Artistes

Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /2009 13:33





    Maureen Forrester, dont il a déjà été question ici puis , a laissé un certain nombre d'enregistrements, qui tient trop souvent du continent englouti. Les Haendel fabuleux des années 60, gravés à Vienne pour le label Westminster, commencent enfin à ressurgir :  le Serse avec Lucia Popp vient d'être réédité par DG, et on peut espérer que la Rodelinda de 1964 sous la direction du même Priestman suive, mais aussi cet Hercules où elle incarnait Déjanire face à l'Iole de Stich-Randall. Commentant l'édition du Serse, Ivan Alexandre a souligné que l'art de Forrester, unissant « l'académie et la transe », vient opportunément rappeller « ce que primo uomo veut dire ». De même, la Theodora dirigée par Somary, rééditée récemment elle aussi par le label Alto, offre au couple protagoniste, avec Harper et Forrester, des interprètes aussi cultivés qu'intenses, chose rare dans la discographie de cet oratorio.

    La Radio Canadienne (CBC) avait publié il y a une dizaine d'années une anthologie Haendel de Forrester, qui puisait aux intégrales Priestman et Somary. Elle sera rééditée bientôt dans un double CD, avec une autre anthologie consacrée à Forrester dans le lied (déjà proposée en 2000 sous le titre malencontreux La Grande Dame de la Lyrique), et qui comprend notamment les Quatre chants sérieux de Brahms et les Wesendonck-Lieder gravés en 1968, plus les Zigeunerlieder. Deutsche Grammophon de son côté continue de négliger la Rhapsodie de Brahms avec Fricsay (1957) : seul le complément des Rückert-Lieder avec le même chef a reparu dans le coffret Fricsay : a life in music. Et qui rééditera les Songs composés par Thomas Arne pour les pièces de Shakespeare, où Forrester en 1964 avait le même partenaire que dans son album Purcell de 1968, rien moins qu'Alexander Young ?

    Mais la nouveauté, absolue, vient d'un autre éditeur canadien, XXI-21 Productions, qui s'apprête à publier cet automne un coffret copieux regroupant les premiers enregistrements de Forrester dans les années 1950, parmi lesquels des raretés et même de l'inédit.
    On y trouvera une partie Mahler, issue de disques généralement connus : les Rückert avec Fricsay, le Chant de la Terre avec Reiner (studio) et Walter (live), la Seconde Symphonie avec Walter, les Kindertotenlieder avec Munch. Deux versions de l'Ode à la Joie aussi : Fricsay en 1959, Munch l'année suivante. Passons sur le fait que dans la partie d'alto, selon un mot célèbre, « on ne vous remarque que si vous n'êtes pas bonne ».
    Mais surtout sera restituée la Rhapsodie de Brahms dirigée par Fricsay : merveille !

   Un autre 'intérêt majeur du coffret réside dans le lied avec piano. Car reparaîtront les albums introuvables réalisés avec John Newmark au piano :
    ¶ Le Lied (1955) : Schubert, Beethoven, Schumann, Wolf, Strauss, Dvorak
, Brahm (avec les deux lieder avec alto obligé).
    ¶ Programme Schumann-Brahms en 1958 (avec Frauenliebe undLeben, je présume)
    ¶ Un plus rare en 1959 : C.P.E. Bach, Franck, Schumann, Loewe

À quoi s'ajoute un inédit, issu des archives canadiennes : des Wesendonck-Lieder datant de 1954. Mais aussi, on l'espère, une Rhapsodie de Brahms captée en 1960 à Porto-Rico sous la direction de Pablo Casals, inédite encore, et qui complétera les Songs of Sunset de Delius gravées en studio sous la direction de Beecham.

    Vifs remerciements à Denis Alarie pour ces informations. Et en attendant de découvrir ces trésors (qu'accompagnera une notice bien documentée), voici Maureen Forrester dans Blow the wind southerly, une de ces mélodies entêtantes :


 



  
Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 30 commentaires - Recommander
Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /2009 23:51






    Où l'on se dit que certains artistes, plutôt que de toujours offrir Zueignung en dernier bis (HABE DAAAAAAAANK !), pourraient aussi bien entonner le couplet de Wozzeck :
 
WIR ARME LEUT' !

   
    Bonne galerie de la faune d'après représentation, d'ailleurs :
    ¶ le coach vocal ("Vous devriez chanter ci, et ça")
    ¶ son acolyte la surveillante linguistique
    ¶ les grands bourgeois qui tentent de carotter une invitation
    ¶ l'adepte langoureuse du "partage d'âme"
    ¶ le chanteur enamouré (très sympathique en l'occurrence)
    ¶ la disquaire en pilotage automatique

    Manquent cependant les maniaques de la photo – je veux dire les acharnés à se faire photographier au côté de la vedette, ou encore ceux à qui la photo offerte par l'artiste n'a pas l'heur de plaire : "vous n'en avez pas d'autres ?".


Einer nach dem andern.



Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Samedi 19 septembre 2009 6 19 /09 /2009 22:32





    Riccardo Muti ne professe pas seulement un amour profond pour les opéras de Gluck : il les a dirigés régulièrement, à la Scala surtout, et encore pour l'ouverture de la saison le 7 décembre 2002 avec une Iphigénie en Aulide qui réunissait Violetta Urmana dans le rôle-titre, Daniela Barcellona en Clytemnestre et chez les messieurs, Christopher Robertson (Agamemnon), Stephen Mark Brown (Achille) et ldar Abdrazakov (Calchas). L'inévitable Kokkos présidait à la mise en scène, reprise en mars dernier à Rome. Une diffusion radio, que je n'ai entendue que très partiellement, témoignait ce soir de l'étendue d'un malaise.

    Muti dirigeait une distribution encore moins idiomatique qu'à Milan, brochette de Slaves empêtrés dans la langue, impropres à la déclamation comme au style, phrasant à la roulette russe, saturant tout, grossissant tout, sur fond de chœur flasque à la sauce gluante. Bref : l'honneur de la graisse. Non possumus, auraient-ils pu dire. Le style du chef n'a pas changé : de l'énergie, du sostenuto, mais pas d'arêtes, du nappage plutôt que du drapé, un train de sénateur au lieu d'un verbe ailé, de l'embonpoint plutôt que du nerf. Et comme d'habitude, contrainte à ce régime, la musique de Gluck sonne grossier, sans éloquence, ennui monumental. « Que d'attraits ! que de majesté ! / Que de grâces ! que de beautés ! » : adieu !

    De quoi se rappeler la fable de La Fontaine, L'Ours et l'Amateur de jardins :

    « Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
           Mieux vaudrait un sage ennemi. »
 

Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 22 commentaires - Recommander
Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /2009 19:59


    Voici venir le temps des rires et des chants des visites qui sollicitent la mémoire.  
    Et voici donc deux interprètes de l'opéra, que nous appellerons A et B, et qu'il s'agit d'identifier. Les photos ont été prises toutes deux en Allemagne
. Mais pour le reste A et B s'opposent.

    – A et B ne chantaient pas dans le même registre
    – A figure ici dans un petit rôle ; B dans un rôle mythique du répertoire
    – Vous avez forcément entendu A au disque un jour ou l'autre, mais sans doute pas B, qui a laissé très peu de témoignages
    – Corollaire : vous n'aurez pas forcément envie de réentendre A ; mais vous seriez peut-être curieux d'entendre B dans le rôle de la photo, dont il n'existe pas de trace sonore à ma connaissance.



A









B








Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 63 commentaires - Recommander
Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /2009 23:35


En attendant de revenir à des choses plus consistantes,
remake masculin du petit jeu nécrophile avec B et M
(tous deux très célèbres, y compris au disque)

Questions inchangées : qui ? dans quel rôle ?


Je ne suis pas certain du rôle pour B, même s'il y a de fortes présomptions.

Le rôle de M n'est pas facile à identifier. Disons qu'il était considérablement en dehors de son répertoire d'élection.



B







M







Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 50 commentaires - Recommander
Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /2009 15:10




Elisabeth Söderström

(1927-2009)



    Un documentaire anglais lui avait été consacré (on peut le voir sur Youtube) qui s’intitulait La Voix humaine, et l’humanité est en effet ce qui émanait de son chant comme de sa personne, si parfaitement étrangers à la pose, si cultivés pourtant. Mais on s’approcherait peut-être encore plus de ce que fut Elisabeth Söderström en considérant le titre de son autobiographie, parue en Angleterre en 1979 : In my own key. Dans un entretien télévisé, elle a pu revendiquer une carrière en « misch masch », sur des fronts divers. Quel soprano, et même quelle cantatrice de cette envergure, se sera ainsi imposée en marge des voies cent fois balisées du répertoire ?
    On citera certes sa Comtesse des Noces (l’intégrale dirigée par Klemperer, avec Bacquier, Grist et Berganza, est inaccessible depuis longtemps) ou ses interprétations du Rosenkavalier, Oktavian avec Crespin à Glyndebourne, la Maréchale ensuite (et encore au Palais Garnier à la fin des années 80 avec Trudeliese Schmidt), et beaucoup plus tôt Sophie. Mais en vérité la grandeur de Söderström excédait ce profil : elle ne fut à proprement parler ni une mozartienne ni une straussienne, et son timbre même, extraordinairement singulier, l’exceptait de toute filiation viennoise et même d’une certaine idée convenue du charme vocal qui s’attache à ce répertoire. Voix bizarre, comme Söderström le disait d’elle-même avec une franchise adorable. Séduisante comme elle était, dans son étrangeté, dans sa chair, dans ses couleurs, cette voix offrait le frémissement même de l’intelligence, dans sa générosité, dans son mystère enfin.






    Sa discographie témoigne d’une excellence dans la curiosité et l’éclectisme qui reste, il faut bien le reconnaître, à peu près sans exemple. Son souvenir reste attaché à la superbe série des opéras de Janacek gravés par Mackerras, et d’abord à son Emilia Marty de L’Affaire Makropoulos, qui dispenserait quasiment de toute autre, et qu’elle a défendue aussi à la scène (photo ci-dessus). Mais que dire de son Néron dans Le Couronnement de Poppée pionnier d’Harnoncourt en 1974, monstrueux et subtil, obsédant, vénéneux, mais suggérant en permanence, face à la Poppée ondoyante de Donath, l’au-delà d’une hystérie dont elle évite les écueils ? Shakespearienne en effet : Söderström semble inventer la poésie du pathologique, faisant passer dans la voix un sourire mauvais dans l’évocation d’Octavie face à Sénèque, et partout l’irritation du désir, un érotisme périlleux, subordonné à l’éloquence du texte et à l’étrangeté du caractère. Ce sens poétique de l’étrangeté fait tout le prix de la Shéhérazade de Ravel avec Boulez en 1971 (BBC Legends), même si le français est moins parlant que d’autres et si le relief prime sur la fluidité. Mais quel monde s’ouvre avec L’Indifférent ! Cette profondeur s’entend aussi dans l’Eneas de Joseph Martin Kraus, qu’elle a chanté en 1961 et que j’écoutais par hasard peu d’heures avant d’apprendre sa mort.

    Car étrange et éloquente, elle l’a toujours été – étrange, c’est-à-dire étrangère à l’habitude reçue autant qu’intime à ce qu’elle chante : on reviendrait encore à Emilia Marty. Mais il suffit d’écouter comment elle délivre la partie de soprano dans la Missa solemnis de Beethoven basaltique édifiée par Klemperer  (EMI, 1966), et qui réussit une quadrature du cercle dont peu de cantatrices peuvent se vanter : concentration vocale et densité (les couleurs sont incroyables), dignité du ton, mais perméable à l’humilité de la supplication (Kyrie) comme à l’effroi (Sanctus), alliage inespéré du tranchant et de la légèreté. La section « Pleni sunt cœli et terra », confiée aux solistes, est phénoménale, l’ardeur du verbe éblouissante, mais d’une lumière sombre, s’il est vrai que le soprano de Söderström est tout sauf diaphane ou angélique, et que sa chaleur native la distingue de tant de Nordiques au timbre d’opale et de glace. Et jusque dans cette transe effarante, elle ne néglige jamais la langue, le rebond et la majesté de la langue (ces Hosannah sont un trésor). En l’écoutant, on songe à ce qu’elle disait de la pureté des voyelles de la langue suédoise, qui prédisposerait à l’art du chant. Mais pour la seule Söderström, un tel témoignage offre l’exemple d’un art qui cultive en même temps la couleur et le dessin, une force presque tellurique et une finesse étonnante, et qui rend comme rarement l’ambiguïté expressive de Beethoven. Pas étonnant que son Fidelio tardif (à Glyndebourne avec Haitink, DVD), si personnel, si délié, fasse  pourtant surgir, paradoxalement, le souvenir de Martha Mödl. Söderström ne prétend pas pourtant à la stature épique : son Fidelio est lyrique, humble, domestique pour ainsi dire dans son intensité propre, en accord avec le caractère qu’elle prêtait au personnage : fragilisé par la fatigue mais tenace.





    De fait, elle avait la souplesse avec la puissance expressive, vertu plus rare que la puissance de l’organe, qui lui permit certes de passer de Bastienne (le rôle de ses débuts à 22 ans sur la scène de Drottningholm, qu'elle devait diriger de 1991 à 1996) et de Suzanne à Alceste ou Fidelio, la maturité venue : vertu de la vieille école, acquise auprès de son professeur, la colorature Adelaide von Skilondz, ancienne cantatrice de l’Opéra impérial de St-Petersbourg née en 1882, qui lui avait interdit de chanter Verdi ou Wagner (« ce n’est pas pour vous »), et qui l’exhortait à d’abord s’incorporer les grands rôles classiques avant d’aborder l’opéra du XXe siècle dont rêvait la jeune Söderström, laquelle avait d’abord rêvé de théâtre et créera par exemple la Gouvernante du Tour d’écrou en Suède (Stockholm, 1958) ou chantera le rôle d'Elisabeth dans l'Élégie pour deux jeunes amants de Henze dans sa nouveauté. Il suffit d’ailleurs de l’entendre chanter l’Invocation à la lune de Rusalka en 1986 (dans sa soixantième année, donc) pour admirer les fruits d’une telle discipline, alors même qu’elle aura beaucoup chanté de musique contemporaine à Cologne et Hambourg dans les années 60.


    Discipline donc, mais qui s’efface devant l’impression première qui est celle de la personnalité vocale et interprétative. Son Eurydice de Gluck en 1964 face à Fischer-Dieskau (Orfeo) est proprement prodigieuse, la plus grande sans doute, avec une intelligence théâtrale et un dosage du pathos parfaits, et toujours ce pouvoir infini de suggestion, ces accents inouïs et évidents : une Eurydice tourmentée et poignante, merveilleusement stylée, qui laisse deviner ce que put être son Alceste à Drottningholm (il n’en reste au disque qu’un « Divinités du Styx » dans un album documentaire de ce théâtre). Cette Alceste, on la regrette autant que sa Gouvernante du Tour d’écrou. Mais ce qu’on entend dans une Eurydice aussi hardie, dont l’imagination dévoile le plus profond de Gluck, tend d’une certaine manière la main à l’incarnation de Jenufa, dont on a deux témoignages, le disque de studio avec Mackerras mais aussi, plus saisissant encore, un live de San Francisco en 1980 (Gala) où elle a pour partenaire Sena Jurinac, passée de Jenufa à une Sacristine stupéfiante, âcre, terrienne, torturée : toutes deux sont de la même race d’artistes, capables en même temps du frémissement de l’humanité et d’une véhémence panique — deux emmurées vivantes, en un sens. Il faudrait encore joindre à cette série le portrait de Gerda dans le court opéra de Delius, Fennimore and Gerda, gravé pour EMI, et qui reste un des plus beaux témoignages de Söderström, méconnu hélas.






 
    Cette Jenufa de 1980 n’a pas une voix ordinairement juvénile : elle est chair, et chair à vif, plutôt que charme. On comprend du reste que Söderström, qui chanta beaucoup Puccini à Stockholm (des Butterfly en foule), ait prudemment renoncé à chanter Puccini à l’étranger, estimant ne pas avoir l’italianité nécessaire. Le timbre, de fait, est on ne peut plus individuel, et la qualité de la vibration est susceptible de ne pas séduire dans les gravures plus tardives, de rebuter peut-être les dévots de l’hédonisme. Dans Strauss en particulier, la tyrannie actuelle de l’opulence – même quand l’opulence vocale est le masque de la disette – rend d’autant plus bizarres les couleurs de Söderström dans les Quatre derniers lieder, antidote à l’hypnotisme de Janowitz comme à l’onction racoleuse de Fleming.
    Car son disque Strauss de 1981, fugitivement réédité en CD par EMI en 1998 – et préférable au live de 1976 avec Dorati, curieusement figé (BBC Legends) –, est pour moi une source de ravissement, même accompagné sans excès de soins par Richard Armstrong. Non seulement parce que Söderström parle toujours, même dans les lignes sinueuses, mais parce que le jeu des couleurs, décidément unique, est porté par une expression jamais languide ni aérienne, animée au contraire par une tension spirituelle constante, à juste distance entre l’ardeur et la contemplation. Même si la voix n’est pas toujours aussi aisée qu’avec d’autres sopranos, la présence et l’esprit sont incomparables, et le sentiment de renoncement au monde y est particulièrement troublant. La scène finale de Capriccio persuade plus encore, tant l’éloquence variée et le caractère, intime et pourtant impérieux, sont là avec la netteté et la suggestion, et avec cette franchise (on n’ose dire simplicité) plus pénétrante que le style quintessencié de celles qui raffinent la finesse devant le miroir. De même sa Comtesse des Noces n’atténuera pas plus la douleur que la profondeur du coloris (je parle des deux airs avec Pritchard en 1960 dans un disque BBC Legends). Les hasards du couplage joignent à ce programme Strauss le cycle de Britten Our Hunting Fathers sur des poèmes d’Auden (1936), où se déploie une science exceptionnelle de l’âpreté, jusqu’à la violence sarcastique – science du bizarre. Une cantatrice capable de chanter cette musique de la sorte n’est pas dans l’ordre commun, décidément, et on regrette de ne pouvoir entendre son enregistrement des Illuminations, difficilement trouvable désormais.




   
    J’évoquais Néron, mais les premières choses que j’aie entendues de Söderström, c’étaient d’une part un disque Schubert/Goethe avec Badura-Skoda au piano-forte (Astrée, CD supprimé) et le rôle de la Dame dans le Cardillac de Hindemith (intégrale DG dirigée par Keilberth en 1968 avec Fischer-Dieskau). Le récital Schubert reste assez méconnu, outsider à divers égards, et j’en garde un souvenir inégal : à l’époque je trouvais la voix parfois dérangeante, mais j’étais sensible à cette sorte de caractère singulier que m’offrait, différemment, Seefried, découverte à la même époque dans des disques plutôt tardifs. Je me souviens surtout d’un Roi des Aulnes à la dramaturgie crânement assumée, où Söderström n’hésitait pas à modifier l’émission et la couleur de la voix pour les quatre acteurs du récit, et osait là encore la bizarrerie de façon étonnante. L’enfant y était d’ailleurs presque terrifiant, moins pourtant que l’espèce de hideur du Roi, non pas insinuant à l’ordinaire mais pour ainsi dire visqueux. Il fallait oser.
    Pour la Dame de Cardillac, on entend d’abord Söderström converser avec le Cavalier, et puis vient ce monologue nocturne, suspendu dans le temps de l’attente de l’amant, étale et inquiet. Là il suffit de quelques mots à Söderström pour créer un univers poétique, par la couleur, encore et toujours, par le désir larvé, mystérieusement contemplatif, et qui fait penser au Tour d’écrou. « Die Zeit vergeht, Rose zerfiel… ». C’est à la fois une sérénade inversée et une berceuse, un memento mori également. Étrangeté familière où Söderström démontre son génie le plus naturellement. La Dame continue en secret : « Der Nachtwind weht um meine Lippen kühl ». Ces quelques minutes pourraient servir d'emblème à l'art de Söderström, aux antipodes des divas à œillades, déroulant comme une bannière « Meine Lippen, sie küssen so heiß »





    Elle montrera ce génie avec plus de hardiesse peut-être, en tout cas avec plus de liberté, dans un de ses disques de chansons suédoises, Örhängen (Bis, 1981), où Söderström est accompagnée au piano par Hakan Sund (également adaptateur de ces chansons, folkloriques pour partie) mais aussi à l’accordéon ou à la flûte à bec (!). On oscille entre la complainte, la ballade, la saynète ou la danse populaire. Söderström est confondante, tant sa palette expressive et stylistique semble infinie, mais d’abord juste, de la mélancolie à l’ironie grinçante. La valse foutraque d’Olrog est carrément désopilante, magistrale dans l’art pince-sans-rire du déraillement (ou qui se donne pour tel). Quand on songe à quel potage conduit l’hommage au patrimoine musical pour tel chanteur, on n’admire que davantage la distinction musicale que respire ce disque où la fantaisie et la plaisanterie se résolvent toujours en poésie, et souvent en mystère. Le plus familier, c’est aussi le plus lointain. Et la plus grande Söderström est autant dans cet album que dans les mélodies de Chopin, Tchaïkowski ou Rachmaninov qu’elle a enregistrées avec Wladimir Ashkenazy.

    Un disque pour finir, publié en 2003 par Bluebell, dans une collection consacrée aux grands chanteurs natifs de la Suède : on y entend des captations issues des archives suédoises, toutes inédites, échelonnées de 1952 (Martha de Flotow) à 1977 (Suor Angelica). Tout y est extraordinaire, sinon idiomatique (Manon Lescaut de Puccini en 1970), avec des raretés qui sont de vrais trésors.
    Le programme commence avec l’entrée de la Duchesse de Parme dans le Doktor Faust de Busoni (Opéra de Stocholm, dir. Leif Segerstam, 1969, en suédois). C’est le digne pendant de la Dame de Cardillac : chair et mystère, jusqu’à l’onirisme. L’enchaînement se fait tout naturellement avec la Shéhérazade de Ravel chantée à Malmö et en suédois le 4 juin 1970, plus libre et plus poétique encore que dans le live londonien avec Boulez, et avec une voix mieux captée ; non seulement le suédois n’est pas gênant, mais audiblement Söderström y recouvre la pleine éloquence des phrases.




    Du fonds Strauss et Mozart, le monologue de la Maréchale (1960, en suédois) apporte peu, documenté d’ailleurs en langue originale dans le disque EMI dirigé par Richard Armstrong. En revanche, on découvre Söderström en Suzanne dans l’air au jardin (dir. Colin Davis, 1960, en suédois). Schwarzkopf l’y admirait, et les deux femmes ont chanté l’opéra ensemble au Met dans les années 50, avec Cesare Siepi. On entend une Suzanne inhabituellement charnelle, avec de la gravité, sans sourire, mais d’une conduite merveilleuse du phrasé et des nuances, toute au service du mystère, là encore. Unique. Suit le « Come scoglio » de Fiordiligi (avec le récitatif, mais en suédois, 1965), et on se doute que le sérieux héroïque du personnage y est privilégié autant que la voix est remarquablement assise (Söderström chantait parfois des rôles plus mezzo que soprano, d’ailleurs). Triolets plus ou moins achevés, peu importe : voilà une Fiordiligi autoritaire, mais avec quelque chose de voluptueux qui la rend indemne de toute dureté. Superbe, à tous les sens du mots.

    La surprise viendra d’ailleurs. Non pas vraiment de l’air de Suor Angelica, ici parente en dignité et en douleur de Jenufa, mais plutôt de la scène entre Eva et Sachs au second acte des Meistersinger (Opéra de Stockholm, 1962, avec un magnifique Sigurd Björling). Surprenante en effet est la caractérisation de Söderström, qui fait entendre une Eva sans coquetterie ni rouerie, mais d’abord têtue, presque véhémente dans son sérieux, avec une voix souple mais corsée très au-delà de la tradition. Ce qu’on perd en charme (et on le perd audiblement), on le gagne en personnalité et en théâtre : Söderström faisait de la résistance, décidément.

    Bien différent apparaît le généreux extrait de Martha (les deux quatuors du début de l’acte II, en suédois toujours, et avec Nicolai Gedda débutant !), témoin des enfances de Söderström (elle avait 25 ans). Je doute qu’on trouve mieux chez les meilleures Allemandes. La voix avait déjà son caractère mais avec une fraîcheur et même un brillant délectables. Mais au-delà de la séduction des couleurs (et d’un aigu aussi étincelant que charnu), c’est l’esprit qui charme et qui fascine : l’élégance, le feu, le sourire en coin, le rire (en musique), la fantaisie, la vie, tout y est avec un degré de naturel rarement offert pour cette histoire de lady anglaise changée par jeu en fille de ferme. Enfin, plus exigeant vocalement, extrait du répertoire national, l’air brillant d’Aline au premier acte de La Reine de Golconde (1868) de Berwald est un ravissement inattendu, grâce à l’ascendant vocal et au souffle poétique dont Söderström pare une musique aimablement embourgeoisée. 








N.B. À suivre, plus de détails sur la carrière de Söderström.

Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 28 commentaires - Recommander
Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 00:33


Avertissement :
Dans ce qui suit, je ne vais pas sur les brisées de Francesco, et Francesco ne m'a pas mordu. Je ne cherche qu'à me soulager, comme disait la Religieuse portugaise, je veux dire, à soulager ma conscience.
Merci de votre compréhension.







   Chantons sous la pluie, pour commencer, avec la même chanson dans trois états différents :


    1) Ich steh im Regen :
    chanson interprétée par Zarah Leander en 1937 pour le film Zu neuen Ufern (Vers de nouveaux rivages)






    2) Il pleut sans trêve :
    la même, en français pour la V.F. du même film, répondant désormais au titre plus excitant de Paramatta, bagne de femmes (Remarquez que s'il pleut longtemps elles seront toutes trempées !)






    3) Jag star i regnet :
    la même, en suédois, reprise par la créatrice en 1960 pour la TV






    Donc elle chante sous la pluie, mais ça ne donne nullement envie de danser, plutôt de s'étendre sur un divan et de fumer en regardant au plafond ou bien le ciel par-dessus le toit. La chanson est d'ailleurs assez typique de cette capacité de nostalgie d'une partie du vaste répertoire de Zarah Leander, née suédoise en 1907, connue pour être devenue la star du cinéma allemand après l'exil de Marlene Dietrich, connue aussi pour ses dêmélés avec Goebbels et ses affinités indépendantes (pour aller vite). UFA oblige, sa renommée s'imposa dans la France occupée, mais elle était déjà admirée avant-guerre, par exemple en raison du succès de La Habanera de Douglas Sirk. Après le bombardement de sa maison berlinoise, elle retourna en Suède, où sa personnalité fut longtemps controversée. La Scandaleuse de Berlin, c'était elle, même si elle n'adhéra jamais au parti nazi et ne prit pas de position politique publique, sa situation était objectivement très équivoque. Une de ses chansons, Davon geht die Welt nicht unter (Le monde n'en mourra pas), était du reste un tube dans les armées du Reich. Et la chanson qu'on entend dans Les Damnés de Visconti, au moment du mariage sinistre de Bogarde et Thulin, c'est aussi un de ses tubes : Nachts in das Telefon.

    Contrairement à Dietrich, elle avait, comme on dit, une voix, et ses débuts furent à la fois au cabaret et dans l'opérette : elle triompha dès 1929 dans La Veuve joyeuse à Stockholm, et Lehar aurait (dit-on) accepté de transposer pour elle le rôle-titre vers le grave (je n'ai pas vérifié). Au cours des années 30, elle gagne Vienne où elle interprète Axel an der Himmelstür de Benatzky, dont Myto vient de publier un enregistrement du début des années 50, toujours avec elle. C'est de cette œuvre qu'est extrait le superbe Gebundene Händen. Leander tourna surtout une longue série de films "musicaux" selon l'habitude de l'époque, l'insertion de parties chantées étant favorisées par la récurrence, parmi ses rôles mélodramatiques de femme magistralement perdue, de personnages de cantatrice ou d'artiste de music-hall. Elle joua aussi le grand amour de Tchaïkowski : c'est dire si elle n'avait peur de rien.




    Dans Der Weg ins Freie (Le Chemin de la liberté) en 1941, elle incarne une star de l'Opéra de Vienne, tiraillée entre l'appel mondain de sa carrière et la tentation d'un bonheur idyllique sur les terres d'un hobereau des marches (joué par Hans Stüwe, également requis pour Tchaïkowski). Victime de l'inévitable traître cauteleux, et des événements politiques, elle se laisse passer pour morte et  s'enfuit sous un faux nom en Italie, où on la retrouve chantant Maddalena de Rigoletto… avec un ténor invité qui la reconnaît pendant le quatuor. Auparavant on la voyait créer à Vienne une Sémiramis improbable, sur une musique de simili-Goldmark. Elle mourait d'emblée sur scène, bien évidemment. Huhuhu. Mais ce n'est rien en comparaison de sa mort véritable et immobile à la fin. Ah, le bonheur était si proche…

    Le premier film dans lequel je l'ai vue, c'était Heimat (titre français : Magda). Cette fois, une fameuse alto fait halte dans une petite principauté allemande pour chanter l'Orphée de Gluck au théâtre (« Ach, ich habe sie verloren… », vous voyez l'allusion…) et la Passion selon saint Matthieu à la cathédrale. Or nul ne sait qu'elle revient en fait dans sa ville natale, qu'elle dut quitter autrefois, fille-mère engrossée par l'inévitable traître libidineux et haut placé, et qu'elle doit régler quelques comptes. Son père vit toujours, et vous imaginez le pardon final, avec effusions sur l'enfant du péché. Et en avant pour les airs de pénitence de la Passion de Bach, chantés les yeux humides. Le film oppose du reste l'univers bismarckien, pudibond, incarné par des duègnes parmi lesquelles la tante de Magda, poétesse sentimentale de son état, et la liberté d'allure que partagent l'artiste et le prince. Ainsi dans cet extrait :






    Cependant la coquetterie conquérante n'est que le masque posé sur la plaie toujours béante. (C'est beau, hein ? mais c'est une phrase que j'ai beaucoup travaillée). Elle pourrait chanter aussi Amfortas, ce serait assez dans sa tessiture, surtout après la guerre. Tenez, voici le remake de la chanson de Magda en 1966. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas de Ma Sorcière bien-aimée (quoique…).





     Le come-back de Leander fut évidemment malaisé après la guerre. Elle y parvint pourtant, y compris en Allemagne où elle se produisit dans des comédies musicales encore à la fin des années 60. Pas vraiment une descente aux enfers, mais au moins à la cave. L'assise grave de sa voix avait tournée alors carrément au ténor, ou baryténor, et bien fin qui, à la seule écoute, dirait qu'il entend une voix de femme dans cette reprise de Wonderland by night  (con la tromba) :





    De la même époque, une espèce d'air du catalogue pour marins est plus redoutable encore. Et en 1977 elle poussait encore la chansonnette à la télévision suédoise en compagnie de Birgit Nilsson, qui ne craignait pas les marins non plus. Ne demandez pas laquelle des deux coiffe l'autre au poteau viriloïde :





    Oui, je sais…


   On gardera plutôt le souvenir de son grave caressant dans Ich hab vielleicht noch nie geliebt (1937), de la fantaisie élégante de Stockholm blir Stockholm (1930), de son tact dans Du darfst mir nie mehr rote Rosen schenken, ou du contrôle élastique de Merci, mon ami (c'est Paulette Poupard – oui oui, je sais… – qui en chanta la V.F.). On se tournera donc vers une anthologie délectable (1930-1941) parue dans la collection irremplacée Chansophone. Mais se méfier des nombreuses compilations au catalogue allemand, certaines sont dans un son atroce, ou bien ne retiennent que des remakes tardifs avec des orchestres en confiture.








Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 14 commentaires - Recommander
Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /2009 01:20
















Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 17 commentaires - Recommander
Jeudi 3 décembre 2009 4 03 /12 /2009 01:32


J'aurais dû dire enfin quelque chose des quintettes à cordes de Mendelssohn, ou du récent disque Duphly d'Elisabeth Joyé, ou d'Alexander Balus, ou de Meine Rose de Schumann par Erika Köth. J'aurais pu aussi, dans un moment de fureur, parler de Claudine Ansermet dans des airs de cour de Guédron, et de ce disque Kapsberger enregistré naguère par Rolf Lislevand.

Mais comme Elisabeth à Fontainebleau, je suis fatigué. A marché, a beaucoup marché.
Alors finalement, ce sera ça, ô ma lie immortelle !





Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 00:56






    Jour de la Saint Nicolas : anniversaire du prince-patron de Joseph Haydn, et par conséquent de la création d’Orlando paladino et de L’Isola disabitata du même, mais encore, aujourd’hui précisément, fête des quatre-vingts ans de Johann Nikolaus comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt, et (que Francesco se le dise) par sa mère, comtesse de Méran et baronne de Brandhoven, descendant de l’archiduc Jean-Baptiste d’Autriche né en 1782. Entendre Nikolaus Harnoncourt dans ses œuvres révèle sans doute un généreux, la hardiesse d’un génie avant les soins du savant ; non qu’il ne soit pas extrêmement réfléchi (il est bien loisible de lui en faire le grief ordinaire), mais qu’il séduise ou qu'il répugne, dans telle ou telle œuvre, à tel ou tel moment, tout dans son geste témoigne d’un esprit individuel, démiurgique si l’on veut, et qui toujours semble affirmer : « je l’ai dit comme mien ». Avec un air d'indépendance, comme un cavalier à l’ancienne mode.

    Et donc comme un danseur, admirable. C’est mon premier souvenir de lui, qui n’était alors qu’un nom sur les somptueux coffrets Telefunken. La radio retransmettait un Messie en direct de Stockholm (vers 1982, c’est celui publié ensuite avec Marjana Lipovsek). J’avais alors dans l’oreille un disque d’extraits que ma mère aimait écouter, dans l’interprétation fameuse de Colin Davis, et je fus d’abord saisi par je ne sais quoi qu’il m’aurait été difficile de définir alors, un mélange de poigne et de méditation, une manière de jouer avec les accents et avec les silences, les couleurs aussi, qui me rendait soudain singulier ce que je croyais familier.
    L’Ouverture était inquiète autant que solennelle, elle professait et elle insinuait, le récitatif initial du ténor forgeait un autre sentiment du temps, l’orchestre semblait soutenir et contempler Werner Hollweg dans ses prophéties ; et puis, quand l’air de ténor s’est achevé, et que j’attendais la suite, c’est-à-dire le chœur « And the glory of the Lord », voilà tout à coup un accord comme un coup de talon, littéralement inculqué, vertical et plein d'élan, d’où l’impulsion première jaillit, c’est-à-dire tout le mouvement et toute l’architecture de ce chœur qui se déployait, chose inouïe pour moi, comme une sorte de danse très noble, gardant le buste très droit, presque fière, mais délicate, toujours avançant mais traversière dans ses dessins. La pulsation inépuisable, mais le geste contenu et le cours énigmatique. Et voilà, donc : l’orchestre, le chœur ainsi conduits par un maître, non par un enfant, organisaient une danse sans nom sur la partition, dansaient la gloire du Seigneur. Et me voilà embarqué.

    Harnoncourt pour moi, ce fut d’abord ça, et non pas l’eau-forte de ces Quatre saisons de Vivaldi qui paraissent tout réinventer, comme si l’aimable tableau de la poésie descriptive pivotait et projetait le visiteur confiant dans l’inconnu, ou l’éblouissait dans une nuit obscure. Harnoncourt peut bien être comme le Dieu qui renverse et aveugle Saül, il peut brandir comme le Très-Haut la verge de courroux (ce boutoir qu’on a tant pu censurer chez lui), il peut transporter l’assemblée dans une vision d’effroi, comme dans un Dies irae de Mozart où il a l’intelligence
d'organiser et de saisir par la stupeur et le chuchotement, autant que par l'airain :






    Dans la salle d’apparat du Musikverein, dorée pour les jours de fête, et où le chœur de l'Opéra de Vienne prononce comme jamais, on dirait qu’il évoque l’Enfer, énergumène impérieux, beau, trop fiévreux pour qu’on le confonde avec le Roi de terrible majesté dont parle le texte liturgique, et cependant son organe presque démoniaque. Cuncta stricte discussurus : qui dira le contraire ? De même il entrouvre les portes de l’Averne dans Castor & Pollux de Rameau, comme nul n’a su le faire. « Harnoncourt prince des ténèbres » titrait le chroniqueur après une Création de Haydn donnée à Paris il y a une dizaine d’années. Et de fait, Harnoncourt n’est pas l’ami des claires fontaines, mais bien plutôt de l’ombre et du silence auxquels seule la musique sait donner corps.

    Splendeurs de l'angoisse. Écoutez donc ce qu'il faisait surgir en juin dernier sur les bords de l'Isola disabitata, justement : c'est Esterhaza recouvert par Füssli. Pourtant, là aussi, on y danse, on y danse. Et quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur la dramaturgie d'Harnoncourt dans les opéras de Mozart, notamment sur le versant Da Ponte, Mozart lui doit quand même une fière chandelle, pour tout le pan Sturm und Drang (quel Thamos ! et quelles symphonies transies !), pour cultiver les pots-à-feu dans toute sa musique sacrée, et pour raviver le blason de l’opera seria, que ce soit au milieu des tombeaux de Lucio Silla ou devant la coupe de poison qui happe Aspasie dans une divagation immobile. Émulation monumentale entre le chef et Yvonne Kenny, qui sait, contrairement à Gruberova, ce que tragédie veut dire.



  


    Un beau démon, mais aussi disais-je un maître de ballet, ou plutôt un prédicateur irrésistible qui n’aurait pas oublié que le mouvement mystérieux de la danse est une des formes de l’éloquence et de la prière. C’est ce que montre un concert filmé à Melk vers 2000 et consacré à des cantates de Bach, au premier chef à la cantate BWV 147, aussi bien pour son choral litanique que pour le chœur d’entrée : Herz und Mund und Tat und Leben ; le cœur et la bouche et l’acte et la vie… et l’esprit. « Ja, der Geist spricht » : l’esprit parle, et danse, et sourit. Voyez :








    Dans ce même concert, il y a aussi le Magnificat. Au cours de l’air de soprano « Quia respexit humilitatem », le chœur fait irruption pour s’emparer des derniers mots et clore le verset : omnes generationes, répété, multiplié, inextinguible. « C'est pourquoi tous les âges me diront bienheureuse ». Chez tant d’interprètes, cette irruption prend la forme d’une jubilation cataclysmique. Rien de tel ici, plutôt l'élévation d’un mystère, mystère glorieux (béatitude éternelle de la Vierge) mais sur fond de mystère douloureux (le consentement au sacrifice). Par sa manière de jouer, à tous les sens du mot, ce chœur déferlant, Harnoncourt semble suggérer, en accord avec la puissance ambivalente de la musique, que la Nativité n’est jamais que le prélude de la Passion, son antichambre.






    En définitive, c’est d’abord cela que je retiens d’Harnoncourt : moins un volontarisme assumé de l’interprétation, qui peut aller de pair avec un parti-pris de sursignifier, et qui conduit parfois à des choses bien étranges (son enregistrement du Paradis et la Péri de Schumann, si audiblement ennemi du flux vital, me laisse perplexe), qu’un sens de l'imagination qui est aussi bien théâtral que spirituel. Et même hors du rite renouvelé de la danse. Ce qu’il a pu laisser de Schubert est plus d’une fois incomparable, essentiel (mot galvaudé mais tant pis) jusque dans l’hétérodoxe. Le disque où il dirige la Messe en mi bémol de Schubert D. 950 est une merveille, et un abîme, mais ce qui suit, le Chant des Esprits au-dessus des eaux, d'après Goethe (version inédite au disque à ma connaissance), confirme également parmi ses titres celui de poète.







Des Menschen Seele

    L’âme de l’homme
Gleicht dem Wasser :
    Est semblable à l’eau :
Vom Himmel kommt es,
    Elle vient du ciel,
Zum Himmel steigt es,
    Elle monte au ciel,
Und wieder nieder
    Et de nouveau
Zur Erde muß es,
    il faut redescendre vers la terre,
Ewig wechselnd.
    Alternance éternelle.

Strömt von der hohen,
    Il jaillit des hauteurs
Steilen Felswand
    de la falaise abrupte
Der reine Strahl,
    un écoulement d’eau pure,
Dann stäubt er lieblich
    Et puis il poudroie, séduisant,
In Wolkenwellen
    en nuages ondoyants
Zum glatten Fels,
    sur le rocher lisse,
Und leicht empfangen
    et de là, reçu avec légèreté,
Wallt er verschleiernd,
    il descend environné de ses voiles,
Leisrauschend
    enveloppé d’un doux murmure,
Zur Tiefe nieder.
    Vers les profondeurs.

Ragen Klippen
    S’il rencontre des obstacle rocheux
Dem Sturz entgegen,
    dans sa chute,
Schäumt er unmutig
    il écume avec colère
Stufenweise
    et par degrés
Zum Abgrund.
    il descend vers l’abîme.
Im flachen Bette
    Dans un lit horizontal
Schleicht er das Wiesental hin,
    il serpente à travers les prairies,
Und in dem glatten See
    Et sur la surface du lac
Weiden ihr Antlitz
    toutes les étoiles
Alle Gestirne.
    contentent leur face.

Wind ist der Welle

    Le vent est pour la vague
Lieblicher Buhler ;
    Un aimable soupirant ;
Wind mischt vom Grund aus
    le vent creuse et mélange
Schäumende Wogen.
    les flots écumants.

Seele des Menschen,
    Âme de l’homme,
Wie gleichst du dem Wasser !
    si semblable à l’eau !
Schicksal des Menschen,
    Destin de l’homme,
Wie gleichst du dem Wind !
    si semblable au vent !



    Une dernière vidéo : entretien avec Harnoncourt à l'occasion d'un récent concert Mendelssohn aux Pays-Bas, avec le Psaume 42 (Wie der Hirsch schreit) dont on n'a ici que des miettes, hélas. Le chef souligne combien jusqu'à aujourd'hui la grandeur et la profondeur de Mendelssohn sont sous-estimées, dissimulées par une image fallacieuse de musique aimablement superficielle. C'est non seulement qu'il a pâti de la doxa wagnérienne mais qu'il était toujours suspect pour un génie romantique d'être issu d'une famille riche et brillante.







    N.B. Sur Harnoncourt, sa carrière, son art, ses disques marquants, on peut réécouter pour quelques semaines une série diffusée par France Musique les jours passés (Grandes Figures, 30 nov. - 4 déc.), et qui offre un bon panorama, avec plusieurs témoignages particulièrement extraordinaires, comme l'Aria de la Suite en ré de Bach, où on n'attend pas Harnoncourt, et qui est bouleversante. Plus de détails ICI.

    P.S. Et encore une addition à la célébration : Harnoncourt dans Alexander's Feast, c'est à la page suivante.





Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés