de retrouver un univers esthétique qu’il affectionne (l’entre-deux-guerres) et pour le décorateur Frigerio de satisfaire son goût pour les décors monumentaux. Après quoi la dramaturgie suit comme elle peut.

    La transposition historique conduit à marginaliser les interventions divines : Mercure ou Pallas chantent en coulisse. C’est cohérent. En même temps, cette nécessité d’évacuer le surnaturel est peut-être le signe que contrairement à ce que N. Joel considère, cet opéra ne s’arrache pas totalement d’un substrat mythologique. L’allégorisation est bien inscrite dans l’œuvre elle-même : la scène humaine n’est-elle pas, comme dans Le Retour d’Ulysse, la face visible d’un conflit de forces transcendantes ?

    Cela commence bien au demeurant : la Fortune et la Vertu disputent vêtues en femmes du monde, chacune dans une loge d’avant-scène, interrompues par un Amour accoutré en ouvreuse de théâtre, avant que le rideau ne se lève sur un décor marmoréen avec arcades, statues colossales et escaliers, tout en rotondité, néo-romain à la sauce années 30, qui sera le décor unique pour tout l’ouvrage, moyennant d’ingénieuses rotations du plateau. Comme l’a remarqué M. Mahdavi, on a là un judicieux équivalent de la Domus aurea néronienne, l’architecture mussolinienne se coulant dans le souvenir fantasmé de la Rome impériale. Othon de retour du front est vêtu en militaire fasciste, and so on.

    Je trouve que ça se gâte dès l’apparition de Poppée et Néron dans les voluptés de l’aube. Crac ! Éclairage rouge sans transition (la loi du désir sans doute ? ou un vieux vestige de lanterne rouge ? reste que l’effet est curieusement grossier, comme certains éclairages au cours du spectacle, alors que l’éclairage languissant de l’ultime scène est extraordinaire). Mais surtout on se trouve avec Néron avachi (mais en uniforme) sur un canapé bourgeois, un seau à champagne sur la table basse, pendant que Poppée, blond platine (attention cliché), coiffure crantée, en petite culotte de satin, lui fait des agaceries et virevolte autour du canapé : on se croyait chez Mussolini, mais on est plutôt chez Sacha Guitry. Ou plutôt dans quelque polissonnerie bourgeoise. Ta bouche ? Pas sur la bouche ? Bouche à bouche ? On se roule un peu sur le canapé, un peu sur le tapis, Poppée manifeste sa joie en se servant du champagne, etc.

    Bref, l’écart est flagrant avec l’érotisme sublime de la musique comme avec la poésie du livret. Plusieurs scènes entre Poppée et Néron souffriront de cet esprit bourgeois de la représentation (le duo après la répudiation d’Octavie en particulier), même si la régie semble vouloir à certains moments conférer à Poppée une certaine stylisation plastique, sans doute pour aligner le personnage sur le souvenir des stars de cinéma des années 30. Dans ce cadre, Gillet remplit parfaitement son contrat. Koch en revanche semble un peu abandonnée à elle-même, et le portrait de ce Néron adolescent (ce qui est d’ailleurs vraiment bienvenu) reste plus caractérisé par l’apparat de ces costumes de dignitaire fasciste que par la direction d’acteurs.

    Par contraste, Octavie semble jouer dans cet espace néo-classique les tragédiennes de film muet, dans un costume remarquablement ambigu, mi-tenue de soirée entre-deux-guerres, mi- robe princière début XVIIe. On dirait que Joel a voulu isoler Octavie comme une icône dans un univers tragique très esthétisé. Ce serait plus convaincant si Malfitano était vraiment dirigée, car elle appelle à la rescousse poses mélodramatiques convenues et roulement d’yeux (mais c’est peut-être voulu, je ne sais pas). Et pour exprimer son courroux face à Othon, que fait-elle ? elle le saisit et le jette par terre, bien sûr...
    Toujours est-il qu’elle est flanquée de 2 confidents dégarnis en fraise et en costume noir à la Vélazquez : anachronisme ostensible, qu’on croit d’abord destiné à souligner cette marginalité du personnage dans l’action, mais le monologue d’Arnalta à l’acte III livre la clé, puisque la nourrice parvenue rudoie les deux confidents déchus en les forçant à nettoyer les lieux, et là on comprend que ces deux figurants sont des clones de Louis de Funès dans La Folie des grandeurs. Gag !

    Et c’est finalement là que le bât blesse dans ce spectacle. Si la mise en scène s’en tenait à un parti d’esthétisation « Rome 1930 » en le traitant comme un écrin offert aux passions du drame et à sa poésie, très bien. Mais tout se passe comme si, une fois la transposition et le décor posés, Joel se demandait comment remplir et animer tout cela. Et force est de constater qu’il se réfugie alors (faute de mieux ?) dans les expédients de la facilité (deux chemises noires miment – fort mal – un passage à tabac de Drusilla) et du saupoudrage gratuit, parfois en contradiction avec la musique.

    Si la scène réunissant le Valet, Drusilla et la Nourrice est très réussie, ou si le duo de Néron et de Lucain, traité en numéro de music hall avec les dépouilles de Sénèque (son panama et sa canne) est en fin de compte convaincant,  pourquoi faut-il qu’au moment où Arnalta va entonner sa sublime berçeuse on lui fasse brandir lourdement un tricot à terminer, faisant s’esclafer la salle au moment où on devrait le moins songer à rire ?
    Pourquoi les disciples de Sénèque s’épuisent-ils en mimiques de collégiens immatures (on dirait les Pieds Nickelés), lors même que la scène est chantée et dirigée avec une admirable intensité ? À quoi bon faire entrer Drusilla en écervelée revenant de disputer un match de tennis, au mépris de la caractérisation du personnage, lequel n’est pas anodin dans l’action, destiné qu’il est à offrir un des rares exemples de comportement mû par autre chose que la satisfaction intéressée du désir égoïste ?

    En d’autres termes, fallait-il invoquer l’ombre de Shakespeare pour meubler finalement  la scène par des traits burlesques ou par des clins d’œil cinématographiques, et pour tomber ainsi dans la banalité ordinaire des mises en scène actuelles du Couronnement de Poppée ? Et accessoirement, fallait-il louer la construction admirable du livret pour placer l’entracte au milieu de l’acte II, entre la scène du valet et de la Demoiselle et le duo de Néron et de Lucain, alors que justement elles forment avec la mort de Sénèque qui précède un groupe solidaire ?

    Si cette mise en scène reste préférable aux impertinences erratiques de McVicar, elle reste cependant décevante eu égard à la richesse d’une œuvre certes difficile à honorer dignement et aux moyens déployés. Du moins, la partie musicale a procurés des plaisirs substantiels.

*http://www.altamusica.com/concerts/document.php?action=MoreDocument&DossierRef=2622&DocRef=2949#Ancre
** Anders Dahlin a déjà chanté le rôle-titre de Zoroastre et sera Castor sous la direction de Gardiner dans quelques mois.



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Mardi 14 novembre 2006
VERDI, Don Carlo, Capitole de Toulouse
18 oct. 2005


Direction musicale : Maurizio BENINI
Mise en scène : Nicolas JOEL
Décors : Ezio FRIGERIO
Costumes : Franca SQUARCIAPINO
Lumière : Vinicio CHELI

Elisabeth : Daniella DESSI
Eboli : Béatrice URIA-MONZON
Don Carlos : Fabio ARMILIATO
Posa : Ludovic TÉZIER
Philippe II : Roberto SCANDIUZZI
Le Grand Inquisiteur : Anatoli KOTSCHERGA
Un moine/Charles-Quint : Balint SZABO
Tybalt : Magali de PRELLE
Comte de Lerme / Un hérault : Philippe DO
Une voix céleste : Khatouna GADELIA
Députés flamands : Olivier HEYTE, André HEYBOER,
Jean-Louis MÉLET, Vladimir STOJANOVIC,
Frédéric BOURREAU, Yuri KISSIN


    C’était la dernière des 5 représentations de Don Carlos (version italienne en 4 actes), jouée dans un Capitole plein comme un œuf, et qui a remporté un succès considérable et attendu. Le tableau de la prison à la fin de l’acte III comportait la grande séquence de déploration de Philippe et Carlos sur la mort de Posa, reprise par Verdi dans le Requiem (« Qui me rendra ce mort ? », dans la version française), avant la conclusion sur la révolte matée par l’Inquisiteur.

¶ LA CONCEPTION DU SPECTACLE
 
 Le spectacle offre à l’œil le luxe habituel avec l’équipe Joel-Frigerio-Squarciapino : costumes d’époque somptueux, décors imposants, éclairages raffinés.
    Le décor des 4 actes est conçu dans la même structure : un espace clos, frontal, dans une perspective exagérée qui accentue la clôture de la scène, prise entre les murs latéraux, celui du fond de scène (qui peut s’ouvrir en porte pour l’entrée du Roi par exemple) et un grand plafond à caissons. Celui-ci constitue le dénominateur commun des tous les tableaux (sauf l’autodafé et la prison, d’une verticalité monumentale) mais moyennant des évolutions : aux actes extrêmes (monastère de San Just), le plafond incliné supporte un immense Christ en croix qui semble devoir écraser le sol, impression renforcée au dernier acte, où la hauteur de plafond est très réduite et donne une impression très heureuse de salle basse ou de crypte.
    Ce dispositif se retrouve pour l’appartement de Philippe à l’acte III, la mise en scène du monologue étant fondée sur l’interaction entre le personnage et ce Christ surplombant. Au jardin, le plafond, rehaussé, est percé au centre par un bouquet d’arbres. Les éclairages sont également évolutifs : un clair-obscur mordoré pour le premier tableau à San Just, puis bleuté pour le rendez-vous au jardin, lumière bleue mais blafarde pour l’acte III, plus intense à l’acte IV. Les deux derniers actes présentent ainsi une sorte d’austérité géométrique quoique figurative (y compris pour la prison, stylisée en grilles étagées) qui séduit dans son adéquation avec le climat musical et poétique.

    Je suis moins convaincu par l’autodafé : on en prend plein la vue, comme il se doit, avec épiscopat rutilant, dominicains, cour en gloire, hérétiques « avant et après » (la mise en scène de Bondy au Châtelet fonctionnait assez mal à ce tableau-là par refus de jouer la carte du plein et du spectaculaire), mais le décor est ouvert en hauteur et en fond de scène sur un trompe-l’œil catholique tout ce qu’il y a de Settecento glorieux, avec volées de colonnes corinthiennes, le tout augmentant évidemment une sorte de faste plastique, mais dont le caractère composite peut gêner : d’un côté, on nous fait du fac-similé XVIe siècle, et de l’autre une avalanche baroque d’un style postérieur. Pourquoi pas ? Mais on sent un peu trop que la seule intention des scénographes est la splendeur visuelle, presque autonome par rapport au cadre esthétique de l’ensemble de l’opéra. C’est ce que confirme l’apparition ultime des suppliciés sortant du sol au centre de la scène en une sorte de tableau vivant très esthétisé, avec des espèces de saint Sébastien qui raviraient D. Fernandez s’il n’y avait quand même deux femmes dans les parages…

    Et c’est ce que confirme aussi ce qui me semble un choix très discutable et même malheureux pour la dernière scène de l’opéra. Dans le livret, comme il a été rappelé, le moine du début apparaît, répétant sa phrase de l’acte I, pour entraîner l’Infant dans les profondeurs du monastère, au moment où l’Inquisiteur et Philippe reconnaissent en lui feu Charles-Quint !
    Or qu’avons-nous-vu ? Une espèce de grande machine en rupture complète avec le climat austère précédent : le plafond à caissons s’abaisse entièrement en faisant apparaître un grand escalier, que descend Charles-Quint resplendissant d’or avec sa couronne impériale, avec derrière lui une gloire d’église qui rappelle la Rome du Bernin (ça ressemblait à un détail de la décoration de St-Pierre de Rome). Carlos monte l’escalier vers lui et tombe mort, avant qu’Elisabeth, tenant son exclamation aiguë ne monte les degrés elle aussi et ne s’y pâme elle-aussi symétriquement, sous les yeux de Philippe et de l’Inquisiteur restés au pied de l’escalier. Tableau. Rideau. « L’ai-je bien descendu ? »… ou « L’ai-je bien monté ? ». Ce parti-pris me semble substituer à l’esprit du livret un faste spectaculaire hors de propos à ce moment-là. C’est au demeurant très efficace, bien sûr : le public en a pour son argent et applaudit bien fort.

    Je n’ai pour le moment parlé que de la scénographie, mais il faut avouer qu’une fois de plus avec cette équipe, c’est elle qui épuise à peu près le travail de la mise en scène, dans la mesure où la direction d’acteurs est minimale, ou convenue, voire défaillante, malgré de belles choses fort simples à l’acte III. Certes, le parti pris décoratif exprime une idée centrale : la religion écrase et broie tout le monde. Fort bien, rien de bien nouveau sous le soleil de Don Carlo.     Mais quid, par exemple, des rencontres d’Elisabeth et de Don Carlos ? Rien. On a une simple mise en place qui semble parfois bien paresseuse et livre les interprètes à eux-mêmes, et pousse Armiliato et Dessi à se réfugier dans un jeu extrêmement convenu, surtout elle qui parmi ses qualités n’a vraiment pas la présence théâtrale ni l’imagination.
    La caractérisation scénique est ainsi globalement décevante. On devine même qu’avec un Kotscherga en Inquisiteur, on aurait pu obtenir un jeu de scène moins passe-partout. Bref, le spectacle présente un mélange de qualités et de défauts bien connu dans les productions toulousaines.

    (Que penser d’ailleurs de la sortie de scène d’Elisabeth après « Non pianger mia compagna », s’en allant avec Eboli en se tenant mutuellement par la taille ?! Je pinaille, mais comme dirait Alice Sapritch : « Une reine d’Espagne ne tient pas la taille de n’importe qui. »)

¶ L'INTERPRÉTATION MUSICALE

    Globalement de haut niveau, mais tout n’y est pas également digne d’éloges.
   L’orchestre d’abord : elle m’a paru efficace, mais parfois en-deça des beautés de l’œuvre, avec un certain manque de tenue. L’accompagnement de la chanson du voile manque de finesse, le début de l’autodafé est bousculé, le tempo est parfois soumis à des ralentissements pénibles : par exemple, dans l’air d’Elisabeth au dernier acte, on a droit à des étirements sur « Se ancor si piange in cielo, / Piangi sul mio dolore ». La fermeté rythmique n’est pas apparemment la vertu cardinale du chef.

    La distribution présente d’excellents petits rôles : Philippe Do est éloquent et racé, Magali de Prelle (que je découvre) unit à un chant impeccable une couleur ravissante, et surtout Balint Szabo impose d’emblée une beauté de timbre et une noblesse de phrasé qui donnent une majesté captivante aux interventions du Moine.

    Daniela Dessi, que j’entendais  pour la première fois sur scène, dessine une Elisabeth à la Caballé (pour aller vite) : assez placide, un peu indolente, maîtrisant le souffle et l’aigu piano, avec une tendance certaine à l’alanguissement (« Non pianger » en devient distendu et tombe un peu à plat). La voix me semble bien accordée au rôle, avec un medium large et solide, malgré une vibration du son pas toujours agréable, et un aigu qu’on souhaiterait parfois plus généreux et ample, mais elle chante avec une musicalité constante et donne le meilleur d’elle-même au dernier acte. L’actrice reste très limitée, ce qu’accentue un physique un peu mou. Si elle n’a pas été la plus applaudie parmi les rôles principaux, je dois dire qu’elle m’a toujours intéressé.

    Le ténor en revanche m’a considérablement lassé : il a fallu attendre le duo final « Ma lassu » pour l’entendre chanter piano. Voix éclatante, mais sans assez de nuances à mon avis. Style très « italien » au mauvais sens du terme : emphase geignarde dans « Io la vidi » (eh oui Yves, l’air était bien là), phrasés convenus, attaques progressives de l’aigu (je veux dire, appui sur une note transitoire avant d’atteindre l’aigu, Uria-Monzon a parfois ce travers également). Ce Carlos très extraverti présente ainsi un profil névrotique sans beaucoup de finesse, et le couple qu’il forme avec Dessi n’est pas vraiment équilibré à mon goût.

   Béatrice Uria-Monzon m’avait laissé des souvenirs inégaux, quoique sa Béatrice de Berlioz à Bordeaux il y a quelques années l’ait montrée plus attentive au style et à la tenue vocale que par le passé. Tout n’est pas parfait dans son chant (bas medium un peu sourd,  un ou deux aigus approximatifs) mais elle impose une composition d’un grand relief théâtral (elle est une des rares du plateau à faire valoir par ses propres moyens une véritable présence) et aussi (il faut le dire) d’une grande classe : son Eboli (avec le bandeau de la princesse borgne, fidélité historique respectée) est ardente et noble. Curieusement, elle réussit une magnifique Chanson du voile (ce n’est pas a priori là où on l’attend) avec des mélismes inquiétants du plus bel effet. Son « O don fatale » est de plus en plus maîtrisé après une attaque un peu brouilllonne, avec une fin électrisante.

    Conformément aux Écritures, Ludovic Tézier a remporté le triomphe de la soirée. Timbre corsé et magnifique, chant généreux et magnifique, physique superbe (en plus, il porte à merveille les collants et les hauts de chausse). Quant à la différenciation du texte et la caractérisation du personnage, ce sera (j’espère) pour une autre fois. J’ai scrupule à le dire, mais son Posa m’a copieusement ennuyé. La beauté vocale n’est évidemment pas en cause, mais l’uniformité du chant (qui m’avait déjà gênée dans son Wolfram) est pour le moins problématique : tout est rendu de la même façon, les phrases ne parlent pas, la mobilité expressive de tout le dialogue avec Philippe à l’acte I est noyée dans une voix somptueuse et sûre de sa splendeur (la note finale de « Per me giunto » est tenue trrrrrrès longtemps, et autant Uria-Monzon a salué rapidement au final, autant Tézier n’a pas caché sa complaisance à recevoir les applaudissements). Ludovic ou le Bel Indifférent. Bref, c’était d’autant plus décevant, qu’on a l’exacte voix du rôle, mais on en arrive à regretter ce qu’y faisait Hampson.

    Le Philippe de Roberto Scandiuzzi est bien connu (je l’y avais entendu à Montpellier en 1993 face à Françoise Pollet dans une mise en scène très Escorial de G. Deflo). Tout y est : la stature, la noblesse, le grain, la ligne, les mots, le caractère aristocratique et impérieux. Peut-être souhaiterait-on un rien d’émotion en plus (son monologue m’a laissé peu ému), mais c’est assurément une magnifique incarnation.

    Enfin, Anatoli Kotscherga (déjà entendu à Toulouse dans Boris ou Le Coq d’or) incarne un Inquisiteur fantastique. Le tranchant et la puissance dont il gratifie le rôle sont exceptionnels, mais le plus impressionnant est la première partie du duo avec Philippe : alors qu’un Talvela par exemple est monumental d’emblée, Kotscherga commence par des phrases piano, presque discrètes, avec des sonorités comme mortes, et c’est terrifiant, sans le moindre « effet » surajouté. Il crée d’emblée une tension extraordinaire par la nuance : du grand art. Même les sonorités nasales de sa voix, de couleur si peu italienne face à Scandiuzzi, sont utilisées pour installer avec subtilité un climat immédiat de malaise. Il est dommage que le jeu de scène ne soit pas à la hauteur de tant de science vocale et dramatique, mais quel personnage !



Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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Mercredi 1 novembre 2006
Il Ritorno di Tobia (1775), ou l'oratorio oublié de Haydn

¶ Contexte de la création

    Il existait une tradition de l’oratorio en italien à Vienne à la Cour des Habsbourg depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, en particulier d’un type d’oratorio donné pour la Semaine Sainte, appelé « oratorio du sépulcre », mettant en scène des apôtres et/ou Marie-Madeleine. On en trouve par exemple de Caldara — lequel installé à Vienne fut le premier à mettre en musique plusieurs livrets d’opera seria de Métastase, comme La Clemenza di Tito en 1734 : un enregistrement est paru récemment — comme plus tard de Zelenka.
    Métastase d’ailleurs a écrit plusieurs livrets d’oratorio très fameux, soit christiques (La Passione di Gesù Cristo par ex.), soit sur un sujet de l’Ancien Testament (Betulia liberata, Giuseppe riconosciuto, Gioas Re di Giuda).
[On trouve ces livrets réunis en un petit volume de poche : Metastasio, Oratori sacri, Venezia, Marsilio, 1996]

    Or dans les années 1770-1790 une société de musiciens viennois, la Wiener Tonkünstlersozietät, fondée par le compositeur Florian Gassmann en 1771, organisait des concerts de bienfaisance au profit des veuves de musiciens.
    Ces concerts avaient lieu deux fois l’an : juste avant Noël et pendant le Carême. L’entracte de l’oratorio était ocuupé par un concerto et des pièces instrumentales. La participation des artistes était bénévole. Le sujet exaltait traditionnellement la constance chrétienne dans les adversités tout en offrant une musique volontiers monumentale (ce sont des concerts solennels).

    C’est dans ce cadre que se succédèrent plusieurs grands oratorios italiens à sujet biblique (toujours en 2 parties), dont voici quelques exemples remarquables :

1772 : GASSMANN, Betulia liberata
1773 : Carl Ditters von DITTERSDORF, Esther
1775 : Joseph HAYDN, Il Ritorno di Tobia
1778 : DITTERSDORF, Giob
1785 : MOZART, Davide penitente
1787 : KOZELUCH, Mosé in Egitto

    Pour ce que nous pouvons en juger d’après plusieurs enregistrements récents (chez CPO en particulier), ces oratorios joignent au vocabulaire de l’opera seria (succession de récitatifs secs et d’airs, grands airs pathétiques à vocalises, airs dont le texte repose sur une comparaison avec les éléments naturels) une participation importante du chœur et une orchestration fastueuse développée dans des séquences descriptives (passage de la Mer rouge dans Moïse, tempête dans Tobie ou Job).
    Ainsi, ces musiques témoignent à la fois d’une empreinte de l’opéra contemporain (dans la virtuosité d’apparat, par exemple) et d’un élargissement de la palette orchestrale, volontiers « pré-romantique » ou plus précisément Sturm und Drang : ce n’est pas un hasard si ces oratorios excellent à exprimer les turbulences de l’atmosphère comme de l’âme.




¶ Quand Tobie rencontre Joseph

    La célébrité des deux oratorios allemands ultérieurs, La Création (1789) et Les Saisons (1801), a occulté cet oratorio qui a eu le malheur de passer pour un vestige d’une tradition surannée (syndrome bien connu de l’opera-seria-forcément-désuet-et-ennuyeux, n’est-ce pas Clément ?)

    Les enregistrements en sont rares. Je ne connais pas la version Hungaroton avec Magda Kalmar, mais celle enregistrée pour Decca en décembre 1979 (supprimée, mais reprise dans un coffret économique d’oratorios de Haydn dirigés par Dorati)  :

Rafaelle (l’Archange) : Barbara Hendricks, soprano
Sara, épouse de Tobia : Linda Zoghby, soprano
Anna, mère de Tobia : Della Jones, mezzo
Tobia, fils de Tobit : Philip Langridge, ténor
Tobit, époux d’Anna : Benjamin Luxon, basse
Brighton Festival Chorus
Royal Philarmonic Orchestra
Antal Dorati

     Dernière minute : Andreas Spering a enregistré l'œuvre en septembre dernier pour Naxos, avec Sophie Karthäuser (Sara), Roberta Invernizzi  (Rafaelle), Ann Hallenberg (Anna) et Andres Dahlin (Tobia). Qual colpo improvviso !

    Le livret est dû à Giovanni Gastone (1742-1800), frère du compositeur Luigi Boccherini, et représente les épreuves traversées par Tobie et sa famille.

Première partie :
    Tobit et Anna attendent dans l’angoisse le retour de leur fils Tobie parti dans l’empire babylonien. Tobit révèle à son épouse qu’un songe lui a annoncé que leur fils avait pris pour femme une lointaine parente, Sarah, et que cela avait retardé son retour.
    Mais voici qu’apparaît Azarias, compagnon de route de Tobie, qui annonce l’imminence de son retour. Il s’agit en afit de l’Archange Raphaël, son protecteur, qui annonce que grâce à son fils, qui a vaincu et éviscéré un monstre aquatique sur les bords du Tigre, Tobit, quie st aveugle, recouvrera la vue (air : « Il figlio a te si caro »).
    Les tendres époux Tobie et Sarah paraissent enfin, et s’expriment leur amour mutuel en deux airs symétriques (contemplatif pour le ténor, jubilant pour la soprane). Le chœurd es Hébreux réclame la réalisation de la prophétie de l’Archange et la guérison de Tobit (chœur final avec solistes : « Udi le nostre voci »).

Seconde partie :
    Anna et Sarah s’entretiennent de la foi en Dieu, et Azarias les y exhorte car « Dieu ne manque jamais à ses promesses » (air : « Come se a voi parlasse »). Sarah exprime alors son ravissement au spectacle sublime des mœurs pastorales et patriarcales d’Israël (air « Non parmi esser fra gl’uomini »). Tobie annonce qqu’il va verser sur les yeux de son père quelques gouttes de la bile du monstre qu’il a vaincu afin de la guérir (air de comparaison : « Quel felice nocchier », qui chante la confiance dans la tourmente).
    Ensuite, Anna, dans une grande scène avec chœur, oppose dramatiquement l’angoisse de la vie terrestre aux consolations de l’espérance chrétienne (« Come in sogno »). Mais Tobit souffre encore davantage depuis que son fils a voulu le soigner : résigné, il attend la mort (air « Invan lo chiedi »). Dans un magnifique duo, la mère et le fils donnent libre cours à leur désolation (« Dunque, o Dio, quando sperai »).
    Mais Sarah surgit, qui annonce qu’Azarias a remédié au mal de Tobit en protégeant ses yeux du soleil afin qu’il s’accoutume petit à petit à la lumière du jour. L’Archange révèle alors son identité, et tous chantent leur foi inébranlable dans la Providence (chœur final avec solos).


Eustache Le Sueur, La Nuit de noces de Tobie et Sarah



    La création de cet oratorio sous la direction du compositeur (2 et 4 avril 1775) fut triomphale, et la recette énorme : 1712 gulden (faites la conversion en euros). Un journal du temps souligne l’impression produite par les chœurs « qui sont embrasés d’un feu qui ne brille que chez Haendel ». Les solistes provenaient de la chapelle du prince Esterhazy.
    L’oratorio fut donné ensuite à Berlin en 1777, puis à Rome en 1783, alors que Haydn y était quasiment inconnu !

    Mais une reprise en 1784 (28 et 30 mars), pour laquelle Haydn réaménagea la partition, eut lieu, toujours dans le même cadre institutionnel, au Burgtheater de Vienne, avec une distribution éclatante :
    Caterina Cavalieri et Valentin Adamberger, créateurs de Constance et de Belmonte dans L’Enlèvement au sérail, chantaient les parties de Raphaël et de Tobie, tandis qu’Anna était confiée à la Storace, autre grande interprète mozartienne. Theresia Teyber (qui avait été la première Blondchen) et Stefano Mandini tenaient les rôles de Sarah et de Tobit.

    Une dernière reprise en 1808 n’eut en revanche guère de succès : le goût avait alors changé pour un public désormais habitué à une esthétique moins ornée et statique.

    Car l’écriture musicale privilégie ici des numéros de grandes dimensions. Les airs durent entre 8 et 14 minutes, le plus long étant celui, absolument sublime et absolument méconnu, de Tobie dans la 1ère partie (« Quando mi dona un cenno »), pure effusion de tendresse sur un tapis de cordes avec sourdines (Langridge y est inoubliable). Le même Tobie hérite d'un "air de comparaison" très tendu et spectaculaire. Tels sont si l'on veut les deux pôles de l'esthétique vocale ici : d'un côté l'apparat orné de l'opera seria, de l'autre une écriture plus intime, d'une émotivité contenue.
    Le grand duo de Tobie et d’Anna, à la fois angoissé et suspendu, fait une dizaine de minutes. (Morceau admirable, d’une douceur élégiaque extraordinaire, associé pour moi à la nuit d’été depuis que je l’ai écouté en boucle dans un jardin des Pyrénées durant les nuits de la canicule. ) On est donc aux antipodes de l’esthétique concise que Gluck développait alors, mais bien plutôt dans la tradition du baroque tardif, soutenu de toute la science orchestrale de Haydn.

   Le rôle de l’Archange privilégié comme il se doit les vocalises spectaculaires, la longueur de souffle et les envolées dans l’aigu qui semblent ignorer la pesanteur  : on est dans la tradition de l’oratorio catholique et romain (cf. l’Ange dans La Resurrezzione de Haendel). Son air d’entrée est extraordinaire, rayonnant et monumental, mais celui de la 2e partie présente des élancements non moins surprenants. Musique à la fois décorative et émouvante, qui semble dilater l’espace, comme le rococo des églises autrichiennes.

    À Anna reviennent des pages particulièrement dramatiques, et qui confirment le profil « mezzo » de la Storace. Son aria di paragone (« Sudo il guerrier ») est impressionnant, mais moins prenant que le monologue angoissé de la seconde partie, qui évoque des visions de cauchemar. Le chœur qui s’y enchaîne aussitôt (« Svanisce in un momento ») fut adapté par Haydn sur des paroles latines destinées à la liturgie (« Insanæ et vanæ curæ »).

    Cependant, la partie vocale la plus frappante est peut-être celle de Sarah. Son premier air (« Del caro sposo ») déploie tout l’éventail du soprano virtuose : vocalises, piqués, écarts spectaculaires de registres entre l’aigu et le grave (comme chez Mozart ou comme dans l’air railleur de la femme de Job dans l’oratorio de Dittersdorf, dont les figures sont voisines).
    Mais son second air, centré sur le medium, exalte le cantabile nostalgique dans un dialogue permanent avec les bois, où le hautbois solo donne une couleur pastorale, mordorée, très émouvante, comme le déclin du jour dans un paysage idyllique de Duguet. Signalons que Cecilia Bartoli a chanté et respiré cet air en concert avec Rattle d’une manière souveraine (Salzbourg 1999, inédit au disque).


Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
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Mercredi 1 novembre 2006
Antonio Salieri, Les Danaïdes
Tragédie lyrique en 5 actes
Créée à Paris le 19 avril 1784

    Dans son programme de réhabilitation de Salieri, Bartoli n’a pas retenu cet opéra français composé pour Paris (pourtant il avait été question qu’elle en interprète au moins un extrait dans sa tournée de concerts). Raison de plus pour se pencher sur cet opéra remarquable par les ressources théâtrales de son sujet et par son traitement musical.

¶ Un opéra de Gluck… composé par Salieri

    Syndrome du défunt « Canada dry » : Les Danaïdes ont la couleur de Gluck, le goût de Gluck, mais ce n’est pas du Gluck. Un musicologue cité par Kaminski dans sa somme a tranché : « du Gluck, le génie en moins ».
    Mais comment en est-on arrivé là ?

    Le sujet était bel et bien prévu pour Gluck. Dès 1778, après le succès d’Orphée et d’Alceste, le compositeur avait sollicité de son librettiste Calzabigi une nouvelle tragédie à mettre en musique. On se décida pour la légende des Danaïdes, pour des raisons qui seront développées plus loin, et le livret (en italien) fut livré à la fin de 1778. On ne sait pas dans quelle mesure Gluck commença d’y travailler.
    Toujours est-il que 1779 marque avec Écho et Narcisse, opéra pastoral éloigné des grandes machines tragiques qui avaient fait la gloire de Gluck à Paris, un échec inattendu, qui eut au moins un résultat : Gluck décidé de ne plus travailler pour Paris et de rentrer à Vienne. Marie-Antoinette, dont il avait été le maître de musique naguère, ne put le retenir.
 
    Mais avant de partir, Gluck laissa (sans en avertir Calzabigi, apparemment) le livret manuscrit des Danaïdes à Tchudy et à Du Roullet (librettiste d’Iphigénie en Aulide), lesquels en préparèrent un arrangement en français qui échut à Salieri. Cependant, pour des raisons de stratégie publicitaire, on fit courir le bruit que la musique du nouvel opéra était du Chevalier Gluck, seulement aidé pour les ballets par le cadet Salieri. C’est une fois acquis le succès de la nouvelle tragédie lyrique que Gluck insista pour qu’on révélât publiquement la véritable paternité de l’œuvre. À quoi Salieri répondit par une déclaration dans la presse où il rendait hommage au glorieux musicien :
    « Il est vrai que j’ai écrit seul la musique des Danaïdes, mais je l’ai écrite entièrement sous sa direction, conduit par ses lumières et éclairé par son génie. […] J’aurai donc manqué à la vérité et à la reconnaisance, si je n’avais pas profité de l’honneur qu’il a bien voulu me faire, en me permettant d’associer son nom au mien à la tête de cet ouvrage. »

    Succès retentissant : l’opéra connut 127 représentations à Paris jusqu’en 1828 ! Diffusion à l’export également : Kouskovo (en russe), Mannheim, Copenhague.


¶ Les raisons du sujet

    Calzabigi et Gluck, toujours engagés dans leur projet de restaurer à l’opéra la majesté et la force tragique des Grecs, s’étaient tournés assez naturellement vers un sujet propice au déchaînement de la violence passionnelle et fécond en puissants effets scéniques. Car la légende des Danaïdes est fondée sur un meurtre rituel, qui est aussi un meurtre collectif particulièrement atroce.
    Car pourquoi, je vous le demande, les Danaïdes (c’est-à-dire les filles du roi Danaüs) se sont-elles retrouvées au Enfers condamnées à remplir un tonneau sans fond ? Oh, c’est une vieille histoire, mais si vous avez 5 minutes...

    Cette légende mythologique a été illustrée par Ovide dans une des ses Héroïdes (épîtres fictives en vers latins écrites par des héroïnes célèbres à leur amant : Phèdre à Hippolyte, Ariane à Thésée, Œnone à Pâris, Médée à Jason, etc.) : Hypermnestre écrit à son promis Lyncée, évoquant l’affreuse nuit où... mais chut !
    En fait, Ovide reprenait une ancienne légende consignée par le mythographe antique Apollodore l’Athénien. Au commencement était la nymphe Io et son fils Epaphus, né de ses amours avec Jupiter. Épaphus épousa Memphis et en eut une fille, Lybie (tout ça rappellera des choses aux amateurs de Quinault et Lully). Lybie eut des relations suivies avec Neptune, ce qui donné deux jumeaux, Agénor et Bélus. Celui-ci, devenu roi d’Égypte, eut à son tour deux fils, Egyptus et Danaüs, et c’est là que ça se gâte !

    Bélus avait donné l’Arabie à Egyptus et la Lybie à Danaüs. Chacun des deux princes avait d’ailleurs une descendance nombreuse : 50 fils pour Egyptus, 50 filles pour Danaüs (la procimité du Nil doit faire exploser le taux de fécondité).     Mais quel intérêt d’un mythe avec deux frères s’ils ne sont ennemis ? Bingo ! La querelle naquit au sujet de leurs états, et Danaüs considéra qu’avec 50 gaillards en face de ses vierges sages, mieux valait prendre un peu de distance. Il s’embarqua donc avec ses 50 Danaïdes vers la Grèce, s’arrêta à Rhodes, arriva finalement à Argos, dont il reçut la couronne. D’où le nom de Danaens donnés aux habitants (« Timeo Danos et dona ferentes », comme dirait Loïc Le Floch-Prigent).

    Mais il n’était pas tiré d’affaire : voilà que les 50 neveux débarquent à Argos et réclament leurs cousines pour épouses. Danaüs fait mine d’accepter mais résolu de se venger des tribulations de l’exil, il ourdit une vengeance épouvantable en organisant le meurtre collectif des fils d’Egyptus, assassinés par les Danaïdes pendant leur nuit de noces après qu’elles les eurent enivrés. Toute la lignée d’Egyptus périt alors.

    Toute ? Non ! Car la sensible Hypermnestre décida de désobéir à la loi paternelle et épargna Lyncée auquel elle avait été destinée. Ce qui lui valut d’être emprisonnée par Danaüs, pendant que ses sœurs enterraient soigneusement les têtes de leurs époux près des fontaines de la Lune et leurs cadavres décapités aux portes d’Argos. Finalement, Danaüs autorisa l’union d’Hypermnestre avec Lyncée, lequel devait avoir le sang bien chaud pour n’être pas un peu refroidi par l’aventure.
    Et voilà. Apollodore ne parle même pas du tonneau, les méchants ne sont même pas punis, remboursez ! il est vrai que c’est manifestement les questions de généalogie qui l’intéressent d’abord.

    On l’aura compris, ce mythe archaïque est un peu le pendant à grande échelle de la légende d’Atrée et de Thyeste, et convenait à merveille pour qui cherchait à ressourcer la tragédie lyrique du XVIIIe siècle à une violence primitive. Climat de terreur assuré, péripétie horrible du meurtre collectif, dilemme pathétique d’Hypermnestre, partagée entre son obéissance au père et son amour pour Lyncée (le poème d’Ovide servait là de relais). Le sujet n’était pas en outre très couru dans le théâtre français, même s’il y avait eu déjà 4 tragédies parlées sur ce sujet : de Gombauld (1644), Abeille (1678), Riupeirous (1704) et Lemierre (1758). Elles ont été récemment regroupées en un volume par J.-N. Pascal : Noces sanglantes : quatre tragédies d’Hypermnestre, Presses Universitaires de Perpignan, 1999.
 
    Mais ce qui est sans doute déterminant pour le livret prévu pour Gluck, c’est un ballet-pantomime de Noverre sur ce sujet éminemment tragique, créé à Stuttgart en 1764 sur une musique de J.-J. Rodolphe. Il est assez clair aussi que l’idée de Calzabigi procédait du désir de produire un anti-Métastase, puisque le librettiste superstar avait écrit une Ipermnestra où le mythe était édulcoré à la faveur de complications galantes (je n’ai pas été vérifier). Ces Danaïdes sont ainsi conçues, par la simplicité linéaire de l’action et par son choix de la violence et de l’horreur, comme une réponse critique au modèle métastasien.

    On peut aussi remarquer combien ce goût pour les sujets terribles, affectionnés par l’esthétique de Gluck, se développe à la fin de l’Ancien Régime, comme si le triomphe de la civilisation française appelait par contrepoids un fantasme de violence archaïque.


¶ Le livret, ou l’art de célébrer des noces sanglantes

    La difficulté est toujours la même : à partir du moment où on a choisi de se concentrer sur le mythe dans sa simplicité, et dans un sujet qui de lui-même n’offre pas de développements, comment remplir 5 actes ? Et comment ménager dans l’action les séquences dansées que réclame la tragédie lyrique française ?

    Les librettistes y parviennent assez bien, à partir d’un début in medias res : au lever du rideau, Lyncée (à la tête de ses frères) et Danaüs se jurent une éternelle paix. Tout l’acte I est occupé par ce climat irénique, et permet d’introduire le couple des amants Hypermnestre et Lyncée, tout occupés à la perspective de leur bonheur matrimonial. Cependant, Danaüs tient un discours équivoque en sortant à la fin de la scène 1 : 
    « Jouissez du destin propice
    Dont l’amour flatte vos désirs.
    Sans bruit soudain la mort se glisse
    Et nous frappe au milieu des plaisirs. »

    Changement radical à l’acte II : à l’euphorie diurne et publique succède le mystère de la nuit et de conciliabules clandestins. « Le théâtre représente un lieu souterrain du palais consacré à Némésis [déesse de la vengeance], la statue de la déesse est au milieu ; au-devant est un autel. » Danaüs révèle son plan à ses filles rassemblées et leur fait jurer obéissance en « découvrant le voile qui cache un faisceau de poignards » qu’il leur distribue. Suit un dialogue pathétique entre Hypermnestre et son père, qui pose les bases du dilemme de l’héroïne. Restée seule, elle s’abandonne à un désespoir halluciné dans un grand monologue qui clôt l’acte.

    En fait, on va trouve une exploitation astucieuse de l’ambivalence du rite nuptial, auquel président à la fois l’Hymen et Némésis. Si la mise en scène des cérémonies de liesse peut sembler insistante aux actes I et III, c’est d’une part qu’elle permet d’introduire des danses (très important), et d’autre part qu’elle est le support de l’ironie tragique : à l’euphorie apparente se superpose le pressentiment du bain de sang, dont le spectateur est tôt averti, et que les frayeurs d’Hypermnestre amplifient de façon pathétique.

    Retour à l’euphorie collective, plus que jamais en trompe-l’œil, à l’acte III. Fête de Bacchus, on chante, on danse, on boit, ou plutôt les futures veuves enivrent leurs futurs défunts.
    Hypermnestre est évidemment en proie aux affres, ne pouvant tout révéler à Lyncée (c’est une princesse vertueuse, donc docile à son père). Quand son époux lui tend la coupe nuptiale, elle croit y  voir des flots de sang. Quand Lyncée l’exhorte à s’expliquer, Danaüs lui ordonne le silence en aparté : la malheureuse exhale alors son « affreux martyre », ses « affreux déchirements » en plaintes éperdues avant de s’éloigner. Danaüs invite alors tout le monde à se mettre au lit :
    « Allez après ces jeux goûter un si beau sort,
    Dans les bras de l’hymen (à part) vous irez à la mort. (Il sort.) »
Alors, la longue scène finale, intitulée « Hymne à Bacchus », avec un « chœur dansé » dans la tradition de Gluck, envahie par une scénographie riante (guirlandes, petits génies ailés), prend valeur d’ironie tragique. On songe à la fin de l’acte II de la Médée de Cherubini, dont le dispositif est néanmoins plus complexe.

    La menace se précise donc à l’acte IV, où s’accomplissent les assassinats. Nous sommes cette fois dans « une galerie qui communique à l’appartement d’Hypermnestre et à ceux de ses sœurs ».
    Symétriquement à l’acte II, on trouve un dialogue entre le père et la fille, impuissante à le fléchir, puis un monologue désemparé d’Hypermnestre. Entre Lyncée, venu s’abandonner « aux plus tendres transports ». Mais que veulent dire les pleurs de son épouse ? Elle refuse de s’expliquer, essaie de le persuader de fuir, mais sans le suivre : scène de malentendu et de dérobade, assez proche d’Alceste (acte II).
    Désemparée, Hypermnestre lui montre le poignard, sans être explicite. La scène est très étendue, poussant à la limite le suspens, quand Lyncée apprend finalement la vérité, au moment où un roulement lointain donne le signale du meurtre collectif ; il court défendre ses frères. Trop tard : on entend les cris des princes en coulisse « Arrête, arrête ! Quelle barbarie ! » tandis qu’en scène Hypermnestre restée seule est épouvantée et s’évanouit. L’acte finit sur des accords mourants (c’est le cas de le dire).

    L’acte V s’enchaîne sans aucune solution de continuité spatiale ni temporelle : même décor, Hypermnestre revient à elle, pense que Lyncée est mort, elle délire :
    « Père barbare, arrache-moi la vie !
    Joins ta fille à ton gendre, & l’épouse à l’époux.
    Dans mon cœur déchiré plonge ta main impie,
    Et que j’expire sous tes coups ! » 
    Entre Danaüs, qui vient chercher le cadavre de Lyncée. Voyant « sur la table » le poignard de sa fille sans tache de sang, il comprend qu’elle l’a épargné. Elle exulte : Lyncée est sauvé, je brave ta vengeance. tandis qu’on l’emprisonne, les Danaïdes « entrent de tous côtés furieuses, les cheveux épars » comme des Ménades. Danaüs, profitant de cette transe collective, les lance à la poursuite de Lyncée. Mais bientôt un messager annonce que Lyncée revenu avec des soldats massacre les Danaïdes. Danaüs entre en fureur et décide d’immoler sa fille pour voir « tout son sang couler ». Hypermnestre approche, il tire son épée, mais Lyncée surgit et tue Danaüs alors que la princesse s’évanouit.
    Lyncée et ses soldats entament un chœur d’actions de grâce, quand « le théâtre s’obscurcit, la terre tremble, on entend le tonnerre ». Tandis que tous quittent la scène épouvantés, « le palais écrasé par la foudre et dévoré par les flammes s’abîme et disparaît » (cf. Médée de Cherubini, ici encore). Mais ce n’est pas fini : changement de décor, nous voilà transportés aux Enfers dans un tumulte orchestral, pour une scène ultime extrêmement spectaculaire :

    « On voit le Tartare roulant des flots de sang sur ses bords, et au milieu du théâtre Danaüs paraît enchaîné sur un rocher, ses entrailles sanglantes sont dévorées par un vautour, et sa tête est frappée par la foudre à coups redoublés. Les Danaïdes sont les unes enchaînées par groupes, tourmentées par les démons, et dévorées par des serpents ; les autres poursuivies pard es furies, remplissent le théâtre de leurs mouvements et de leurs cris ; une pluie de feu tombe perpétuellement ; le tout forme une Pantomime du genre le plus terrible »


¶ La musique de Salieri

    Bon témoin de l’aptitude d’un musicien à se conformer au style requis : c’est bien du simili-Gluck, sans le génie peut-être, en tout cas beaucoup plus inégal (les danses sont vraiment banales). Les moments les plus violents sont les plus réussis :  la fin de l’acte IV, la pantomime fulgurante de la dernière scène, amplifiée en dialogue choral entre les Danaïdes et les démons, et conclue sur des cris stridents.
    Par ailleurs, l’Ouverture est une réussite éclatante, en 3 parties : introduction lente et piano en mineur, ténébreuse (mystère et menace), puis vaste séquence triomphale, d’une grande élégance (voilà pour la paix et els noces), à quoi s’enchaîne sans crier gare une série d’accords violemment dissonants, préfigurant le meurtre collectif, l’ouverture s’achevant dans la frénésie. On a là un superbe morceau symphonique qui condense le drame en jouant sur la tension interne à ces noces sanglantes.

    La distribution, ostensiblement réduite, se concentre sur 3 personnages : Danaüs (basse), Lyncée (ténor), Hypermnestre (soprano). Le plus beau sans doute est le plus développé : le rôle d’Hypermnestre, combinant cantabile élégiaque, accents convulsifs, vastes intervalles dans les accès de pathétique (en droite ligne d’Alceste ou d’Iphigénie en Tauride). Le rôle est très tendu, aussi difficile que ceux de Gluck sans doute, mais très payant : 3 grands monologues, que le musicien réussit à varier avec le plus grand art, mais aussi les confrontations avec Danaüs, rôle plus monolithique évidemment, mais dont les apartés préservent les droits de la subtilité. Hypermnestre fut créée par la fameuse Mlle de Saint-Huberty, également créatrice de la Phèdre contemporaine de Lemoyne, et qui était une grande tragédienne lyrique. Le grand monologue qui clôt l’acte II, d’une grande mobilité expressive, devait lui permettre de briller particulièrement.



    J’ai à plusieurs reprises insisté sur les analogies avec la Médée de Cherubini, et il est clair que ces Danaïdes lui préparent le terrain. La « Pantomime » finale en serait un bon exemple, d’une puissance orchestrale qui semble lorgner vers Beethoven.
    Mais il faut aussi insister sur le traitement double du chœur : d’une part, on a le chœur comme instance collective dans les séquences rituelles (actes I et III), mais intégré au mouvement scénique (c’est le modèle du « chœur dansé » hérité de Gluck, qu’on trouve aussi à la même époque dans Idomeneo) ; et d’autre part, conformément au titre, les Danaïdes sont traitées comme un personnage collectif, avec lequel Danaüs dialogue à l’acte II ou à l’acte V. Ce choix de la densité collective permet d’autant mieux d’isoler Hypermnestre, seul soliste féminin si on excepte la fugitive Plancippe dans le chœur des Ménades.


¶ Discographie

Deux intégrales existent :
   1) dir. Gelmetti (studio, Radio de Stuttgart, EMI, 1990) avec Margaret Marshall (H), Raul Gimenez (L), Dimitri Kavrakos  (D). [Actuellement supprimée du catalogue] Sauf erreur, ce disque est issu de représentations scéniques à Stuttgart, mais je n’ai trouvé aucun document sur ce point.
    2) dir. Gelmetti (Dynamic), avec Montserrat Caballé (H), Andrea Martin (L), Jean-Philippe Laffont (D). (N.B. Caballé et Laffont avait aussi donné l’œuvre avec Krivine en concert à Montpellier dans les années 80 (Pollet chantait Plancippe).

    Je n’ai pas eu le courage d’aller entendre Caballé et Laffont, que je ne goûte guère en temps normal, alors dans ce répertoire...
    La version EMI souffre d’une direction attentive, mais trop lisse, trop uniforme pour cette musique (il faudrait un excellent chef dans Gluck, suivez mon regard). Les solistes chantent un français pour le moins hasardeux sinon révoltant. Kavrakos n’est sans doute pas la voix de basse idéale pour cette esthétique, on a du moins la couleur, mais guère la noblesse ni l’imagination. Raul Gimenez est plus satisfaisant, très élégant, dans un français hispanique.
    La plus satisfaisante reste Margaret Marshall, malgré son manque d’aisance avec la langue française, le plus souvent floue. Elle partage sans doute avec Kavrakos une certaine gêne face aux exigences particulières de cette déclamation. Mais la noblesse est là, et bien là, et avec elle les nuances, la vulnérabilité, l’émotion tragique, bref à la fois l’intelligence et l’imagination. En 1990, la voix n’évite pas une forme de tension dans l’aigu qu’on peut ne pas aimer, mais qui dont la tension expressive de l’écriture s’accommode très bien. On pourra pinailler sur la justesse çà et là, mais l’incarnation est globalement excellente, à la fois juvénile, véhémente et tenue. Par parenthèse, c’est l’époque où elle a chanté la Vitellia de Mozart : une seule fois à ma connaissance, à Salzbourg, avec Murray, Kasarova et Ben Heppner (1992).


¶ Bibliographie

     Guido BARTH-PURRMANN, « Les Danaïdes », présentation du livret de la version EMI.
       Adolphe JULLIEN, La Cour et l’opéra sous Louis XVI, 1878.
       Jean-Gabriel PROD’HOMME, Gluck, Fayard.
    Rudolf ANGERMÜLLER, Antonio Salieri. Sein Leben und seine weltlichen Werke, 1970.
    Georgia KONDYLI, La perméabilité des genres lyriques à la fin du XVIIIe siècle : Les Danaïdes (1784), thèse inédite, Université de Tours, 2005.
    Migrations culturelles de l'histoire de la représentation aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe, Musicorum, Université de Tours, 2004 ; comprend deux articles : Georgia Kondyli, « Les Danaïdes ou les migrations d'un mythe sur la scène au 18ème siècle » ; Elena Biggi Parodi, « Les Danaïdes di Salieri diretta da Gaspare Spontini (Parigi, 1817) ».



 
Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
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