Jeudi 1 janvier 2009 4 01 /01 /2009 02:26

« Ha là là là là là là là »
Ronsard, Le Nuage ou l'Ivrogne



    Que cette nouvelle année vous trouve plutôt :




ou plutôt :





ou bien encore :





à moins que ce ne soit :




ou carrément :





voire :





le Bajablog vous souhaite bien du plaisir !




    Et pour traverser les prochains mois en dansant par-dessus les obstacles et en variant le pas avec obstination, voici le dernier mouvement de la Sonate en ut mineur D. 958 de Schubert par Elisabeth Leonskaja (il suffit de cliquer et d'attendre quelques secondes).





Remerciements à Joan Sutherland, Irmgard Seefried, Josef Greindl, Gabriel Bacquier, Nicolai Gedda, Hans Beirer et Inge Borkh pour leur aimable concours.

Par Bajazet - Publié dans : Divers
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Mercredi 31 décembre 2008 3 31 /12 /2008 19:05


    Saint Sylvestre ! Le nom
seul suffit à flairer l’embrouille. Vous en connaissez beaucoup, des Sylvestre, vous ? À part Grominet, dans Titi et Grominet ? Déjà ça partait mal. Et puis, on a beau vous faire croire que ce jour de bascule est un jour de joie, à coups de flonflons, comment voulez-vous marcher dans la combine ? C’était peut-être bon du temps où on dansait ce qui ressemblait à des danses, et encore… Où est-il, le temps où Werther trouvait l’ivresse en valsant avec Charlotte, « roulant les uns autour des autres comme des sphères célestes » ? Peu d’années après, Emma Bovary se rendait au bal et mettait son gant dans le verre : c’était cuit. Mais considérez même cette Chauve-souris dont on a voulu faire l’emblème de la liesse du bout d’an. Quelle musique plus fastueusement mélancolique ? Prenez ses mélodies les plus amples, les plus enveloppantes : c’est la Sirène du deuil qui les chante. Et quel réveillon plus lamentable ? Quelle peinture plus pathétique de la civilisation ?

    Zum Rindfleisch, wie zur Suppe,
    Zum Braten keinen Mann !


    Pour le bœuf mode comme pour le potage,
    Pour le rôti, aucun homme en accompagnement !

Das geniert Sie nicht ? À la bonne heure. Attaché ce nonobstant à la Tradition, le Bajablog se résout à vous offrir une tranche d’opérette plus ou moins viennoise, choisie et découpée avec délicatesse. Alors voilà : c’est de l’opérette, mais c’est carrément tristounet.

    Il y a 80 ans, le 4 octobre 1928, était créée à Berlin Friederike de Franz Lehar, avec en tête d’affiche le ténor-star Richard Tauber. Énorme succès (400 représentations de rang) et sarcasmes de rigueur : car le sujet n’était autre que l’idylle, au cours de l’année 1771, entre le jeune Goethe, alors étudiant à Strasbourg, et Frédérique Brion, fille plus jeune encore d’un pasteur de Sesenheim en Alsace. De ces quelques mois datent les poèmes Mailied, Erwache Friederike et bien sûr le fameux Willkommen und Abschied, qui devait fournir à Schubert la matière d’un lied magnifique. Abschied, adieu : c’est Goethe qui semble avoir rompu brutalement en quittant Strasbourg.



    Le librettiste Fritz Löhner brode là-dessus. Acte I : rencontre des amoureux au village et au printemps. Acte II : lors d’une soirée mondaine à Strasbourg, Frédérique apprend que le grand-duc de Saxe-Weimar appelle Goethe auprès de lui, et de dépit elle feint la froideur ; Goethe troublé part sans lui dire adieu. Acte III : huit ans ont passé, Goethe reparaît au village en compagnie du grand-duc ; Frédérique et lui se disent adieu cette fois, conscients que leur routes devaient diverger. Or cette opérette sentimentale, cette idylle désenchantée recycle des poèmes que Goethe écrivit à cette époque. Ainsi Lehar met-il en musique Heidenröslein, après Schubert et Brahms, mais surtout la fin du Mailied, réécrit pour les besoins de la cantilène de Tauber (voir ici), ce qui donna le tube «  O Mädchen, mein Mädchen, / Wie lieb ich dich ! ». C’est sur cet aspect que se concentrèrent les railleries du monde littéraire, Karl Kraus en tête. Le compositeur était du reste parfaitement conscient de prêter la main à un « blasphème ». Le succès éclatant de Friederike se heurta à son interdiction par le régime nazi. Fritz Löhner mourut au camp de Dachau, et toute sa famille fut exterminée.

    Le succès de l’œuvre s’est cristallisé sur l’air de ténor cité, mais aussi sur un air beaucoup plus curieux de la soprane. Il prend place à la fin de l’acte II, quand Frédérique se retrouve seule et affligée. Elle s’adresse alors à l’absent : « Warum hast du mich wach geküßt ? ». Une illustre habituée vous l’offre pour bien ensevelir cette année. Ce qu’elle en fait mérite de ne pas s’effaroucher du décor ni du costume.




Et si cela ne vous satisfait pas, comme je ne suis pas chien, vous pouvez vous revancher avec la Czardas de La Chauve-Souris, toujours par Edda Moser, mais cette fois accompagnée par Pierre Boulez. Pour l'ambiance, cliquer ci-dessous.




Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /2008 16:49

Parlez-moi d’amour !
« Un drôle de récital »
Felicity Lott
Théâtre National de Toulouse, 28 décembre 2008


Mise en scène : Laurent Pelly
Jason Carr, piano
Olivier Sferlazza, acteur-danseur
Fabien Tony et Charlotte Lederlin, violons
Isabelle Mension, alto
Vincent Pouchet, violoncelle


Programme* :
J. Lenoir : Parlez-moi d’amour
O. Straus : C’est la saison d’amour ; Je ne suis pas ce que l’on pense
Fr. Poulenc : La Dame de Monte-Carlo
M. Yvain : Yes ! ; Je chante la nuit
R. Hahn : Chanson d’automne (Verlaine)
J. Kosma : Les Feuilles mortes
St. Sondheim : Losing my mind
R. Rodgers et L. Hart : Bewitched
H. Martin : Have yourself a merry little christmas
Mireille [Berl] : Tant pis pour la rime
Bénabar : Le Dîner
[?] : À quoi servent les maris
[?] : La Famille Martin
[?] : I’m tone-deaf
[?] : I’m looking for a bear
etc.


* La fiche-programme fournie par le théâtre ne donnait pas le détail des morceaux interprétés, à peine quelques noms de compositeurs dont Offenbach, que je n’ai pas identifié dans le spectacle : j’indique donc approximativement quelques titres avec ce que j’ai reconnu.





    La fameuse chanson de Lucienne Boyer donne son titre à ce spectacle d’une heure et quart environ, mais l’impression initiale que tout va tourner autour de l’amour toujours se dissipe dès La Dame de Monte-Carlo. Si les facettes du sentiment amoureux fournissent le gros du programme, on y trouve aussi bien l’élégie abstraite de Chanson d’automne, la fantaisie verbale de La Famille Martin (entièrement construite sur les rimes –in et –ine) ou de Tant pis pour la rime de Mireille (chanson d’amour en trompe-l’œil), ou encore l’image réflexive de la cantatrice d’opéra, esquissée dans Je ne suis pas ce que l’on pense avant d’être développée en numéro hilarant dans I’m tone-deaf, confession d’une chanteuse qui a perdu la justesse des notes, évoque ses collaborations avec Karajan ou Kleiber, et rêve de finir sa carrière dans les concerts de la BBC — les lettres b b c ou d e a f permettant des jeux sonores puisqu'elles désignent aussi des notes de musique. Le spectacle, conçu comme « un drôle de récital », s’offre ainsi comme un creuset où les divers aspects de l’art de Felicity Lott viennent se fondre, avec leur humour et leurs humeurs, pour mieux se déployer.

    Le cadre en est fourni par le rite du récital avec piano (placé côté jardin comme il se doit), sans décor et sur fond de rideau noir, mais véritablement « mis en scène », étendu, distordu. Non seulement Jason Carr sort de la discrétion obligée de l’accompagnateur, morigénant Lott dans I’m tone-deaf ou interceptant la pizza que la cantatrice a commandée ; non seulement quand le fond de scène s’ouvre pour faire apparaître un quatuor à cordes accompagnant Lott dans une étonnante transcription du Dîner de Bénébar ; mais surtout parce que Lott est précédée et accompagnée par le mime dansant Olivier Sferlazza, qui incarne tour à tour le machiniste, le cavalier galant, le mari, l’amant paresseux, le papillon, l’oiseau, l’automne, la neige, l’ours… ou qui prête à Lott une paire de bras supplémentaires dans Losing my mind.

    Si on retrouve les qualités poétiques de fantaisie habituelles à Pelly, il faut souligner combien le spectacle est réglé une légèreté de touche et une économie remarquables : les facéties ou les surprises n’apparaissent jamais indiscrètes et ne parasitent pas la musique. Si l’invention paraît un peu convenue çà ou là, elle n’alourdit jamais l’élégance d’ensemble d’une performance dont Felicity Lott reste le cœur admirable. L’enchaînement des numéros chantés (en français, en anglais et même en anglais à la française), à peine suspendu par la chanson de Lucienne Boyer confiée au pianiste seul, paraît de plus en plus captivant au fur et à mesure que le spectacle se déroule, et c’est à peine si l’intégralité de La Dame de Monte-Carlo paraît trop longue dans l’économie d’ensemble. Il est vrai que je n’aime pas cette œuvre (c’est peu de le dire) mais elle introduit à un quart d’heure du début, un premier contraste avec les chansons railleuses ou spirituelles d’abord présentées, creuse ainsi le climat poétique sur scène, d’autant plus que Lott (que Pelly avait dirigée précédemment dans La Voix humaine) lui confère un chic et un frémissement rares. On retrouve ainsi, amplifiée, magnifiée, la logique paradoxale du récital où l’interprète doit se montrer capable de changer d’affect et de registre en quelques secondes. Cette continuité paradoxale installe alors avec la plus grande souplesse des changements d’éclairage, qui donnent soudain à Je chante la nuit, à la Chanson d’automne de Hahn ou au standard Bewitched une puissance expressive incroyable sans que la cantatrice élève jamais le ton, au contraire.

    N’était en effet la fluidité aérienne du spectacle, on pourrait parler de monument à la gloire de Lott. Disons plutôt hommage alors, hommage à celle qui se montre moins cantatrice qu’artiste avant tout, encore qu’une telle maîtrise de l’instrument plonge dans l’émerveillement. Le grave s'est éclipsé, le timbre a perdu en étoffe : cose note. Mais le soutien, le génie de la phrase, le frémissement élégant de la ligne sont incroyables. Et que dire de cet art du diminuendo et du pianissimo, de cette discipline stupéfiante qui nimbe, in extremis, Losing my mind ou Bewitched ? Il n’est pas jusque dans la science de chanter faux (I’m tone-deaf) où Felicity Lott n’excelle.

    Quand on sait, ou plutôt quand on imagine la concentration qu’exige un tel spectacle, où il s’agit de chanter pendant plus d’une heure les choses les plus délicates tout en jouant la comédie, valsant, sautant, on mesure certes la performance, mais non point tant qu’en contemplant à quel point rien chez Lott ne trahit l’effort, ni dans le maintien, ni dans le geste, ni dans un visage jamais crispé, où le sourire et la bouche semblent dissimuler qu’elle chante au lieu de parler le plus simplement du monde. Les amateurs de mots chics parleront de sprezzatura. Lott est de ces chanteurs qui ont un don de sympathie évident mais sans abdiquer la distance nécessaire à l’élégance, et on pourrait dire que cet effacement visible de la technique entre dans ce rayonnement particulier d’une artiste familière par certains côtés, mais qu’on se plaît d’abord à contempler.

    Pour les besoins du spectacle, Lott a repris la redingote à brandebourgs qu’elle portait dans La Grande Duchesse, mais portée sur une robe du soir bleu nuit, fendue sur le côté. Elle est coiffée avec un admirable chignon serpentin, assez compliqué, mais qui lui aussi s’impose par l’évidence de l’élégance. Il faudrait pour l’occasion forger l’idée d’une unité d’élégance : car celle que respire cette haute personne rayonne sur tout ce qu’elle chante, même quand on frôle le grivois, comme dans Yes !. Dès lors, ce n’est pas le fait que la chanteuse d’opéra puisse s’imposer comme « meneuse de revue » qui me paraît en jeu, et je ne crois pas que ce qui tend à devenir un cliché de la critique rende compte de l’esprit du spectacle. Ce « drôle de récital » est en fait un « hyper-récital », où « ze queen of ze trapèze » parcourt son royaume. J’ai été très impressionné par le fait que Lott chante une chanson comme Bewitched, alanguie sur le piano, mais sans jamais relâcher ou encanailler le style ni même le changer fondamentalement : elle chante ça avec la même poésie et la même concentration que le Reynaldo Hahn d’après Verlaine. Peut-être parce que le style caractéristique de cette cantatrice-poète est précisément un mixte féminin de raffinement et de simplicité, d’où vient cette justesse qui plane au-dessus du dénivelé des genres. Pour prétendre au rang de muse des amusements, peut-être faut-il avoir, tout simplement, la discipline infuse d’une grande chanteuse classique. Et hop, on réécoute ses interventions dans l’Ode pour le jour de la Sainte Cécile de Haendel.



Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /2008 17:50


    Elle ne doit pas son nom à la Dauphine du temps de Rameau, cette place parisienne contemporaine de la Place Royale (actuelle Place des Vosges), puisque c'est en l'honneur du futur Louis XIII qu'elle fut édifiée, triangulaire et close, à la pointe de l'Île de la Cité, tout contre le Pont-Neuf portant la statue équestre de Henri IV.
      Noble s'il en fut, altérée pourtant depuis le XVIIe siècle, elle reste discrète, enclose, on s'y croirait dans une petite ville de province ancienne et paisible si malgré tout elle ne portait trace de l'idée et de la main du grand Achille*. C'est pour ainsi dire une place au secret, que le roman s'est fait fort de représenter. On y passe dans Nadja ou dans Le Paysan de Paris. Et elle forme évidemment un pendant surprenant avec la place Blanche dans la chanson où Jacques Dutronc joue au Dauphin.


* Attention, cher Jean-Charles, non pas Achille Ratti mais Achille de Harlay ;-)




    Mais revenons à un autre Louis : Aragon, qui écrivit Les Amants de la Place Dauphine (à ne pas confondre avec ceux du Pont-Neuf, per pietà !). Ce poème de la nuit et du matin, piéton mais aérien, Pierre Barouh en a fait une chanson pour Françoise Kucheida, qui trouve là une nouvelle occasion d'étendre magnifiquement le temps de la chanson tel qu'il est normé pour la diffusion radiophonique. Barouh lui donne la réplique en Jean-Julien.

    À quoi bon le texte complet ? voici la chanson à écouter, extraite de l'album De la Scarpe à la Seine.




Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
- Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /2008 04:54


    Puisque voilà passées les affres de Noël, retour à de la musique plus digne de nos oreilles, et revoilà les airs de concert de Mozart, et la dédicataire Aloysia Weber, pour ce K. 418 « Vorrei spiegarvi ». Il en avait d’ailleurs été déjà question dans certaine discussion sur les disques de Gruberova. Je profite des nouvelles fonctions du blog pour confronter ci-après 4 versions de cette quintessence (en avant pour les grands mots !) de la poésie mozartienne, et je signale à cette occasion qu’on peut aussi entendre Edita Gruberova et Harnoncourt à partir de la page où il avait été question d’un autre air destiné à Aloysia : « Ah, se in ciel » K. 538.





    Cet air K. 418 fait partie d’un ensemble de trois airs de remplacement que Mozart a composés pour être substitués aux musiques originales dans l’opéra de Pasquale Anfossi Il Curioso indiscreto, « dramma giocoso » sur un livret de Bertati représenté à Vienne en juin 1783. L’un était destiné au fameux ténor Valentin Adamberger, créateur de Belmonte dans L’Enlèvement au sérail : il s’agit de « Per pietà non ricercate » K. 420, que chante le comte de Ripaverde. Les deux autres sont des airs de Clorinda, dont Aloysia tenait le rôle : d’une part l’air de fureur et de voltige « No, che non sei capace » K. 419, et d’autre part celui-ci, le premier dans le déroulement de l’action dramatique, inspirée d’un épisode du Don Quichotte. Le manuscrit autographe de Mozart en est perdu depuis 1945.


    La situation (I, 6) est la suivante. « Le marquis de Calandrano voudrait éprouver la fidélité de sa fiancée, Clorinde. Le comte de Ripaverde, un de ses amis, devra donc faire la cour à Clorinde. Il y consent, mais à contre-cœur. Sa première tentative échoue, mais à son second essai Clorinde commence à hésiter. Troublés, confus, Clorinde et le Comte sont face à face. Dans cet air, Clorinde avoue à mots couverts au Comte son amour, mais aux prises avec la douleur et la jalousie qu’elle éprouve à l’égard d’Émilie, la fiancée du Comte, elle demande à ce dernier de s’éloigner. » (L’Avant-Scène Musique, n° consacré aux Airs de concert de Mozart, 1984, p. 60-61).


    Vorrei spiegarvi, o Dio !           
        Je voudrais vous exprimer, ô Ciel !
    Qual è l’affanno mio ;               
        Quel est mon émoi ;
    Ma mi condanna il fato             
        Mais le destin me condamne
    A piangere e tacer.                    
        À pleurer et à me taire.

    Arder non puo il mio core        
        Mon cœur ne peut brûler
    Per chi vorrebe amore              
        Pour qui l’Amour le voudrait
    E fa che cruda io sembri          
        Et si je parais cruelle,
    Un barbaro dover.                    
        C’est à cause d’un devoir barbare.

    Ah conte, partite,                     
        Ah Comte, partez,
    Correte, fuggite                       
        Courez, fuyez
    Lontano da me.                       
        Loin de moi.
    La vostra diletta                       
        Votre bien-aimée,
    Emilia v’aspetta.                      
        Émilie, vous attend.
    Languir non la fate,                 
        Ne la faites pas languir,
    È degna d’amor.                        
        Elle est digne de votre amour.
   
    Ah stelle spietate !                   
        Ah sort impitoyable !
    Nemiche mi siete.                    
        Tu es mon ennemi.
    (Mi perdo s’ei resta, o Dio !)   
        (Je me perds s’il reste, ô Ciel !)       
    Partite, correte,                         
        Partez, courez,
    D’amor non parlate,                 
        Ne me parlez pas d’amour,
    È vostro il suo cor.                   
        Car son cœur est à vous.



    La parenté de la situation avec le futur Così fan tutte est évidente, même si les données du livret sont ici moins équivoques. On remarque du reste, au sein du « dramma giocoso », le mélange de la comédie fondée sur le stratagème et d’un pathétique sentimental qui s’exprime dans un langage noble, particulièrement sensible dans l’apostrophe aux « stelle spietate ».

    L’air exprime ainsi la confusion du personnage, en deux parties, souligné chez Mozart par le passage de l’Adagio initial à un Allegro à partir de « Ah conte… ». Cette bipartition est inscrite dans le texte poétique. D’abord, deux strophes qui ne constituent en rien un monologue, contrairement à ce qu’affirme Jean-Victor Hocquard (Mozart dans ses airs de concert, 1989). Car Clorinde n’est pas seule qui implorerait le Ciel : l’air d’un bout à l’autre est chanté face au Comte, à qui est adressée cette rhétorique de l’ineffable, traditionnelle à l’opéra au moins depuis Métastase (on peut aussi songer à ce que chante Ilia à Idamante dans la version de Vienne : « Spiegarti non poss’io etc. »). Simplement, dans ces 8 premiers vers, le discours a pour objet les sentiments ambigus du personnage, refusant un amour qui cependant s’exprime.

    Ensuite, le discours devient plus dramatique en ce qu’il apostrophe expressément le Comte en multipliant les impératifs de façon véhémente. C’est un autre régime (rhétorique et scénique) du trouble qui s’impose alors, avec référence constante au couple formé par le Comte et son Émilie. L’insertion de l’apostrophe aux puissances célestes, d’un ton ouvertement tragique, comme l’aparté qui suit, permettent de surcroît de donner aux vers, au sein de leur unité de sens, une grande mobilité qui mime plus vivement un désarroi que l’Adagio exprimait de façon plus analytique. La reprise finale des impératifs « partite, correte » donne d’ailleurs l’occasion à Mozart de renchérir sur la trépidation rythmique et l’instabilité mélodique.

    Car cette deuxième partie de l’air, plus immédiatement théâtrale dans ses paroles comme dans sa musique, est aussi bien moins riche et singulière que l’air de forme ABA’ que Mozart déploie sur les deux strophes initiales, et où la voix dialogue avec le hautbois solo, l’orchestre comptant du reste un second hautbois, deux bassons et deux cors en sus des cordes. C’est assez exactement déjà le climat poétique et nocturne de Così fan tutte :

    « Les premiers violons font entendre sans cesse une petite figure d’arpège – qu’on dirait presque élastique – sur un tapis de pizzicati des autres cordes, tout cela en sourdine ; tout cela coloré par touches des instruments à vent. Les lignes mélodiques s’alanguissent à tout moment d’inflexions chromatiques ou d’emprunts mineurs. Cet aveu masqué d’une faiblesse est ainsi légèrement brouillé par une sorte de technique de pastel sonore – l’ensemble a quelque chose d’une serenata – qui évoque par avance les trésors de nuances qui irisent et cernent en même temps les cruautés sentimentales de Così fan tutte. »
(R. Stricker dans le n° cité de L’Avant-Scène Musique, p. 90).


    Et l’impression de monologue, si on ne connaît pas les données de cette scène, est justement produite par ce climat singulier de la musique. Car à entendre la soliste ainsi chanter avec le hautbois, enveloppés tous deux dans un orchestre aérien, suspendu, on jurerait entendre chanter dans la solitude. Mais la poésie nocturne de cet air de substitution n'a rien à voir avec l'ironie calculée du « Deh vieni non tardar » de Suzanne.

    Cette pure qualité lyrique se soustrait ainsi au cadre dramatique d’une scène à deux personnages, comme si devait primer la suspension méditative où l’affect douloureux se répand et se sublime en lignes hédonistes. Visconti ne pouvait pas mieux choisir que cet air (chanté par Emilia Ravaglia) comme musique de chevet du Professeur joué par Burt Lancaster dans Gruppo di famiglia in un interno (bêtement traduit par Violence et passion). En un sens, Mozart trahit la situation scénique par cette silencieuse émancipation du chant, où se diluent conjointement le sentiment de la durée et l’orientation rhétorique du discours. Préséance de l’espace sonore et imaginaire sur le temps de l’action dramatique et préséance de la poésie sur le théâtre, que l’Allegro rendent d’autant plus sensibles, et précieuses.


Discographie

1933 : Ria Ginster, dir. O. Holger (EMI)
1951 : Maria Stader, dir. H. Erisman (EMI)
1955 : Ilse Hollweg, dir. J. Pritchard (Philips)
1960 : Rita Streich, dir. Mackerras (DG)
1962 : Maria Stader, dir. Baumgartner (DG)
1969 (?) : Ingeborg Hallstein, dir. Patané (Eurodisc)
1971 ( ?) : Jutta Vulpius, dir. Suitner (Eterna, rééd. Berlin Classics)
1974 : Beverly Sills, dir. Ceccato (ABC, rééd. DG)
1975 : Margaret Price, dir. Lockhart (RCA)
1978 : Joan Sutherland, dir. Boyge (Decca)
1979 : Judith Blegen, dir. Zukerman (CBS)
1982 : Elfriede Höbarth, dir. G. Fischer (Decca)
1983 : Edita Gruberova, dir. Hager (DG)
1984 : Jeanette Scovotti, dir. Blomstedt (Eterna, rééd. Berlin Classics)
1990 : Kathleen Battle, dir. Previn (EMI)
1991 : Edita Gruberova, dir. Harnoncourt (Teldec)
1994 : Natalie Dessay, dir. Guschlbauer (EMI)
1996 : Sumi Jo, dir. Montgomery (Erato)
1997 : Christine Schäfer, dir. Abbado (DG)
1998 : Elena Mosuc, dir. Marinescu (Arte Nova)
1998 : Cynthia Sieden, dir. Brüggen (Glossa)
1999 : Helen Kwon, dir. Pommer (Arte Nova)
2001 : Tracy Dahl, dir. Bernardi (CBC)
2002 : Francine van der Heyden, dir. Spanjaard (Brilliant)
2008 : Patricia Petibon, dir. Harding (DG)



Et pour vous faire une idée, voici 4 versions à écouter :

¶ la plus virtuose : Edita Gruberova sans filet, raffinant la finesse
Cliquer ICI pour écouter.
(L'accès direct bloque, à la différence des versions ci-dessous, et je ne sais pas pourquoi ^^)



¶ la moins connue : Elena Mosuc



¶ la plus noble : Margaret Price dans sa gloire
    (Adagio puis Allegro)




¶ la plus délicate : Judith Blegen (mais gare au hautbois)


Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 14 commentaires - Recommander
Vendredi 26 décembre 2008 5 26 /12 /2008 03:39



Weltstars singen Weihnachtslieder
1 DVD Warner (2002)




1) Mirella Freni : Ave Maria de Gounod
2) Hermann Prey : O Tannenbaum
3) Kurt Rydl : Jingle bells
4) Peter Dvorsky : Post troika
5) Edda Moser : Fröhliche Weihnacht überall
6) Kurt Rydl : Santa Claus is coming to town
7) Peter Hofmann : Adeste fideles
8) Katia Ricciarelli : Mille cherubini in coro (d’après Schubert)
9) Edita Gruberova : Leise rieselt der Schnee
10) Placido Domingo : Minuit, chrétiens
11) José Carreras : White Christmas
12) Wiener Sängerknaben : Vom Himmel hoch
13) Placido Domingo : Stille Nacht
14) Nicolai Ghiaurov : extrait de La Favorita
15) Luciano Pavarotti : Gesù Bambino

+ Gustl Bayrhammer lit au coin du feu le récit évangélique de la Nativité



    Le copyright est de 1992 mais l’origine de ce DVD enneigé, qui reproduit un programme télévisé de Noël destiné aux enfants, remonte aux années 80 puisqu’un disque était d’abord paru, qui réunissait ce même attelage de « stars », typique des pays germaniques (Peter Hofmann et plus encore Kurt Rydl seraient-ils qualifiés de stars sinon ?). La réalisation, à la fois kitsch et cheap, exhibe un play-back désastreux comme rarement, le lien entre les numéros musicaux étant réalisé par Gustl Bayrhammer, au nom prédestiné, puisque non seulement il fait entendre un accent bavarois savoureux dans sa lecture du récit de l’Évangile, mais que de surcroît il ressemble au père de Romy Schneider dans Sissi (« Papili » pour les initiés) mais qui bénéficierait du confort de l’après-guerre, mollement installé dans un fauteuil de velours entre un feu de cheminée et un énorme sapin de Noël.

    Les « chants de Noël » ici proposés rassemblent quelques classiques allemands, comme O Tannenbaum, Fröliche Weihnacht überall ou plus encore Leise rieselt der Schnee, avec son adverbe weihnachtlich idiomatique et intraduisible tel quel en français (il faudrait pouvoir dire noëllement). Mais on vise évidemment un public international avec White Christmas (dévolu à Carreras qui s’en tire moyennement) ou les deux chansons américaines qu’exécute Kurt Rydl, les deux chanteurs étant travestis en Père Noël (mais des deux seul Rydl porte une barbe, naturelle). Certains titres sont d’ailleurs polyglottes : pour Minuit, chrétiens Domingo chante en français puis en anglais, avant d’alterner allemand, anglais et espagnol dans Douce nuit, à l’instar de Peter Hofmann, qui chante Adeste fideles en latin, puis en anglais, puis en allemand. On se demandera par ailleurs ce que vient faire là l’improbable extrait de La Favorita de Donizetti chanté par un Ghiaurov dominicain sous un vitrail en diapositive.

    Comme on pouvait le craindre, les musiques choisies sont généralement proposées dans des arrangements sirupeux ou pauvres qui fleurent l’émission de variétés. De ce point de vue, ça commence très fort avec un Ave Maria de Gounod où la voix de la soliste est agrémentée d’un chœur dont les sopranos roucoulent dans le suraigu. Mirella Freni apparaît d’abord, emmitouflée dans une capuche de fourrure, en médaillon en haut à gauche de l’écran, pendant qu’un groupuscule de fidèles vénérables arpente un chemin de neige jusqu’à l'église où les attend… Freni en renard bleu (?) devant un sapin (!). On s’installe sur les bancs, la moyenne d’âge est de 68 ans à vue de pays. La soliste ne gagne guère à être filmée de près, avec ses yeux morts, ses dents découvertes et son air de Mireille Matthieu, que ne rattrape guère une interprétation plébéienne, aux intonations floues, pour cette musique déjà passablement frelatée.

    Rien à voir avec Katia Ricciarelli, dans une adaptation en italien de cette Berceuse de Schubert (« Schlafe, schlafe » D. 498) que Richard Strauss avait transposée pour les nymphes d’Ariane à Naxos. Ce qu’on voit à l’écran est assez terrible pourtant : apprêtée comme une petite bourgeoise se rendant au réveillon, Ricciarelli est plantée dans une grange improbable où un âne fait des facéties avec les oreilles tandis qu’un Joseph babacool et sa Marie qui a l’air d’une Sheila couperosée fixent extatiques une botte de foin. Mais on oublie tout en entendant le chant caressant, moelleux, sans consonnes mais supérieurement tenu, d’un soprano à la fois angélique et maternel, qui pour le coup pourrait concourir pour le titre de plus belle voix du monde. Onirique.

    Cependant, on pourrait presque s’inquiéter d’un fossé culturel entre le Sud et les terres germaniques, s’il est vrai que les artistes latins paraissent se complaire ici dans une pose contemplative, quand leurs collègues allemands (ou tchécoslovaques) se montrent occupés à diverses activités, eux ! Marie est du parti des Italiens, mais Marthe est l’apanage de ceux du Nord. Hermann Prey marche dans la forêt avec deux marmots à la recherche d’un sapin décoré. Peter Hofmann lit, écrit, manipule un téléscope. Peter Dvorsky conduit une locomotive à vapeur. Edita Gruberova met la dernière main à un joli paquet cadeau avant de remettre du bois dans le foyer.

    La palme revient à Edda Moser qui en l’espace de 2 minutes, et en tablier, sable la pâte, découpe des Spitzbuben en forme d’étoiles, les enfourne, ôte du four la plaque précédente, dispose les biscuits sur un compotier avant de les amener à l’étal de la pâtisserie… le tout en chantant, en regardant le ciel d’un air béat ou en penchant la tête, tout sourire, à la manière d’Anne-Marie Peysson quand elle présentait des recettes de cuisine à la TV en compagnie de Michel Guérard. La musique est redoutablement banale, mais le relief et le sens du second degré propres à Moser finissent par rendre la chose goûteuse.

  Edita Gruberova, elle, encore juvénile, regarde d’abord tomber la neige à la fenêtre, vêtue d’une dirndl
autrichienne. Le chant est d’ailleurs magnifique au début, suave, recueilli, sans maniérisme. Ça se gâte quand elle s’assied devant la cheminée pour enrubanner son cadeau, car aussitôt elle se met à flûter dans l’aigu et sans paroles. Le fait même qu’elle se saississe d’une bûche juste après casse un peu l’ambiance, surtout qu’elle finit par annoncer la naissance du Christ appuyée au linteau, la main accorte sur la hanche. Sacrée Grubi !

  Musicalement, c’est peut-être Hermann Prey qui délivre la plus belle qualité de chant de cette galerie. L’accompagnement instrumental est sautillant, avec même un clavecin, mais le baryton respire à la fois la noblesse et la simplicité, avec un allemand d’une tendresse et d’une humanité magnifiques. Et quel timbre ! Peter Hofmann, pour sa part, vaut plus pour sa chevelure blonde de Siegmund que pour la netteté de son chant. Ça part un peu dans tous les sens, mais il y a un grain de voix indéniable. On est surtout sensible à la mise en scène de cet Adeste fideles, dont je n’avais plus entendu la musique depuis d’antiques messes de Noël. C’est qu’on nous la joue « vieille Allemagne », entre Hans Sachs et le Palestrina de Pfitzner. Dans une bibliothèque baroque, le ténor renfrogné, portant une robe violine et noire avec une fraise, extrait un incunable d’un rayon, l’époussette, en contemple les enluminures, écrit à la plume d’oie, déambule parmi des globes terrestres, observe les étoiles. Le ténor tchèque Peter Dvorsky, depuis sa locomotive et dans ses meilleures années apparemment, dispense en revanche un chant rayonnant, dans une musique d’allure slave mais indéterminée.

    À Kurt Rydl revient, je l’ai dit, l’emploi de Père Noël anglo-saxon, voix de basse noire et orchestre pataud. On le voit d’abord voituré en traineau pour Jingle bells, puis promenant dans une espèce de marché de Noël les deux marmots qui apparaissent dans plusieurs de ces clips. Les deux mêmes (un petit garçon et une fille plus grande) montent laborieusement dans la calèche d’un José Carreras qui se traîne mollement dans une rue victorienne (Quality Street ?). Comme le chant de Carreras n’a à peu près aucun intérêt, et qu’il semble se demander ce qu’il fait là, on pense plutôt, en le voyant palper distraitement les deux enfants, à une suite citadine du Tour d’écrou.

    Placido Domingo a droit à deux airs. Minuit, chrétiens est donné en voix off pendant un travelling sur une crèche baroque – comme si l’effacement de l’interprète s’imposait pour un chant de Noël qui véhicule encore l’ancienne théologie de la Nativité (« Pour effacer la tache originelle, et de son Père arrêter le courroux »). Pour Stille Nacht par contre, on y va gaiement dans l’exhibition domestique bon chic bon genre. Domingo, clean et cravaté devant un arbre de Noël, semble faire un bout d’essai pour Ce que le Ciel permet de Sirk, avant que des gosses au sourire niais ne viennent réclamer leurs cadeaux. La voix du ténor m’a parue du reste nasale et contrainte, et la post-synchronisation, là comme ailleurs, est un naufrage.

    Il revient à Luciano Pavarotti de fermer la marche, pour une crèche vivante à l’église et en costumes nazaréens. Son accoutrement est ridicule (le couvre-chef moyen-oriental ressemble à un vieux torchon) mais les mines du ténor à peine moins, entre expression de douleur « à la Paillasse » et sourire onctueux « de Noël ». Voyelles béantes, as usual, mais avec un beau pianissimo à la fin (pas très timbré quand même). Il chante avec trois enfants déguisés qui gémissent « Venite, adoremus Dominum ». Les Petits Chanteurs de Vienne, endimanchés dans le grand escalier de l’Opéra de Vienne (ou est-ce le Singverein ?), sont plus professionnels, mais propres sur eux jusqu’à l’effroi, avec un même faux air de Sabine Azéma — cauchemardesque.

    À la fin, chacun des chanteurs apparaît successivement à l’écran pour un message de Noël, en allemand, en anglais, en italien ou en espagnol. On entend même Gruberova tout sourire souhaiter un joyeux Noël dans sa langue natale : la voix est d’une fraîcheur adolescente, elle a l’air d’avoir 17 ans, ou plutôt elle ressemble à une hôtesse affectée à la bienvenue des touristes dans un chalet. Ricciarelli s’adresse aux bambini, Carreras aux niños, Pavarotti (équanime) souhaite un bon Noël « first to the children, and then to the rest ». Hofmann fait toujours la gueule : peut-être que sa fraise lui serre trop le cou ? Prey émeut étrangement par la beauté souple et chaleureuse de son allemand (et quel timbre de voix, décidément !). Enfin Edda Moser, avec un sourire indicible, se distingue en faisant l’impasse sur les Kinder, mais adresse ses vœux à ceux qui sont dans la solitude (« den einsamen Menschen »). On n’en sera pas étonné.






Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mercredi 24 décembre 2008 3 24 /12 /2008 18:36


    Et s'il n'en restait qu'une… ce serait peut-être celle-là. Un de mes bons amis disait jadis, avec une vigueur sans doute excessive : il n'y a plus que Brigitte qui me fassbaender. Je garantis cette saillie authentique, ce qui ne l'excusera pas, mais heureux qui pèche par amour, n'est-ce pas ? Ouais, bon, c'est Noël !…

   J'ai assez peu parlé encore de Fassbaender, à peine de son illustre père. L'occasion de revenir sur elle m'est fournie par un entretien qu'elle a accordé l'été dernier à Norman Lebrecht pour BBC3, et que j'ai traduite en français, sauf pour 2 ou 3 phrases difficilement audibles. On trouvera en préambule une chronologie dont la source est la monographie en allemand de Lewinski, déjà citée.



BRIGITTE FASSBAENDER




1939 : 3 juillet : naissance à Berlin de la fille du baryton Willi Domgraf-Fassbaender et de l’actrice Sabine Peters
1948 : études secondaires à Hanovre
1952 : retour à Berlin, fin des études au lycée
1958 : études au conservatoire de Nürenberg ; étudie le chant avec son père ; chante l’Esprit dans une production de Didon & Énée
1960 : audition à l’Opéra de Bavière en décembre

1961 : débuts à Munich à partir d’avril : 4e page de Lohengrin, Nicklausse des Contes d’Hoffmann et 3e Garçon dans La Flûte dirigée par Knappertsbusch. Suivent le Page de Salomé (dir. Böhm) et Olga dans Eugène Onéguine (avec Wunderlich et Prey)
1962 : membre de l’Opéra Studio de Munich, tout juste créé
1963 : première Dorabella et premier Annio, mais aussi Djamileh de Bizet ou la 3e Norne ; chante Les Noces de Stravinsky sous la direction de Kubelik ; premier récital de lied et premier enregistrement (extrait de l’opérette LePaysan fidèle de Leo Fall).
1964 : Annina dans le Rosenkavalier ; production télévisée des Pèlerins de la Mecque de Gluck
1965 : chante Suzuki dans une production TV de Madame Butterfly avec Anneliese Rothenberger ; Dorabella à Düsseldorf ; enregistre pour Archiv Produktion Il Giardino d’Amore d’Alessandro Scarlatti (Vénus). Débuts à l’étranger : le Page de Salomé au Grand-Théâtre de Bordeaux.
1966 : interprète Bach avec Karl Richter (Oratorio de Noël, cantates). Chante dans Agrippina de Haendel au Festival de Munich, dans Le Pescatrici de Haydn et dans le Requiem de Verdi.
1967 : débuts à la Scala (le Page de Salomé) et premier Oktavian à Munich ; enregistre Annio pour Decca avec Kertesz, Berganza et Popp, ainsi que Magdalene des Meistersinger avec Kubelik, Janowitz et Konya.
1968 : débuts en Eboli à Munich ; y chante également Cherubino (avec Böhm, Watson, Grist), Le Turc en Italie, Shéhérazade de Ravel et L’Amour sorcier.
1969 : première Carmen à Munich ; tournée  de lieder en Scandinavie avec Irmgard Seefried.
1970 : enchaîne à Munich Orlofsky, Fricak, Eboli, Carmen, Geschwitz, la 3e Dame ; chante Farnace (Mitridate de Mozart) en concert à Salzbourg
1971 : Marina dans Boris avec Kubelik ; Oktavian à Londres avec Krips, Popp et la Maréchale de Jurinac (mise en scène de Visconti). Nombreux concerts en Europe ; création de Stimmungen de Stockhausen à Paris.

1972 : Oktavian à Munich dans la production légendaire de Schenk sous la direction de Kleiber (nombreuses reprises par la suite) ; Brangäne à l’Opéra de Paris ; Dorabella à Salzbourg avec Böhm, Janowitz, Prey, Schreier (un live sera plus tard publié chez DG).
1973 : Sesto avec la Vitellia de Julia Varady dans la production légendaire de Ponnelle à l'Opéra de Munich
1974 : débuts au Met en Oktavian
1975 : reprend Eboli au Festival de Munich avec Ricciarelli, Cossuta, Raimondi et Wächter
1976 : création à Vienne de Kabale und Liebe de G. von Einem d’après Schiller ; débuts en Marie de Wozzeck à Berlin
1977 : débuts en Charlotte de Werther avec Domingo (Munich, live plus tard publié par Orfeo) ; Jocaste dans Œdipus Rex à Vienne.
1978 : reprend Dorabella à Munich avec Margaret Price et Sawallisch dans une nouvelle mise en scène de Menotti
1979 : Amneris à Munich avec Muti, Domingo, Tomowa-Sintow (live publié chez Orfeo), mais aussi Elisabeth dans Maria Stuarda face à Caballé ; tourne pour la TV dans Hänsel et Gretel (dir. Solti) avec Gruberova, Dernesch, et Jurinac en Sorcière
1980 : Giulietta des Contes d’Hoffmann à Florence dans la mise en scène de Ronconi ; Ramiro dans La Finta Giardiniera à Salzbourg puis au studio ; Requiem de Verdi sous la direction de Muti à Rome et Vérone.
1981 : Sesto de La Clemenza di Tito à Edimbourg et Cologne
1982 : Geschwitz à Berlin, Charlotte à Zurich, Fricka à Vienne
1983 : Geschwitz à Londres et Vienne avec Maazel ; Orfeo de Gluck à Munich avec Jochum et Popp ; premier récital de lied au Wigmore Hall de Londres (elle s’y produira tous les ans par la suite)
1984 : Waltraute à Bayreuth sous la direction de Solti

1985 : récitals de lied en abondance ; débuts aux Schubertiades de Feldkirch
1986 : la Nourrice dans La Femme sans ombre à la Scala ; Fricka et Oktavian au Met ; nombreux concerts avec Giulini
1987 : Mrs. Quickly à Munich dans le Falstaff mis en scène par Strehler ; Klytemnästra à Vienne avec Abbado, Marton et Studer dans la mise en scène de Kupfer (diffusion vidéo ultérieure)
1988 : nombreux concerts avec orchestre (Mahler, Gurre-Lieder) ; dernier Oktavian à Munich.
1989 : Brangäne à Madrid et Barcelone face à l’Isolde de Caballé ; Le Chant de la Terre avec Boulez à Paris
1990 : Mlle Clairon à Glyndebourne avec Haitink ; réalise sa première mise en scène (La Cenerentola à Cobourg)
1992 : met en scène Der ferne Klang (Leeds), Lulu (Innsbruck), Hänsel et Gretel (Augsbourg)
1993 : plus de 30 soirées de lieder ; met en scène Le Songe d’une nuit d’été de Britten à Amsterdam (Christine Schäfer chante Tytania) et La Flûte à Cobourg

1994 : chante son dernier rôle sur scène (Klytämnestra au Met, avec Levine, Behrens, Voigt) ; dernier récital de lieder le 19 décembre ; met en scène le Rosenkavalier à Oldenbourg
1995 : prend la direction du Théâtre de Brunswick (Braunschweig) ; interprète le récitant dans les Gurre-Lieder
1996 : met en scène Don Giovanni, Tristan & Isolde, Susannah de Floyd, Sourire d’une nuit d’été de Sondheim
1997 : met en scène Pelléas & Mélisande et Traviata ; interprète Pierrot lunaire et les parties narratives de La Belle Maguelone de Brahms (déjà gravées dans l’intégrale du cyle avec Leonskaja).
1998 : met en scène Lucio Silla et Rigoletto ; soirée de « mélodrames » à Feldkirch.
1999 : nommée intendante du Tiroler Landestheater à Innsbruck ; met en scène Orphée aux Enfers ; suivra Arabella pour Strasbourg (avec Denoke et Bonde-Hanssen).





    NL : Quand avez-vous vu pour la première fois un opéra représenté sur scène ?

    BF : Je ne me souviens pas précisément. Je devais être très jeune. La première fois que j’ai vu ma mère jouer sur scène, je devais avoir 3 ou 4 ans, et je me souviens d’avoir vu mon père sur scène après la guerre (je devais avoir 10 ou 12 ans) dans ses rôles les plus fameux (Rigoletto, Figaro, le Barbier, etc.). Plus tard, quand j’ai commencé à étudier le chant avec lui, il chantait encore mais il était aussi imprésario et directeur de l’Opéra de Nuremberg.

    NL : La première fois que vous avez vu votre mère sur scène, qu’avez-vous ressenti ? « Elle est à moi » ? Ou « elle est à tous ces gens » ?

    BF : Non, dans ce cas précis, je me souviens que dans la pièce elle était amoureuse d’un des personnages, et quand ils se sont embrassés, je me suis mise à crier : « Ce n’est pas mon père ! Pourquoi est-ce que tu l’embrasses ? ». J’ai perturbé la représentation… (elle rit) Mais j’ai davantage vu les films qu’elle avait tournés.

    NL : C’était une actrice très demandée.

    BF : Oui, elle travaillait beaucoup à l’époque, mais surtout avant ma naissance. Car après ma naissance elle est tombée très malade, et elle a arrêté de travailler. Sa période de gloire au cinéma a été le début des années 30, jusqu’en 1938 ou 1939. Elle a joué alors dans beaucoup de films. Je les ai en DVD, certains sont amusants à regarder.

    NL : Quels sont vos sentiments à l’égard de votre mère ?

    BF : (un temps) Elle me manque. J’ai de la compassion pour la vie malheureuse, dépressive, qu’elle a eue…

    NL : Après vous avoir mise au monde, elle n’a plus été la même ?

    BF : Non. Elle a failli mourir à ma naissance…

    NL : Vous étiez fille unique ?

    BF : Oui, mon père s’est marié 3 fois, et a eu un enfant à chaque mariage. Elle a failli mourir, disais-je, et de cela je me suis sentie coupable toute ma vie.

    NL : Vous vous êtes retrouvée avec une énorme responsabilité, vous deviez prendre en charge la vie qui lui était refusée ?

    BF : Absolument. Et toutes ses ambitions, elle les a reportées sur moi.


 


    NL : Avez-vous des souvenirs de la guerre ?

   BF : Oh oui, beaucoup. Je me souviens du bombardement de Berlin, qui a poussé mes parents à m’évacuer vers Dresde, où vivaient mes grands-parents. Et là, j’ai connu le 13 février 1944 ; je me rappelle très bien ces deux bombardements gigantesques de Dresde.

  NL : Parlez-moi de Dresde. Comment se passaient les bombardements ? Vos grands-parents vous emmenaient à la cave ? 

    BF : Oui. Dans le jardin de mon grand-père il y avait un bunker. Pendant le premier bombardement nous étions à la cave, et puis la maison s’est effondrée, nous sommes sortis de la maison sous les bombes, nous avons couru jusqu’au bunker où nous avons passé la nuit, c’est comme ça que nous avons survécu. J’étais terrifiée, à cause des cris et des pleurs des adultes ; leurs sentiments se communiquaient à moi ; j’ai ressenti là une frayeur énorme, mais en fait quand vous êtes enfant vous sentez d’abord la terre trembler, la maison trembler, le bunker, vous voyez le feu… Dans ma mémoire, quand j’y repense, c’est comme des scènes dans un film, des visions gigantesques, des images. J’en ai rêvé pendant des années et des années, je rêvais des bruits, des bombes, des sirènes, de tout cela.

    NL : Et après cela vous êtes partis vers l’Ouest.

    BF : Oui. Après les bombardements, il ne restait plus rien, nous avons quitté Dresde à pied, avec à peine des bagages. J’étais en pyjama (c’était arrivé au milieu de la nuit) et pieds nus dans mes chaussons. Ma tante était assise sur les bagages dans une petite charrette, enceinte de 8 mois. Mon grand-père poussait la charrette, ma grand-mère et moi nous marchions à côté, et nous sommes partis. Nous avons parcouru des kilomètres et des kilomètres, et nous sommes arrivés dans une forêt, près d’une rivière. Les gens se réfugiaient là, pensant être plus en sécurité près de l’eau, mais c’était une erreur, il y avait aussi des bombes au phosphore. Toujours est-il que nous avons continué jusqu’à un village, à des kilomètres de Dresde, où mon grand-père connaissait quelqu’un qui tenait un hôtel, et c’est là que nous avons pu nous réfugier. Ensuite mon père est venu de Berlin et nous a ramenés.

    NL : Et vous avez d’autres souvenirs de cette époque ?

   BF : Innombrables, innombrables. C’est l’âge où on commence à développer ses réflexions, à ressentir plus fortement les émotions. Je me rappelle très bien quand les Russes sont entrés dans Berlin, et les Anglais, les Français, les Américains.

    NL : Vous avez subi des attaques de la part des Russes ?

    BF : Oh oui, oui… Toutes les nuits les Russes faisaient irruption chez nous. Ma mère a été violée. Mon père restait là à genoux, il pleurait. Mon père me disait qu’ils la forçaient à nettoyer leurs bottes. C’est arrivé plusieurs fois. Elle en est ressortie détruite. Ce n’est que plus tard que ma mère a dit qu’elle avait été violée à plusieurs reprises.
   Je me souviens que j’ai eu la rougeole, et les soldats russes étaient très gentils avec les enfants. Et quand ils arrivaient dans la maison, avec cette enfant malade dans son lit, ils me portaient des piles de chocolat. Les Français aussi, les Anglais venaient avec des cadeaux. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que sur ces entrefaites ils avaient su qui était mon père. Il était capable de les tenir à distance à cause de sa renommée. « Willy Domgraf-Fassbaender, Kammersänger de l’Opéra d’État Allemand », il avait chanté à Glyndebourne, blablabla, c’était une vedette internationale, et donc ils le connaissaient. Mais parfois il devait chanter pour eux, prouver en quelque sorte qui il était. Je me rappelle bien ça : ils débarquaient à deux heures du matin, et il devait chanter Rigoletto.
    Il y a un moment que je me rappelle en particulier, un des moments les plus forts de toute ma vie. Nous habitions dans une maison comme locataires, il y avait une cave avec des armoires cadenassées. Nous ne savions pas ce qu’il y avait à l’intérieur, nous n’y touchions pas. Un jour, à midi, je jouais au jardin et soudain des soldats russes sont arrivés. Il étaient ivres, ils ont fracturé les armoires : ils ont trouvé des fusils, des uniformes, et des portraits de Hitler. Aussitôt ils ont pensé que c’était à nous. Ils se sont saisis de mon père, l’ont mis contre le mur de la maison, et alors ma mère est arrivée en courant, m’a pris la main, nous avons rejoint mon père, elle m’a poussée contre le mur en disant : « Vous nous tuerez avec lui ! ». Un des Russes a mis en joue, le doigt sur la gachette. Je m’en souviens comme si c’était hier. Et là un autre soldat russe qui passait dans la rue s’est mis à rire et à leur crier : « Laissez-les, ces Allemands, venez ». L’autre s’est mis à rire, la crosse encore contre l’épaule, et puis il est parti. Mon père et ma mère étaient pâles comme le mur de la maison. Je me souviens de la scène, mais je n’avais pas idée de ce que ça signifiait.

    NL : Vous rêvez encore de tout ça ?

  BF : Plus maintenant… Je vais probablement en rêver cette nuit (elle rit), oui après notre conversation, probablement.

    NL : Dans beaucoup de familles qui ont traversé ces événements, un mur de silence s’est installé après la guerre. Était-ce le cas chez vous ?

    BF : Oui. Absolument. Parce que pendant cette période horrible de l’histoire allemande – l’époque nazie –, mes parents ont connu les plus belles années de leur vie. Après la guerre, je ne comprenais pas pourquoi mes parents étaient restés à Berlin, pourquoi ils n’avaient pas émigré. Ma mère disait toujours qu’ils n’avaient nulle part où aller, avec un bébé. Pourtant mon père faisait une carrière internationale… Je ne comprenais pas. J’ai essayé d’en parler, en particulier quand je sortais de chez moi, mais pendant ma scolarité c’était encore tabou – vraiment tabou. Plus tard, quand j’ai pris de plus en plus la mesure de ce qui s’était passé, j’ai essayé d’en discuter. Que vous dirai-je ? Ma génération a eu beaucoup de chance de ne pas avoir à vivre sous un tel régime.

    NL : Vous n’avez pas eu à faire le choix qui s’est présenté à vos parents. Dans leur cas, était-ce le bon choix ou le mauvais ?

   BF : Un choix que je ne peux pas comprendre, que je ne comprends pas. J’entends encore dire : « Nous ne savions pas ». Non, ils savaient. Pas tout, mais beaucoup de choses quand même. Mais cette période affreuse, vous la traversez, vous vivez votre vie, une vie de célébrité, de luxe, et… oui, c’est une pensée qui est parfois insupportable.

    NL : Vous êtes une artiste, et à ce titre vous avez une vie d’artiste, d’imagination. Cela signifie-t-il une fuite hors de la réalité ?

   BF : Oui, je pense souvent que nous sommes privilégiés de vivre dans une tour d’ivoire, mais… c’est aussi la prison d’un artiste, parce que pour être en scène tous les soirs, pour donner tout ce que votre art vous commande de dire, de faire, eh bien, vous êtes toujours à vous regarder le nombril, mais c’est très confortable de vivre de la sorte. Et c’est ainsi que j’ai vécu la plus grande partie de ma vie : j’étais moi-même le centre de mon intérêt ; un artiste doit être le centre de son propre intérêt. Sans cela vous ne pouvez pas donner ce que vous devez donner en scène : c’est ce que je pense. Mais avec le recul de l’âge, avec un sens plus exact des responsabilités – non pas seulement en ce qui me concerne mais à l’égard des autres –, je pense qu’on commence aussi à être un peu plus attentif à ce qui se passe dans le monde.




K. Weill, Youkali (Harmonia Mundi, 1992)


   NL : Au départ, quand vous étiez une petite fille, vous vouliez être actrice comme votre mère, et puis vous vous rendez compte que vous avez une voix. Est-ce que votre père a été votre seul professeur ?

    BF : Oui, et c’était un professeur merveilleux.

    NL : On peut encore le voir sur Youtube, dans le rôle de Figaro, et il a une vivacité merveilleuse, il crève l’écran.

    BF : Oui. Tout ce que je sais dans cette profession, je le tiens de lui. Et quand je travaille avec des élèves en masterclass, j’utilise encore ses expressions, ses images, ses exemples, et j’ai remarqué avec l’expérience combien il avait le mot juste, combien il était juste dans le ton qu’il me faisait prendre. C’était un idéal : la voix était si saine, si brillante, d’un tel charme dans le timbre… J’adorais aussi le timbre de sa voix parlée. Je me sens si proche de lui, toujours avec lui, aujourd’hui encore.

    NL : Et ce n’était pas trop intense de travailler ainsi avec un seul professeur, et votre propre père ?

    BF : Non, non. J’ai essayé de prendre des leçons avec quelqu’un d’autre, deux fois. C’était horrible, ou plutôt comique, je ne pouvais m’empêcher de rire. Je suis partie en courant, et je suis revenue avec lui. Mais en fait je n’ai étudié le chant que très peu d’années : trois ans, c’est vraiment très court ! Et aussitôt j’ai eu un engagement à l’Opéra National de Bavière à Munich. J’ai passé une audition en 1960 et en 1961 j’étais engagée pour un page dans Lohengrin, et immédiatement je suis passée à Nicklausse dans Les Contes d’Hoffmann.

  NL : Et aussitôt après le Page dans Salomé, avec Lisa Della Casa, Astrid Varnay, Dietrich Fischer-Dieskau, Gerhard Stolze et Karl Böhm à la baguette. Ça, c’est un apprentissage de l’opéra !

    BF : (rire) C’était fantastique, de débuter à Munich dans ces conditions. J’avais beaucoup de rôles à chanter : il n’y a pas un rôle de page, de servante, de jeune fille que je n’aie pas chanté alors, tous ces petits rôles… Le répertoire d’opéra regorge de pages, de garçons et de servantes, et je les ai tous chantés ! [Fassbaender a même interprété alors le rôle muet de la comtesse d’Aremberg dans Don Carlos]

    NL : Vous avez donc commencé à la cuisine…

    BF : Exactement. J’ai commencé comme garçon d’ascenseur. (elle rit) Et quand je n’étais pas sur scène en train de chanter ou simplement de jouer, je restai à observer les grands collègues. Et quels collègues, à cette époque ! J’ai vu Hotter en Wotan, Mödl, Varnay… et tous ces grands animaux en scène, ces éléphants (rire). Et Nilsson… et Metternich, tant d’autres.

    NL : La plupart devaient avoir connu votre père


    BF : Oui. Tous étaient très gentils avec la jeune chanteuse que j’étais. Et Birgit Nilsson, quelle collègue merveilleuse, si pleine d’humour ! C’était une grande époque. J’ai appris énormément rien qu’en les regardant sur scène.

  NL : Salomé, Capriccio, Rosenkavalier, Frau ohne Schatten, vous êtes affirmée très tôt comme chanteuse straussienne et…

    BF : Tatata, ce n’est allé que très progressivement ! Dans le Rosenkavalier, j’ai d’abord chanté une des trois orphelines nobles, et ensuite Annina, des années durant, et enfin Oktavian, tout le temps ; c’est vraiment le rôle que j’ai chanté dans le monde entier.

    NL : À Munich, on vous a dit de perdre du poids si vous vouliez chanter Oktavian

    BF : Oui, quand j’ai auditionné pour le rôle. J’étais disons dodue, « backfisch » comme on dit en allemand. Ils m’ont examinée et ils ont dit : « OK, c’est parfait, belle voix, c’est très bien pour un rôle de garçon, mais s’il vous plaît il va falloir perdre un peu de poids. » Et alors a commencé un combat perpétuel… Supprimer un kilo, et puis un autre… (elle rit) J’adore bien manger, et j’adore ma pasta. Quand je revenais de vacances, à chaque fois il me fallait perdre encore deux ou trois kilos pour pouvoir entrer dans mes pantalons. C’était un combat horrible… Quand j’ai arrêté de chanter, je peux vous dire que j’ai pris ma revanche ! Dans une vie future, je veux être chef d’orchestre et puis aussi pouvoir manger autant que j’en ai envie, sans monter sur la balance.

    NL : Vous pourriez être ténor aussi…

    BF : (elle rit) Non merci, sans façons !

    NL : Vous vous êtes mariée à 21 ans. C’était trop tôt ?

    BF : Oui, j’étais beaucoup trop jeune. Je n’avais aucune expérience, je suis tombée amoureuse, et c’était fait.

    NL : C’était un metteur en scène ?

    BF : Oui, il voulait devenir metteur en scène, il était assistant metteur en scène [Gerhard Weitzel]. Il a monté ses propres productions, il était talentueux. Il avait commencé comme ténor : c’était un chanteur frustré, et qui essayait de diriger les chanteurs… Il n’a pas tenu le coup quand ma carrière s’est développée, il ne pouvait pas…

    NL : Il ne pouvait pas supporter votre succès ?

    BF : Non, en effet.

    NL : Combien de temps a duré votre mariage ?

    BF : Nous sommes restés ensemble huit ou neuf ans, et puis nous avons décidé de… Vous savez, il n’a jamais voulu voyager avec moi, ni voulu être à mes côtés dans mes premiers succès. C’était très dur. Il fallait donc nous séparer, et voilà.

    NL : On dirait que vous aviez une famille à l’Opéra de Munich, avec cet ensemble auquel vous apparteniez…

    BF : Pendant dix ans, je me suis vraiment trouvée intégrée profondément à l’ensemble de l’Opéra de Munich, et j’ai toujours des contacts avec certains collègues de la troupe d’alors.




 
    NL : Dans la hiérarchie des pouvoirs à l’opéra, est-ce que les chefs d’orchestre ont été un problème pour vous ?

    BF : Hmmm, non pas exactement un « problème ». J’ai eu la chance énorme de travailler avec les chefs les plus illustres. Parmi eux, il y avait bien sûr des personnalités intègres, merveilleuses, mais la plupart des chefs sont seulement des dictateurs, pour ainsi dire. Ils ne conçoivent pas qu’un chanteur soit un musicien comme eux. Mais les plus grands chefs sont toujours les personnes les plus humbles.

    NL : À qui pensez-vous ?

    BF : Pour moi, Rafael Kubelik, Carlo Maria Giulini et Carlos Kleiber. Les trois sont les musiciens les plus importants avec qui j’ai travaillé.

    NL : Kubelik et Giulini étaient de vrais gentlemen

    BF : Ah mon Dieu, merveilleux ! C’étaient des êtres merveilleux.

    NL : Carlos Kleiber était un peu plus distant, plus difficile, en particulier avec les musiciens d’orchestre. Il pouvait leur laisser des consignes écrites sur des bouts de papier.

    BF : Absolument.

    NL : C’était pareil avec les chanteurs ?

   BF : Il nous arrivait d'en rire, de façon très compréhensive. Il était névrosé, à sa façon, mais nous l’acceptions, parce que le soir de la représentation, dans la fosse, c’était une telle splendeur ! Avec lui, chaque soir était une première. Ce n’était jamais la routine, il avait toujours quelque chose de neuf à dire ; et ces notes écrites que nous devions collecter, que nous trouvions dans notre loge avant la représentation, toute une lettre parfois, ces écrits étaient plein d’un tel désespoir… mais ce désespoir venait du fait que pour lui chaque représentation d’opéra devait être rendue aussi parfaite et accomplie que possible.

    NL : Ce n’était pas égoïste.

    BF : Non, c’était vraiment « für die Sache », pour l’amour de l’art. Et sa direction était incroyable. Il pouvait être très différent selon les moments. C’était un collègue charmant, il était capable de faire l’idiot, de rire avec nous. Et pourtant, c’était une intelligence énorme. C’était vraiment un intellectuel : il connaissait tout, et pas seulement en musique… Bref, un homme d’exception. Mais tout à fait normal dans les relations, et même timide : c’est aussi pour cela qu’il faisait l’idiot. Si timide, si distant… Mais quand il montait au pupitre dans la fosse, son visage se métamorphosait, on aurait dit qu’il n’était plus de ce monde. Il avait un tel air de liberté, sans aucune crispation – quand il était de bonne humeur, car s’il y avait un accroc sur scène (et il y en a toujours) il pouvait changer, mais ça ne durait pas. C’était un musicien fanatique !  Ça montait de la fosse, ça montait jusqu’à nous, c’était … c’est pourquoi il ne pouvait pas travailler avec n’importe qui : il lui fallait quelqu’un qui soit sur la même longueur d’onde, qui ressente l’exécution musicale comme lui, et alors on pouvait collaborer. C’était vraiment quelqu’un de vraiment très spécial.

   NL : Dans votre vie privée, après votre divorce, vous avez eu d’autres liaisons, souvent avec des femmes. La communauté gay vous a revendiquée comme une sorte d’icône…

    BF : Une icône gay ? Oh non… (elle rit) Je ne pensais pas que vous oseriez parler de ça. Pourquoi pas ? Allons-y, je n’ai rien à cacher. Bon, j’ai eu pas mal de liaisons avec des hommes aussi, mais c’est très difficile de vivre avec un chanteur. C’est dur, très stressant. Et voilà que dans ma vie il m’est arrivé de rencontrer quelqu’un qui voulait partager ma vie, cette vie ardue ; qui voulait me protéger, me rendre service, vivre avec moi en amitié mais aussi dans une relation amoureuse ; quelqu’un qui me comprend, qui essaie de m’aider… Alors voilà, ça m’est arrivé. Mais pour autant je ne me suis jamais sentie membre de la « communauté gay », pas du tout. Je ne me sens pas  gay : j’aime simplement quelqu’un.

    NL : Avec vos collègues, y a-t-il eu des difficultés liées à l’identité sexuelle ? Des discriminations ?

   BF : (stupéfaite) Jamais… oh non, jamais de la vie. Même dans la position qui est la mienne aujourd’hui. Je m’entends aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes, ce n’est pas une « question » pour moi. Je ne suis pas une lesbienne militante… pas du tout. Je ne l’ai jamais été. Je ne suis même pas féministe ! (elle rit) Je vis ma vie, et je n’accorde aucune attention à ce que les gens en disent. Cela fait de nombreuses années que je ne cache pas la manière dont je vis. Les gens la connaissent, la respectent. De nos jours, ce n’est plus un tabou, il me semble… Dieu merci !

    NL : Vous en avez toujours parlé aussi librement ?

    BF : En vérité, non. C’est depuis que je vis avec cette personne, cela fait 27 ans. Ça m’a beaucoup aidée.




Mozart, La Finta Giardiniera, "Se l'augellin sen fugge dalla prigion" (DG, 1980)


 

    NL : Quand votre père et votre mère sont morts, respectivement en 1978 et en 1982, votre carrière était florissante. Cela vous a-t-il conduite à des réflexions particulières sur votre propre vie ?

    BF : Oui, mais il y avait d’autres raisons. Quand mon père est mort, je traversais une expérience (Erlebnis) qui a changé ma vie. Je ne veux pas en parler parce que c’est trop intime, ça concerne trop ma propre mort, mais ça a changé ma vie, totalement. C’est probablement le tournant de mon existence. Cette expérience de la perte m’a donné une force, un équilibre énormes. De ce moment, je pense que ma vie a pris un autre cours.

    NL : Il y a des gens (j’en fais partie) qui vous associent d’abord au domaine du lied, parce que vous mettez tellement d’expression, de personnalité dans vos interprétations de Schumann, Brahms, Mahler…

    BF : Schubert !

    NL : J’allais y venir… au Schwanengesang…

    BF : Schubert, c’est l’amour de ma vie.

    NL : Votre enregistrement du Chant du Cygne date de cette période de rapport intime avec la mort ?

  BF : En fait, c’est plutôt le cas pour le Winterreise. Le Winterreise a été pour moi le plus grand accomplissement artistique dont j’étais capable. Toute ma vie j’ai été tourmentée par le trac avant d’entrer en scène. Ça a toujours été très difficile pour moi de sortir des coulisses, j’avais toujours l’impression d’être l’agneau qu’on mène devant le sacrificateur. Mais avec le Winterreise j’ai toujours aimé le moment où j’arrivais devant le public et commençais à chanter. Le Winterreise, c’est quelque chose de vraiment très spécial, je ne saurais pas vraiment l’expliquer, je ne sais pas. C’est quelque chose par quoi je me sens profondément ancrée dans ce cycle, même si je suis une femme qui chante l’histoire d’un homme…

    NL : Il est très inhabituel que ce cycle soit chanté par une femme. Est-ce que parce que vous vous retrouvez dans le rôle de votre père ? que vous prononcez les mêmes mots en chantant, comme si…

    BF : Je n’avais pas pensé à cela. Peut-être. Mais le monde de cet homme m’est tellement familier, ce que le Voyageur doit traverser, ce qu’il doit endurer… cette épreuve du désespoir, mais aussi cette énorme capacité à surmonter le désespoir par une philosophie de la vie, à un autre niveau de l’existence. Vous sentez ça même quand vous chantez le cycle, et pas seulement quand vous réfléchissez sur l’œuvre. C’est un de ces moments (j’en ai fait l’expérience tout particulièrement avec le Winterreise) où vous sentez le troisième œil s’ouvrir sur votre front. Vous êtes concentré, vous regardez tellement profond en vous-même et dans l’œuvre que vous n’êtes plus au même niveau que l’humanité ordinaire. Vous êtes ailleurs, où vous n’allez pas rester (vous devez en revenir), et je n’ai jamais pu…

    NL : Vous vous regardez vous-même de l’extérieur chanter le Winterreise ?

    BF : Oui, mais il y a encore autre chose. Quand la technique du chant, l’émotion, etc., quand tout est là ensemble, et aussi ce dedans de l’œuvre, alors vous vous sentez comme hors de vous-même, et c’est un sentiment merveilleux. Même si vous êtes un chanteur extrêmement conscient de son art, de sa technique – et c’est ce à quoi je me suis toujours efforcée, à me contrôler quand je chante –, dans le cas présent il n’est plus nécessaire de veiller à ce contrôle de vous-même. Vous ne perdez pas la discipline, n’y pensez plus : ça arrive, quelque chose arrive, et vous vous y pliez. Ce n’est pas souvent que cela arrive dans une vie de chanteur, et quand cela se produit, c’est merveilleux. C’est pour cela qu’on fait ce métier, c’est toujours cela qu’on cherche.




 
    NL : Comment avez-vous su, en 1994, qu’il était temps de vous arrêter de chanter ?

    BF : Parce que ça devenait de plus en plus difficile. Dans la vie d’une chanteuse arrive le temps de la ménopause, et alors vous vous trouvez tellement dépendante de ce qui arrive à votre corps, à vos muscles, et vous ne pouvez plus compter sur votre voix. Vous vous réveillez le matin – le soir vous devez chanter en récital ou à l’opéra – et la voix n’est plus là. Alors vous devez la retrouver, la récupérer… La plupart du temps, elle est éraillée, et vous devez vous démener pour la remettre en bonne forme. C’est épouvantable. J’ai commencé à connaître ça, et je peux vous dire que ce n’est pas une sensation agréable. (rire) Par ailleurs, j’ai toujours souhaité m’arrêter à une sorte d’apogée, éviter de m’arrêter parce que les gens commencent à dire que vous n’êtes plus à la hauteur, que les critiques s’y mettent… Je voulais vraiment éviter d’en arriver là.
    Il se trouve aussi que j’avais commencé à faire des mises en scène, depuis plusieurs années, et cette double activité, chanter et mettre en scène, m’obligeait à changer constamment de position et c’était aussi très stressant. À un moment, j’ai senti que j’avais fait mon temps comme chanteuse, et je voulais découvrir une autre dimension de la vie du théâtre. Voilà. Et il se trouve qu’une semaine après avoir mis un terme à ma carrière de cantatrice, je recevais une proposition de l’Opéra de Brunswick (Braunschweig) : voulez-vous diriger notre théâtre ? J’ai répondu que non, que j’en étais incapable, que j’allais réfléchir à qui pourrait les aider… et puis à la réflexion je me suis dit que je devrais essayer. Et c’est ce que j’ai fait. (Elle rit) Heureusement je n’étais pas seule, j’ai été aidée, et j’ai énormément appris lors de ces deux années. Autrement, je n’aurais pas osé prolonger mon activité d’intendante à Innsbruck.

    NL : Il faut des qualités particulières pour diriger un opéra ?

    BF : Absolument. J’ai fait des mises en scènes pendant 5 ans pour de petits théâtres, dans le monde entier, mais c’est différent. Vous avez beau avoir 30 ans de carrière comme chanteur, vous ne savez pas ce que cela signifie, d’assumer la responsabilité de toute une production, de travailler avec le décorateur, avec les chœurs, avec l’intendance, etc. Vous devez tout coordonner, et réussir.

    NL : C’est-à-dire que vous êtes responsable de l’ensemble de la compagnie, c’est beaucoup plus exposé.

    BF : Oui, vous avez la responsabilité de 400 personnes.

    NL : Comment avez-vous acquis l’habileté nécessaire à ce genre de direction ?

    BF : Aucune idée… J’ai toujours aimé les défis. J’ai eu autour de moi des gens loyaux, ils m’ont beaucoup aidé, j’ai beaucoup appris. Je discute et je pose des questions : je n’ai pas de scrupule à demander quand je ne sais pas. Et puis, vous savez, il n’y a pas que de l’opéra dans ce théâtre : nous produisons aussi des spectacles chorégraphiques (nous avons une compagnie de danseurs) et du théâtre parlé. L’opéra ne représente qu’une partie de la programmation. Je suis régisseuse pour l’opéra et intendante générale ; il y a aussi un régisseur pour le théâtre et un chorégraphe, mais c’est moi le boss (elle rit). C’est ça, le défi : je suis à l’écoute de tout le monde, je me sens vraiment en position de créer un ensemble, de veiller sur de jeunes talents, de les guider vers leur répertoire. Je les cornaque, comme disent les professeurs. C’est un travail fantastique, et très créatif. Je pense de toute façon que je ne pourrais pas vivre sans créer. C’est ça, ma vie. J’ai besoin qu’on m’aide tout le temps dans la vie normale (rire) mais sur la scène, dans le théâtre, je me sens chez moi. C’est horrible… revoilà la tour d’ivoire, mais dans mon cas particulier avec quelques fenêtres, çà et là. Mais je sais exactement à quel point exercer ce genre de métier est un privilège.

    NL : Une partie de votre programmation lyrique inclut toujours une ou deux comédies musicales.

    BF : Oui, j’aime beaucoup la comédie musicale.

    NL : Sondheim, par exemple.

   BF : J’ai même mis en scène un Sondheim : A Little Night Music. C’est une musique merveilleuse. J’aimerais monter d’autres Sondheim, mais étrangement il n’a pas autant de succès que Lloyd Webber, par exemple. Le public raffole de ses comédies musicales, Evita ou Jésus-Christ Superstar (que personnellement je préfère à Evita). Ces sortes de spectacles attirent le public en foule : les gens adorent ça, c’est plein tous les soirs. La comédie musicale est en vogue, et je dois en programmer. Cela permet de monter Pelléas ou Le Tour d’écrou (cette œuvre incroyable).

    NL : Qu’en est-il des chanteurs aujourd’hui ? Ont-ils les qualités que vous avez pu avoir à vos débuts ? Ont-ils les qualités que vous attendez quand vous montez un opéra ?

  BF : Hmmm… non. Ce que je trouve dans la jeune génération de chanteurs, c’est qu’ils n’osent plus être eux-mêmes sur scène. Ils n’ont pas de personnalité marquée, ils manquent même de sensibilité en un sens ; ils chantent tous de la même façon, parce qu’ils ne cherchent qu’une seule chose : la perfection, mais de telle sorte que leur goût musical est déterminé par les médias, par ce que les médias diffusent à longueur de temps : quelque chose de lisse, mais sans émotion, sans puissance expressive, sans désir d’essayer quelque chose vraiment

    NL : Est-ce en raison de l’enseignement qu’ils ont reçu ?

    BF : Je ne sais pas. Franchement, je crois que les professeurs ne ménagent pas leurs efforts pour sortir quelque chose de ces jeunes chanteurs, mais vous êtes un bon professeur quand vous avez déjà un bon matériau, une bonne voix entre les mains, si je puis dire ; quand vous travaillez avec quelqu’un de réellement doué. Mais d’eux-mêmes, ils ne se risquent plus à quelque chose de singulier. Ils se tiennent là, comme des top-models (ils veulent tous ressembler à des top-models… genre Netrebko… Time…) et ils veulent juste chanter aussi joliment que possible… nice and pretty.

    NL : Que leur manque-t-il ?

    BF : L’individualité… un timbre à eux… que vous dire ?… ils se ressemblent tous.

   NL : L’intendante d’Innsbruck que vous êtes regarde-t-elle Placido Domingo et le budget hollywoodien de sa maison d’opéra avec envie ?

    BF : Mais bien sûr. (elle rit) De fait mon budget est très restreint, et avec ce budget nous avons du mérite d’offrir le meilleur possible. J’aimerais tant avoir un peu plus d’argent : d’abord pour payer davantage les chanteurs, les acteurs ou les danseurs, à la hauteur du respect que j’ai pour leur travail, et puis aussi afin de pouvoir attirer quelques grands noms, pour la mise en scène par exemple. Je suis en mesure d’inviter un certain nombre de bons metteurs en scène, mais pas les plus célèbres, et j’aimerais pouvoir montrer cette différence… si du moins il y a une différence, ce dont je ne suis pas bien convaincue… Car quand vous allez assister à une représentation à l’Opéra de Vienne ou dans une autre grande maison, c’est souvent très mal foutu, ou très routinier, même pour la distribution : ce n’est pas ce qu’on peut espérer pour le prix qu’on paye. Dans un théâtre modeste comme le nôtre, on se démène pour offrir la plus grande qualité, avec les contraintes qui sont les nôtres…

    NL : Avec une troupe permanente…

    BF : Oui, absolument. Je crois profondément dans les vertus de la troupe, aussi pour donner à un jeune chanteur le temps de se développer et de trouver son répertoire, au lieu d’être aussitôt poussé dans une « carrière » dont il n’a pas les moyens, ni vocalement ni en termes de personnalité.

    NL : Et donc chaque année vous travaillez avec les chanteurs à la régie ?

    BF : Par mon contrat je suis tenue à deux mises en scène par an, mais parfois il y en a une troisième parce que je me suis mise au théâtre parlé. J’ai mis en scène Alan Ayckbourn : Absurd person singular.

    NL : Le public d’Insbruck a apprécié ?

    BF : Plus ou moins… ce n’est pas exactement leur univers, mais c’est le mien (rire). J’ai adoré ça.

  NL : Et maintenant votre prochain défi, c’est la direction du Festival Richard Strauss à Garmisch-Partenkirchen.

    BF : C’est un petit festival, une semaine en juin, mais d’un niveau artistique élevé. Il existe depuis vingt ans, mais comme mes prédécesseurs ont fait un excellent travail, je dois être très ambitieuse pour être à la hauteur.

    NL : Y a-t-il encore des aspects de l’œuvre de Richard Strauss à découvrir ?

  BF : On essaie de jouer l’ensemble de ses œuvres, dans cet endroit où il a aimé vivre. C’est un paysage extraordinaire, une petite ville, des montagnes superbes, l’attrait touristique est certain.

    NL : Brigitte Fassbaender, directrice du festival, fait ses débuts à 70 ans. Mais personne ne va croire ça !

   BF : J’espère bien ! Je fais tout pour qu’on ne le croie pas. (rire) Je n’ai pas l’impression d’être septuagénaire, vous savez. Que représente l’âge de 70 ans aujourd’hui, quand vous pouvez être plein d’énergie, d’imagination, et du moment que vous êtes en bonne santé et de sens rassis ? J’essaie de donner de mon mieux ce dont je suis capable.

    NL : Quel conseil donneriez-vous à un jeune mezzo-soprano ?

    BF : Restez mezzo-soprano ! N’ambitionnez pas de devenir soprano, restez dans votre partie (Fach) et avec votre capacité, ne forcez pas votre aigu, fiez-vous à votre timbre de mezzo — si vous avez un tel timbre. Restez mezzo. La plupart de celles qui se rêvent soprano se lancent trop tôt et n’atteignent jamais la qualité de tessiture d’un vrai soprano, quels que soient leurs efforts. Je me demande d’où vient cette fascination… Il y a des rôles fantastiques pour mezzo. Voilà mon conseil. Je suis vraiment frustrée de ne plus entendre de vraie voix de mezzo, avec un timbre sombre, des couleurs profondes… ou un vrai alto… est-ce que ça existe encore ? Si vous avez cette voix, travaillez-la jusqu’à votre dernier souffle.

    NL : Le bonheur, c’est être un vrai mezzo-soprano ?

    BF : (rire) Je n’en sais rien. Je désirais tant chanter Tosca ou Fidelio, mais ce n’était pas pour moi.



Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 14 commentaires - Recommander
Dimanche 21 décembre 2008 7 21 /12 /2008 00:03


    Le premier fait partie des tout premiers poèmes lyriques écrits par le poète, en 1892, juste après Vorfrühling : il avait 18 ans. Le second, très célèbre et qui a donné lieu à un lied de Zemlinsky, a d'abord été publié en 1896. Le troisième est postérieur. Aucun des trois ne figure dans l'Anthologie de la poésie allemande publiée dans la Pléiade.
    On les trouvait en revanche dans une anthologie bilingue de Hofmannsthal, due au brillant traducteur Jean-Yves Masson, et parue chez Orphée - La Différence (collection aujourd'hui supprimée). Mais Masson a depuis édité les Poésies complètes de Hofmansthal chez Verdier (version bilingue, volume de poche sous le titre Le Lien d'ombre). Je donne ici une traduction maison, pas forcément au point – sia clemente.







                            ERLEBNIS

    Mit silbergrauem Dufte war das Tal
    Der Dämmerung erfüllt, wie wenn der Mond
    Durch Wolken sickert. Doch es war nicht Nacht.
    Mit silbergrauem Duft des dunklen Tales
    Verschwammen meine dämmernden Gedanken.
    Und still versank ich in dem webenden,
    Durchsichtgen Meere und verließ das Leben.
    Wie wunderbare Blumen waren da
    Mit Kelchen dunkelglühend ! Pflanzendickicht,
    Durch das ein gelbrot Licht wie von Topasen
    In warmen Strömen drang und glomm. Das Ganze
    War angefüllt mit einem tiefen Schwellen
    Schwermütiger Musik. Und dieses wußt ich,
    Obgleich ichs nicht begreife, doch ich wußt es :
    Das ist derTod. Der ist Musik geworden,
    Gewaltig sehnend, süß und dunkelglühend,
    Verwandt der tiefsten Schwermut.
                                                          Aber seltsam !
    Ein namenlos Heimweh weinte lautlos
    In meiner Seele nach dem Leben, weinte,
    Wie einer weint, wenn er auf großem Seeschiff
    Mit gelben Riesensegeln gegen Abend
    Auf dunkelblauem Wasser an der Stadt,
    Die Vaterstadt vorüberfährt. Da sieht er
    Die Gassen, hört die Brunnen rauschen, riecht
    Den Duft der Fliederbüsche, sieht sich selber,
    Ein Kind, am Ufer stehn, mit Kindsaugen,
    Die ängstlich sind, und weinen wollen, sieht
    Durchs offne Fenster Licht in seinem Zimmer –
    Das große Seeschiff aber trägt ihn weiter
    Auf dunkelblauem Wasser lautlos gleitend
    Mit gelben, fremdgeformten Riesensegeln.



                EXPÉRIENCE VÉCUE

    Une vapeur  grise et argent emplissait la vallée
    Du crépuscule, comme quand la lune
    Perle à travers les nuages. Mais il ne faisait pas nuit.
    La vapeur grise et argent de la vallée obscure
    Noyait mes pensées crépusculaires.
    Et calmement je sombrais dans les tissus flottants
    De la mer transparente et je quittais la vie.
    Quelles fleurs merveilleuses il y avait là,
    Calices ardents et sombres !  À travers des entrelacs végétaux
    Une lumière orangée comme celle de topazes
    S’écoulait en flots de chaleur, fluorescente. Sur le tout
    S’étendait, comme une crue venue des profondeurs,
    Une musique de mélancolie. Et cela, je le savais,
    (Sans pouvoir le comprendre, je le savais pourtant)
    Cela, c’est la mort : devenue musique,
    Violente nostalgie, suave, sombre et ardente,
    Parente de la plus profonde mélancolie.
                                                              Mais chose étrange !
    Un regret sans nom pleurait sans bruit
    Dans mon âme, pleurait après la vie,
    Comme pleure un homme depuis un grand navire
    Aux immenses voiles jaunes, quand vers le soir,
    Sur les eaux bleu sombre, il passe devant la ville,
    La ville de son père. Là, il voit
    Les ruelles, il entend le murmure des fontaines, il sent
    Le parfum des massifs de lilas, il se voit lui-même,
    Enfant, debout sur la rive, avec des yeux d’enfant,
    Angoissés, au bord des larmes, il voit
    Par la fenêtre ouverte la lampe dans sa chambre –
    Mais le grand navire l’emporte plus loin,
    Glissant sans bruit sur les eaux bleu sombre
    Avec ses immenses voiles jaunes aux formes étranges. 









                                DIE BEIDEN

            Sie trug den Becher in der Hand
            – Ihr Kinn und Mund glich seinem Rand –,
            So leicht und sicher war ihr Gang,
            Kein Tropfen aus dem Becher sprang.

            So leicht und fest war seine Hand:
            Er ritt auf einem jungen Pferde,
            Und mit nachlässiger Gebärde
            Erzwang er, dass es zitternd stand.

            Jedoch, wenn er aus ihrer Hand
            Den leichten Becher nehmen sollte,
            So war es beiden allzu schwer:

            Denn beide bebten sie so sehr,
            Dass keine Hand die andre fand
            Und dunkler Wein am Boden rollte.



                                LES DEUX

            Elle tenait la coupe dans sa main
            – Son menton, sa bouche dessinaient une courbe pareille –,
            Si léger, si sûr était son pas
            Que pas une goutte ne débordait de la coupe.

            Si légère, si ferme était sa main à lui :
            Il montait un cheval jeune,
            Et d’un geste nonchalant
            Il le forçait à s’arrêter frémissant.

            Pourtant, quand de sa main à elle
            Il dut recevoir la coupe légère,
            La tâche fut trop lourde à tous les deux :

            Car tous deux tremblaient tellement
            Qu’aucune main ne trouva l’autre
            Et qu’un vin noir roula au sol.









            EINEM, DER VORÜBERGEHT

        Du hast mich an Dinge gemahnet
        Die heimlich in mir sind,
        Du warst für die Saiten der Seele
        Der nächtige flüsternde Wind

        Und wie das rätselhafte,
        Das Rufen der atmenden Nacht,
        Wenn draußen die Wolken gleiten
        Und man aus dem Traum erwacht,

        Zu blauer weicher Weite
        Die enge Nähe schwillt,
        Durch Zweige vor dem Monde
        Ein leises Zittern quillt.



                À CELUI QUI PASSE

        Tu m’as tourné vers des choses
        Qui demeuraient en moi secrètement,
        Tu fus pour les cordes de l’âme
        Le murmure nocturne du vent

        Et tel que cet énigmatique
        Appel dans la respiration de la nuit,
        Quand dehors les nuées glissent
        Et qu’on s’éveille du rêve,

        Dilate en molle étendue bleue
        Les environs étroits,
        Quand les branches sous la lune
        Ruissellent d’un doux frémissement.






 

Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 20 décembre 2008 6 20 /12 /2008 00:45

    C'est en écoutant La Fiancée vendue que ça m'est revenu, car la pulsation suspendue du thème dit "de l'amour fidèle", qui apparaît dès le duo initial de Marenka et Jenik, m'a aussitôt fait penser à une autre musique tchèque, plus mystérieuse, plus développée, sans voix humaines : le troisième mouvement, Andante con moto, de la Sérénade en ré mineur, op. 44, de Dvorak.

    C'était il y a plusieurs années, en été, peu avant l'aube. J'ai allumé la radio, une œuvre pour instruments à vents était en cours dont j'aurais été incapable d'identifier l'auteur. Musique ronde, chantante, rythmée pourtant, charnelle, souriante, avec quelque chose qui rappelait Mozart, mais l'écriture, plus complexe dans les agencements, était manifestement postérieure. Assez vite, un mouvement de danse s'emparait de l'ensemble, où un caractère était perceptible que j'aurais vaguement dit slave. Et puis ça a commencé.

    Une pulsation étrange d'abord, caressante, sereine quoique à contretemps, d'une configuration instable, voluptueuse, courbe, mais dont la répétition obstinée prend l'évidence régulière de la respiration, alors même qu'on est enveloppé par un raffinement de chaque instant. C'était de ces musiques dont il est à peu près impossible de donner une idée par des mots. L'heure qu'il était, entre la nuit se dissolvant et l'aurore prochaine, le délice d'être surpris par cette musique inconnue, ma fatigue, tout cela lui donnait un charme supplémentaire. Sur cette pulsation grave se déployait le jeu des bois, alternativement, puis entrelacés. Mais l'unité d'atmosphère demeurait, et la sensation enivrante de quelque chose de fixe alors que la musique paraît toujours nouvelle. De même le caractère était ambigu, presque oriental, mais si mozartien d'ailleurs, paisible mais avec quelque chose d'inassouvi.

    Plus tard (le morceau ne semblait pas pressé de finir) le mouvement se faisait plus rapide, les instruments plus nerveux, on percevait alors plus nettement les cors mais aussi des cordes graves que je n'avais pas identifiées d'abord. Cette vigueur avait quelque chose de rustique autant que d'exquis, avant que la musique ne reprenne un cours plus paisible en renouant avec le caractère plus voluptueux du début. Et plus ça avançait, et plus je pensais à un espace ouvert, celui de la campagne, des champs, des collines amollies. J'étais alors en ville et je voyais le ciel éclairci au-dessus des toits. Oui, c'était bien un sentiment de campagne, de plénitude, de crépuscule aussi, mais d'un crépuscule doré comme un fruit mûr, d'une de ces lumières déclinantes, solaires pourtant, qui dans le Sud-Ouest rendent la fin du jour en septembre si vive.

    Ce déploiement sonore était si doux, enveloppant ; sa couleur contemplative flottait, animée par la délicatesse savante de ces voix conjuguées.  Mais  une voix plus secrète, à peine sensible dès le début dans ces cors voilés, traversait toute la plénitude du morceau, une voix qui appelait vers ailleurs, là-bas, au fond de cet espace si lointain, rendu si présent pourtant. On aurait pensé à cet appel lancinant vers le lointain dans le Divertissement à la hongroise de Schubert, pour deux pianos, si la musique que je découvrais là n'avait pas été si suave, si souriante. Cependant, plus on avançait vers la fin du morceau, à partir de la reprise du thème initial, et plus le sentiment de mélancolie semblait prendre pied, quelque part entre Schubert et la Desdémone de Rossini – jusqu'à une péroraison soudain assombrie, inquiétante, presque pathétique, si la campagne peut jamais l'être, ou pathétique comme le soir qui tombe sur la montagne violette. Mais le ciel rosissait, le jour était là.




    Le disque que j'ai entendu cet été-là était dirigé par Neville Marriner, à la tête de son Academy of St. Martin-in-the-Fields. "Dans les champs", c'était bien cela. On entend deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, un contrebasson, trois cors, un violoncelle et une contrebasse. On entend surtout une musique aussi merveilleuse que méconnue ; l'esprit de l'Europe centrale concentré en quelques minutes. Mais l'ensemble de cette Sérénade en ré mineur est inouï, et tellement plus poétique et intéressant que la Sérénade pour cordes op. 22, plus lisse, plus policée. Faute de pouvoir faire entendre cette musique, voici toujours les deux premières minutes dans l'interprétation d'Andrew Litton (Sony).
   



Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /2008 01:42


    J'ai découvert avec ravissement Les Saisons de Haydn un soir à la radio, il y a plus de 25 ans, à l'occasion de la parution de la version Erato dirigée par Armin Jordan avec les forces de Lausanne (Jordan était chef titulaire de l'Orchestre de chambre) ; versio célébrée à l'époque pour ses qualités d'ensemble, pour la clarté exceptionnelle de sa prise de son, mais surtout pour l'excellence – inouïe alors au disque – de ses parties chorales. J'ai plus tard acheté le coffret, dont le livret illustré offrait diverses photos des séances d'enregistrement, où l'on voyait Edda Moser portant les cheveux courts, comme lors de la Missa Solemnis de Beethoven dirigée par Bernstein en Hollande.





    Plus les années ont passé et plus j'ai admiré le relief de l'interprétation de Moser, dans une partie traditionnellement dévolue à des voix plus légères et impersonnelles (famille Agnès Giebel) ou bien plus onctueuses et radieuses  (famille Janowitz). L'esprit particulièrement vif avec lequel elle chantait le duo de L'Automne ou la fameuse Ballade sarcastique de L'Hiver émanait d'une voix inhabituellement large, colorée, vibrante, éloquente dont le geste expressif et l'assise magnifiaient la déclamation du récitatif comme les solos les plus profonds. En témoignent l'impressionnante évocation au seuil de L'Hiver (« Aus Laplands Höllen »), l'air méditatif du repos estival à l'ombre des arbres où Janowitz paraît s'absenter dans la torpeur, ou encore cette séquence sublime du Lever du soleil dans L'Été.

    Ce qu'Edda Moser fait entendre dans cette partie, qui ne se réduit justement pas au masque aimable de la paysanne Hanne, reste à ma connaissance unique dans la discographie, en raison d'un sens charnel autant que spirituel du verbe invocatoire, hymnique, en un mot : poétique, qui donne à cette musique du monde sa pleine résonance. Du reste, si l'on a entendu des sopranos plus ronds, plus souples, plus gracieux, la rigueur avec laquelle Moser phrase le grupetto de « Licht und Liebe » aussi bien que l'enthousiasme de « Dir jauchzet die Natur » confère à la musique un éclat de grandeur qui fascine, cette poésie haute se trouvant partagée par Éric Tappy.



   
    Inexplicablement, cette version que Jordan anime et tient d'une main magnifique, interprétation mobile mais visionnaire, n'a jamais connu de réédition en CD, contrairement à une Création jumelle, gravée à Lausanne avec Margaret Marshall, Éric Tappy et Kurt Rydl, moins convaincante à mon sens. Il faut dire que le catalogue Erato est tombé dans le sein de Teldec, qui dispose des enregistrements de Haydn par Harnoncourt, et il est à craindre que l'année Haydn qui s'amorce n'y changera rien. Peut-être que Cascavelle, qui a déjà réédité des enregistrements que Jordan avait réalisés pour Erato (Messe en mi bémol de Schubert, Le Paradis & la Péri), rendra le jour à ces Saisons évanouies.

    En attendant, la publication électronique des archives du Journal de Genève vient opportunément exhumer divers comptes rendus de représentations ou de concerts donnés en Suisse Romande, dont un du Festival de Lausanne en mai 1979, précisément celui qui est à l'origine de cette version des Saisons. On y apprend qu'Edda Moser palliait la défection de Margaret Marshall, et surtout qu'elle est l'élément discordant de la soirée. Je vous laisse apprécier l'argumentation du critique, dont on comprendrait mieux le goût sinon les préventions pour ce qui regarde la partie de Hanne s'il ne laissait trop clairement paraître un étrange patriotisme.

 
    « Une belle interprétation de l’oratorio de Haydn Les Saisons a été donnée au Festival de Lausanne par l’Orchestre de chambre de Lausanne, les Chœurs d’André Charlet (Radio suisse romande, Pro Arte, Brassus), un trio de solistes, sous la direction d’Armin Jordan : cet étonnant ouvrage, d’une diversité expressive, d’un équilibre et d’une richesse constamment renouvelée, a été défendu en effet d’une manière vivante, souvet transcendante. Armin Jordan excelle à ciseler la délicatesse de l’orchestre, que ce soit dans la création d’un climat évocateur, comme dans certaines parties de L’Été, ou dans l’instauration de couleurs étranges qu’il fait très clairement ressortir – ainsi l’admirable introduction de L’Hiver. Il dirige fort bien le chœur, admirablement préparé par Charlet – en sept répétitions seulement ! J’aimerais parfois plus de sensibilité dans l’ordonnance des rythmes, afin que vivent plus pleinement les grandes lignes de l’œuvre – mais l’ensemble dégage une grande impression de force et de variété.

    Le point faible de la soirée était la soliste : le soprano Edda Moser a remplacé Margaret Marshall, malade, à l’issue d’une recherche éperdue de vedettes qui puissent aussi bien figurer dans ce concert que dans l’enregistrement pour Erato qui a déjà commencé hier. Edda Moser n’a ni la voix ni le sens musical convenant au rôle de Hanne : c’est un soprano lyrico-dramatique doué d’une solide technique qui fait merveille dans des œuvres modernes (Henze), mais beaucoup trop dur, trop sophistiqué, pour incarner la jeune paysanne, sœur de Zerline. De plus son vibrato se transforme souvent en trémolo qui rend son chant ridicule. Dommage, car Edda Moser nuisait à un trio de solistes qui eût été extraordinaire, car Éric Tappy et Philippe Huttenlocher furent l’un et l’autre magnifiques : une justesse d’expression et une ampleur vocale habitaient le timbre magique du ténor lausannois, alors que le baryton neuchâtelois vivait le rôle de Simon avec un sens profond de la musique enchanteresse. Lorsqu’on sait combien de merveilleux sopranos nous avons dans notre pays, il semble impensable qu’on ait ainsi manqué l’occasion de présenter au monde une interprétation homogène des Saisons, avec des moyens que, pour être purement locaux, beaucoup de grands pays pourraient nous envier. En plus, et c’est un comble, je dois avouer que la seule partie que j’aie eu du mal à comprendre était celle, ampoulée, de la cantatrice berlinoise, la prononciation allemande de Tappy, Huttenlocher et du chœur étant excellentes ! »

Pierre Hugli, Journal de Genève, 30 mai 1979





Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés