Mercredi 23 juillet 2008
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Si par une nuit d'été un voyageur s'affale sur le canapé de son hôte en finissant bravement la bouteille, il peut néanmoins garder sa concentration intacte pour découvrir une guirlande d'extraits d'opéras en DVD.
¶ Le Trouvère de Verdi aux Arènes de Vérone, avec Franco Bonisoli et Rosalind Plowright
Je n'ai jamais bien saisi ce qui valait à R. Plowright tant de sarcasmes pour son enregistrement studio du Trouvère avec Giulini. Le moins qu'on puisse dire est que ça ne sonne guère italien, mais pour le reste c'est très musical et soigné. Elle a vraiment une tête d'Anglaise, c'est certain. Mais le clou de l'extrait, c'est Bonisoli qui en chantant l'héroïque « Di quella pira » donne l'impression de balancer des jets de testostérone surun public médusé. Cette générosité vocale éruptive, elle passe à l'écran par un spectacle indescriptible. On m'appelle Robin des Bois… Ce Manrico tout de blanc vêtu enchaînerait avec une cascade en moto qu'on ne s'étonnerait pas. D'autant moins d'ailleurs que le ténor brun arbore plus qu'un brushing, une coiffure-casque, qui évoque à la fois une cantatrice de la fin des années 60, Elvis Presley ou Jacqueline Maillan. L'air est bissé, et on comprend très bien que dans certaines circonstances il soit difficile de se retenir de bisser. Pour préparer ses aigus héroïques ("All'armi", au premier chef), Bonisoli tend le bras vers le lointain comme un athlète, et hop ! la note jaculatoire est mise sur orbite.
¶ Macbeth de Verdi à l'Opéra de Berlin, avec Renato Bruson et Mara Zampieri (acte I)
C'est la fameuse mise en scène de Ronconi, dirigée par Sinnopoli, qui fut doublée par un enregistrement Philips avec le même couple maudit. J'avais vu cette captation autrefois à la TV (au temps des débuts d'Arte) et j'en gardais un souvenir flatteur mais vague. Depuis cette époque aussi, j'ai pris goût à cet opéra de Verdi, qui est un de ceux que j'aime vraiment de lui. Renato Bruson est non seulement fantastique vocalement mais la puissance de sa sobriété théâtrale est admirable. Je ne me souvenais pas que Mara Zampieri écarquillait ainsi les yeux, comme dans un film muet. Pour elle aussi, je n'ai jamais partagé les griefs qu'elle essuie régulièrement. Le chant est pour le moins personnel, qui semble ignorer le legato, comme la nature de l'émission et les sons étranges et fixes qu'elle produit, mais je n'ai jamais oublié sa Norma hétérodoxe des Arènes de Nîmes, avec Martine Dupuy, et son « Casta diva » chanté comme dans une transe mystique. Cette voix me fascine quasiment comme le ferait un serpent. Le rôle de Lady Macbeth et ses particularités lui permettent pour le coup une performance (certes aux antipodes de Shirley Verret par exemple) que je trouve extrêmement prenante, et si le style de son chant est évidemment discutable, le raptus vocal ne l'est guère : quel ascendant ! Elle exprime une tension intérieure au bord de l'implosion, qui produit une impression d'ardeur et de glace à la fois, de folie assurément.
¶ Les Vêpres siciliennes de Verdi dans la production de Ronconi avec Susan Dunn et Leo Nucci
On aperçoit Antonacci toute jeune en Ninetta, c'est-à-dire même pas un rôle ! Chailly dirige de manière impériale, as usual, et le parti pris de Ronconi est d'évoquer un Moyen Âge rêvé et esthétisé par le romantisme. Giovanni Fioani en Procida, ce n'est pas la première classe, et son "jeu" est à peine regardable. Nucci, c'est autre chose, évidemment. Mais on n'a d'oreille et d'yeux que pour la merveilleuse Susan Dunn, si vite disparue de la carrière, qui chante le rôle de la duchesse Elena de manière sublime (« Arrigo, deh parli a un core » est inoubliable) et qui confirme qu'on peut avoir un physique imposant et manifester un jeu digne et très touchant.
¶ Margaret Marshall dans le Così fan tutte de Salzburg (Muti / Hampe)
Je n'ai vu que le monologue de Fiordiligi à l'acte II. La qualité TV de l'image accuse son âge, et le spectacle est apparemment d'une totale vacuité, baignant dans une imagerie « Italie rococo en bord de mer » quasiment sinistre. Margaret Marshall ne brûle pas les planches théâtralement : on la sent très accaparée par les contraintes du chant, et surtout totalement livrée à elle-même, et elle n'est apparemment pas de celles dont le visage parvient à escamoter l'effort que nécessite le chant. Mais vocalement, bon Dieu ! C'est plus séduisant encore que le disque live (EMI), capté une année précédente. La variété expressive, la palette des nuances, la maîtrise dynamique (fantastique !), la noblesse du geste vocal, l'ampleur du ton et de l'organe (enfin du Mozart chanté avec une voix aussi consistante qu'experte, et pas par une demi-portion stylée), l'intelligence du récitatif et l'économie de la durée dans l'air, une féminité tendue entre héroïsme et désarroi, voilà un bouquet de vertus qui font écouter cette scène comme une bénédiction.
¶ Manon de Massenet dans la mise en scène de Ponnelle, avec Edita Gruberova et Francisco Araiza.
C'était à l'Opéra de Vienne la première Manon de Grubi (elle n'a je crois jamais repris le rôle). Ce DVD jouit d'une réputation extrêmement favorable, mais ce que j'ai vu (mais j'en ai vu peu) me laisse assez mitigé. Au Cours-la-Reine, Manon apparaît dans un costume rouge pétard, qui tire dangereusement comme toute la régie vers La Vie Parisienne. Ou plutôt vers La Chauve-souris, car quelles que soient les merveilles vocales de la soprane, l'esprit est remarquablement faux. C'est Adèle chez Orlofsky qu'elle joue là, ni plus ni moins, et ce jeu égrillard laisse pour le moins perplexe. Ponnelle n'était pas forcément un foudre de finesse, comme on sait : la réalisation passe à côté du caractère de ce tableau.
Le tableau de Saint-Sulpice, sombre, monumental, est lui assez réussi, malgré une croix pectorale qui semble disproportionnée sur Araiza. Mais Araiza, justement, casse la barraque dans « Ah, fuyez, douce image » puis dans le duo où Manon reprend possession du prédicateur. C'est viril, vibrant mais aussi cultivé, avec un français soigné, et surtout un rayonnement peu commun. Comme lui, Grubi ne ménage pas son engagement, elle y va même à fond. Mais là encore, le jeu outré de la séductrice fait plus penser à une Reine de la Nuit déchaînée, avec ce nez en pique-olive et ce visage évoquant un oiseau qui rendent sa physionomie inquiétante, mais font perdre l'équivoque de cette reconquête. Quand on a vu une fois ce que faisait Leontina Vaduva dans le duo de Saint-Sulpice, même en concert, le jeu de Grubi paraît terriblement appuyé, et la voix, phénoménale en elle-même, manque décidément de cette dimension d'érotisme ambigu.
¶ Fidelio de Beethoven dans la mise en scène de Jürgen Flimm, avec Camilla Nylund et Jonas Kaufmann.
Je n'ai vu que l'acte II. Production zurichoise, captée en 2005 et dirigée par Harnoncourt, qui évidemment transforme l'emportement du quatuor du cachot en une sorte de sur place désarticulé. Bizarre… on n'entend en tout cas à l'orchestre aucune immédiateté expressive., même si ce qu'on entend aiguillonne l'intérêt, comme le plus souvent avec lui. Jonas Kaufmann est admirable à tout point de vue, châtié et physique, très émouvant, et d'un pouvoir d'évidence total dans ce répertoire. Alfred Muff, chanteur aussi méconnu qu'il est considérable, incarne un Pizzaro étrangement majestueux, autant que venimeux. Laszlo Polgar montre une mine de croquemort (on devrait l'appeler Sargnagel !) et un chant terne. Mais la belle surprise vient de Camilla Nylund, que je ne connaiassais que de nom. Très belle femme (plus que Denoke, dans un genre voisin), blonde, svelte, avec un visage dont l'expression très sobre, pudique, est intensément émouvante. Voix assez lumineuse, aisée mais puissante, chant précis, qui domine remarquablement sa partie, tout en témoignant du souci des nuances. Tout cela est du meilleur augure pour Salomé, qu'elle va reprendre à Toulouse la saison prochaine !
Cependant, la réussite tient assez sensiblement à la mise en scène, à la fois dépouillée dans sa scénographie (mais sans tomber dans l'esthétique de la pénurie), suggestive dans sa dramaturgie (le monologue de Florestan, le duo des époux sont extraordinaires) mais aussi (qui l'eût dit ?) attentive à évoquer précisément par les costumes l'extrême fin du XVIIIe siècle. C'est vraiment magnifique, sans la moindre ostentation ni affectation (de même pour la direction d'acteurs), mais avec une puissance poétique rare, à quoi contribue justement (et pour une fois) le refus d'avoir évacué l'ancrage de l'opéra dans les Lumières finissantes.
Par Bajazet
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Publié dans : Enregistrements
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