Dimanche 20 juillet 2008

Gluck, Iphigénie en Tauride
Paris, Palais Garnier, 8 juin 2008


Direction musicale : Ivor Bolton
Mise en scène : Krzystof Warlikowski
Décors et costumes : Malgorzata Szczesniak
Lumières : Felice Ross
Vidéo : Denis Guéguin
Chorégraphie : Saar Magal

Chanteurs
Iphigénie : Mireille Delunsch
Oreste : Stéphane Degout
Pylade : Yann Beuron
Thoas : Frank Ferrari
Diane : Salomé Haller
Première Prêtresse : Catherine Padaut
Deuxième Prêtresse : Zulma Ramirez
Un Scythe / un Ministre du sanctuaire : Jean-Louis Georgel
Une Femme grecque : Dorothée Lorthiois

Figurants

Iphigénie vieille : Renate Jett ;
Autres pensionnaires de la maison de retraite :
Jacqueline Piet-Lataudrie, Donatella Medina, Mauricette Laurence,
Agnès Aube, Ida Palomba, Rolande Bazin, Liliane Cebrian, Danielle Roche ;
Clytemnestre : Bogusia Schubert ;
Oreste jeune : Antoine Bibiloni ;
Agamemnon : Guy Chodey ;
Électre : Élise Bertero ;
Chrysothémis : Delphine Biard

Freiburger Barockorchester
Chœur Accentus (dir. Laurence Equilbey)





    L’exécution en concert d’Iphigénie en Tauride à Lyon, un dimanche de printemps 1999, sous la direction de Marc Minkowski et avec la distribution du disque qui s'ensuivit (Delunsch, Keenlyside, Beuron, Naouri, Cousin) fait partie de mes plus grands souvenirs, et en particulier parce qu’elle faisait entendre de façon merveilleusement neuve et vitale un opéra qui m’a toujours profondément touché. Bien qu’annoncée souffrante, Mireille Delunsch avait chargé toute la fin de l’acte II, en particulier, d’une puissance poétique inouïe, dans une osmose rare avec le chef, et la qualité du silence qui s’était alors emparé de la salle ne trompait pas. J’ai longtemps hésité à aller voir le spectacle du Palais Garnier, à la fois en raison du fantôme de ce souvenir lyonnais et par crainte des égarements du metteur en scène, puisque le spectacle, créé la saison précédente avec Maria Riccarda Wesseling et Susan Graham en alternance, avait été abondamment commenté. Et puis j’ai reçu une inspiration céleste : Françoise Sagan m’est apparue, et je me suis écrié : « Oh, et puis zut ! »

    Musicalement, la représentation est dans l’ensemble d’un niveau très remarquable. Il est heureux d’y entendre des instruments anciens, car la musique de Gluck sollicite une expression rythmique et surtout sonore qu’un orchestre moderne est moins habile à procurer. La qualité de l’Orchestre Baroque de Fribourg est bien connue, ses couleurs et sa mobilité sont remarquables, mais il faut souligner combien Ivor Bolton le dirige avec un grand sens du style et de l’économie dramatique. Simplement, quand on a entendu Minkowski et son ensemble dans cette œuvre, on se trouve frustré de toute une dimension de l’œuvre, qui appelle plus d’imagination poétique, avec autant de sensualité que de nerf. Ainsi, sous la direction de Bolton, le prélude de l’acte II est parfaitement rigoureux et fonctionnel, mais un peu court de mystère et de climat. Réserve mineure.

    Mireille Delunsch était annoncée souffrante. Je ne suis pas certain que sa voix d'aujourd’hui aurait beaucoup mieux passé l’orchestre en meilleure santé, s’il est vrai que certaines zones de la voix manquent objectivement de chair pour une salle comme Garnier (c’est patent dans l’air qui ouvre l’acte IV). Paradoxalement, j'ai été moins gêné par un souffle court chez elle que dans la captation radio d'une soirée antérieure au Palais Garnier. Même amoindrie et inégale comme elle peut l’être, l’interprète présente deux qualités exceptionnelles dans ce répertoire : un ton tragique de toute beauté, avec une manière d’allier naturel et gravité qui est à peu près sans concurrence, et une intelligence confondante dans le jeu des couleurs et des nuances. Pour preuve, les accents qu’elle trouve dans « Un pouvoir inconnu, puissant, irrésistible / Sur l’autel des dieux même arrêterait mon bras », ou ce qu’elle réussit dans « Ô malheureuse Iphigénie » et tout le thrène qui suit, et qui est le sommet de la représentation. Décidément, c’est (si je puis dire) sa musique ! Par chance, c’est aussi le seul moment, ou peu s’en faut, où la régie convainc.
    Issu de l’équipe Minkowski lui aussi, Yann Beuron est vocalement exceptionnel, avec une voix devenue plus dense de texture et d’un coloris plus ample mais sans avoir perdu la souplesse ni la science de l’allègement. Projection parfaite, diction d’une clarté absolue. Un modèle de chant français classique. L’air « Unis dès la plus tendre enfance » m’a néanmoins paru caractérisé par une tendance à se perdre dans le détail expressif au détriment de la ligne, qui doit primer en l’occurrence.

    Pour sa prise de rôle en Oreste, Stéphane Degout impressionne lui aussi par une somme de qualités rares qui donnent au rôle son ascendant. Le timbre est profond, presque noir parfois comme il sied à un mélancolique, mais jamais la ligne n’est alourdie ni le chant approximatif. Une des choses qui séduisent le plus dans cet Oreste est que la voix, d’une richesse de timbre remarquable et qui rend sensible, objectivement, ce poids de passé qui caractérise le personnage, reste toujours juvénile et souple. L’alliance de noblesse, de naturel et de relief est atteinte avec un sens parfait de l’équilibre qui est une vertu capitale dans un tel opéra. Élocution et éloquence remarquables, projection royale, d’où un couple magnifique avec Beuron. Cela dit, on peut préférer une interprétation plus inquiète, plus déchirée, plus névrotique même du rôle, comme était celle de Keenlyside. Au reste Degout aura tout loisir d’approfondir le rôle. Mais le sentiment de l’évidence vocale et linguistique est tel qu’on aurait mauvaise grâce à désirer autre chose, en l’occurrence. La seule chose qu’on doit regretter, c’est que la régie impose à l’acteur qu’est Degout le port permanent de grosses lunettes noires qui le privent des ressources du regard.



   
    Thoas est un barbare. Ça tombe bien, c’est Frank Ferrari qui en est chargé. Le matériau vocal est pourtant remarquable, objectivement, mais pour un chant cultivé, on repassera… Son entrée est plutôt probante pourtant, avec du mordant, et un caractère un peu fruste ne va pas mal aux Scythes, après tout. Mais à son irruption à l’acte IV, c’est la débandade : la voix part dans tous les sens, la vocifération s’installe à mesure que la précision disparaît. Une fois de plus, Salomé Haller excelle en déesse, dont elle possède l’ascendant et la majesté. Dommage qu’elle soit contrainte à des sortes de caresses mystiques, reléguée dans la fosse en même temps que le chœur, excellent, parqué dans la fosse côté cour, comme les petits rôles qui en sont issus (mention spéciale à Jean-Louis Georgel).

    Là réside en effet la première absurdité de ce spectacle, qui en ruine d’un bout à l’autre la dramaturgie. Alors que Gluck s’est ingénié à incorporer le chœur au dialogue dramatique, en le libérant de l’enclave ornementale du divertissement, voilà que Wartlikowski l’envoie en colonie pénitentiaire avec les musiciens de l’orchestre. Il n’y aura donc pas d’Euménides sur scène (on a eu d’autres idées de toute façon…), ni d’interaction entre Iphigénie et les prêtresses. Ce choix hasardeux verse évidemment dans le laborieux lors de la scène du sacrifice d’Oreste, ratée d’un bout à l’autre, et d’autant plus qu’elle est outrageusement psychologisée au détriment de l’esthétique quasi liturgique constitutive de la tragédie de Gluck.

    Car le « travail » de Warlikowski, qu’assez de gens ont porté aux nues pour son talent, consiste précisément à escamoter la tragédie écrite en lui substituant un freudisme vague. On se soustrait à une convention pour tomber dans une autre, plus agitée. La tragédie antique repose sur une histoire de famille : aussi nous sert-on une sorte de drame domestique et bourgeois à la sauce psychopsycha, où Oreste est évidemment obsédé sexuellement par sa mère (je te tue parce que je te désire ou parce que tu me désires, turlututu chapeau pointu), où Oreste embrasse Iphigénie sur la bouche pour la persuader de le sacrifier (Eros et Thanatos sont dans un topos) , où surtout on nous exhibe la famille au complet : Clytemnestre, Agamemnon, Electre, Chrysothémis, le petit Oreste avant son œdipe, tout le monde est là, soit comme figurants témoins des affres des protagonistes, sagement installés dans leur canapé des familles, soit dans le ballet. Car les Furies qui viennent tourmenter Oreste dans son sommeil deviennent ici un Oreste en forme d’éphèbe nu, harcelé dans son lit par une mère démultipliée : elle le provoque dépoitraillée, il la pénètre, il la frappe, elle s’effondre, mais elle se relève, car la bougresse en veut encore. Y a-t-il un psy dans la salle ? L’image est forte d’ailleurs, la chorégraphie magnifiquement réalisée, mais elle montre surtout qu’après avoir évidé Iphigénie en Tauride de sa dimension sacrée et sotériologique, et décidé de réduire la catharsis à celle du divan, il faut bien remplir avec quelque chose.
    Alors on remplit.



   Et on tire Iphigénie en Tauride vers le drame bourgeois en empruntant aux Damnés de Visconti : c’est précisément la scène du dîner tumultueux chez les Essenbeck qui passe sur la TV du salon de la maison de retraite. Iphigénie remue de vieilles photos de famille comme Ingrid Thulin après que son fils l’a violée, à quoi fait manifestement écho la chorégraphie déjà évoquée. Gluck a tenu le pari d’une épure tragique concentrée sur 3 personnages ? Qu’à cela ne tienne, voici 20 figurants et des bodybuilders, et pour qu’Iphigénie ne se sente pas trop seule, on en met une deuxième (pas très causante d’ailleurs), et puis des pensionnaires d’une maison de retraite, puisque tout commence dans le décor unique d’une sorte de dortoir pour dames âgées, vaguement chic mais un peu glauque aussi (on est post-etwas ou on ne l’est pas). Delunsch, méconnaissable en vieille bourge bling-bling (on pense à Mme Abbott dans Les Feux de l’amour), entonne le début orageux de l’opéra  dans une crise de réminiscence : une infirmière lui donne des cachets, mais ça ne suffit pas, alors elle chante « Ô toi qui prolongeas mes jours » devant un lavabo et puis, hop, elle tombe inanimée. C’est alors que, tel Zorro surgi hors de la nuit, Iphigénie jeune apparaît, mais en robe rouge, du genre « j'essaie d'être chic mais je pars battue ». Flash-back, et tout le tintouin. Thoas est un gros beauf en marcel et survêt, qui roule en fauteuil électrique. Bzzzzzzzzz kss dzzzzzzzzz. Oreste est amené par les méchants Scythes (mais c’était peut-être des infirmières, je ne sais plus, vu que la danse des Scythe est une farandole de mardi-gras organisée par des religieuses en bleu pour les vieilles pensionnaires) ; et pour montrer qu’il a déjà beaucoup souffert, il a une chemise maculée de sang, un bandage autour de la tête et bien sûr ses grosses lunettes noires. Plus tard, pour montrer que Pylade est désespéré, il vide une bouteille de whisky en chantant « Divinité des grandes âmes ». Et le public reprend en chœur : « et glou et glou et glou ». C’est mal de se moquer, je le sais bien, mais voyez-vous, chère madame, l’héroïsme, c’est un article que nous ne faisons plus du tout. Les héros sont d’ailleurs tellement fatigués que Pylade se couche finalement contre Oreste qui s’était déjà endormi. Des journées comme ça, on n’en souhaite à personne…

    Ah, si vous croyez que c’est facile de meubler ! Forcément, on râcle un peu les fonds de tiroir. Et comme Iphigénie n’est plus prêtresse, qu’elle n’invoque plus la fille de Latone (oubliez ce qu’elle chante), il faut bien l’occuper à un stress plus lisible. Donc, elle serre très fort un gros coussin dans la scène où elle doit choisir lequel des deux Grecs épargner. C’est ce qui s’appelle progresser dans le régressif. Dans « Je t’implore et je tremble, ô déesse implacable », elle caresse un peu Oreste puis un peu Pylade, avant de s’évanouir. Trop de stress, vraiment. Trêve de persiflage. Il faut bien se rendre à l’évidence : la plupart du temps, dans ce spectacle, la relecture d’Iphigénie en Tauride dissimule à peine les vieilles ficelles du drame bourgeois, regarni avec les accessoires brillants (ou clinquants ?) du « théâtre d'aujourd'hui ». J’ai omis de préciser (mais est-ce nécessaire ?) qu’il y a évidemment un écran vidéo, avec Clytemnestre qu’on égorge en gros plan, au cas où le message ne serait pas bien passé.

    Ces griefs sont à la mesure de mon agacement devant un remplissage vain, qui résulte du refus de ce qu’est l’œuvre. Les critiques paresseux disent dans ce cas du metteur en scène qu’il « a un univers bien à lui », ce qui est censé fermer la bouche. Il n’empêche que Warlikowski est manifestement un homme de théâtre considérable. Même absurdement régie, la scène se caractérise par un climat étrange (superbes éclairages), le prosaïsme hasardeux de ce que j’ai détaillé plus haut se trouvant plus d’une fois résorbé dans une forme paradoxale d’onirisme. La scène de reconnaissance d’Oreste, par exemple, est magnifiquement mise en scène : et l’image d'Iphigénie assise aux pieds d’Oreste, tous deux face au public, et elle tenant les bras levés vers lui sans croiser son regard, cela ne s’oublie pas. Il est vrai que la fin heureuse se trouve esquivée : Oreste et Pylade chantent leurs derniers vers depuis le parterre, laissant Iphigénie en rade à Tauris. Voilà le malheur fatal qui guette les filles à pédé ! Sérieusement, la cérémonie funèbre qui clôt l’acte II (« Contemplez ces tristes apprêts ») et qui donne lieu ici à la mastication collective des vieilles pensionnaires assises à l’avant-scène, mangeant impassibles face au public, peut bien avoir déchaîné les foudres d’une partie du public à la création du spectacle : elle s’impose par quelque chose d’étrangement émouvant, sans doute aussi parce que, pour le coup, Warlikowski restitue ce qui fait le fond de la dramaturgie : le rituel, la méditation sur la mort, l'échange impossible.



par Bajazet publié dans : Représentations et concerts
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Samedi 19 juillet 2008



    J’ai attrapé ce soir les deux derniers actes de la retransmission radio de la Carmen donné à Orange il y a quelques jours, avec B. Uria-Monzon et M. Alvarez sous la direction de M. Plasson. Il y aurait beaucoup à dire sur l’interprétation musicale, sur les alanguissements du chef, sur une Micaela sans ligne, sur une Carmen plus sourde et accidentée que jamais ; mais c’est d’abord sur les conditions même de la représentation que je m’interroge.




    Le plein air, et d’autant plus (j’imagine) dans un théâtre vaste comme Orange, impose une autre manière de chanter et de parler. Il suffisait d’entendre ces dialogues parlés emphatiques, à la limite de l’agressivité, qui conduisent à mettre du pathos où il n’en faudrait guère, et à transformer les contrebandiers en roquets. C’est encore plus vrai du chant, sans doute : nolens volens, les chanteurs grossissent le trait. Pour avoir entendu les mêmes Don José et Carmen en salle à Toulouse au printemps de l’an passé, je suis à même de mesurer tout ce qui se perd à Orange. Dans la scène finale, Alvarez a ici tendance à verser, au fur et à mesure, dans un ton de mélodrame, sans doute payant à la scène, sans doute aussi inévitable, mais qui vient gauchir l’esprit de la musique et de l'œuvre. Carmen, née à l’Opéra-Comique, conçue pour la salle de l’Opéra-Comique, y retournera en juin prochain, et on ne peut que s’en réjouir. Le génie de cet opéra, qui est de sécheresse et d’économie, et guère de grandeur et de faste, pourra y retrouver son compte, c’est-à-dire ses légèretés.

    Jean-Charles Hoffelé remarquait récemment, dans la critique du DVD d’un Nabucco à Vérone, qu'à mesure que  cet opéra « s’abonne aux Arènes et autres théâtres de plein air », il « y abandonne une grande part de ses subtilités musicales ». Il en va de même, plus nettement peut-être, de Carmen. La retransmission d’Orange prouve de fait à quel point les conditions d’un vaste espace contraignent le caractère de l’exécution musicale. Comme si cet air libre (en plein air se dit précisément en allemand im Freien) refusait paradoxalement à la musique et au théâtre, à leur interprétation, la liberté de l’ajustement.




par Bajazet publié dans : Représentations et concerts
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Samedi 19 juillet 2008

Puccini, Turandot
Zurich, Opernhaus, 10 juillet 2008


Direction musicale : Marco Armiliato
Mise en scène : Giancarlo Del Monaco
Scénographie : Peter Sykora
Lumières : Hans-Rudolf Kunz

Turandot : Paoletta Marrocu
Calaf : José Cura
Liù : Chiara Angella
Timur : Pavel Daniluk
Ping : Gabriel Bermudez
Pang : Andreas Winkler
Pong : Boguslaw Bidzinski
Altoum / le Prince persan : Miroslav Christoff
Le Mandarin : Valeriy Murga
Pu-Tin-Pao : Roberto Angeletti
Second Bourreau : Sacha Wacker

Chœur et orchestre de l’Opéra de Zurich




    Si le Festival de Zurich proposait avec Carmen
une production entièrement nouvelle, l’essentiel de la programmation consiste en des reprises de spectacles déjà donnés dans la maison avec succès. Ainsi de cette Turandot qui reformait le couple Marrocu-Cura. En tant qu’ex-futur-co-concepteur du T-shirt In bed with José Cura, je dois bien avouer que c’est pour le ténor que je m’étais rendu à l’amicale invitation de l’agent 007 d’assister à la représentation – avec d’autant plus d’empressement que de toute façon il m’avait confisqué mes papiers et ma carte bancaire. Mais contre toute attente, j’en remporte surtout le souvenir de l’incarnation extraordinaire de la Sicilienne Paoletta Marrocu. 




    C’était en fait la première fois que je voyais cet opéra sur scène. Je n’en connaissais même que des extraits (« Nessun dorma » cristallise à peu près tout ce que je n’aime pas dans l’opéra italien), mais en garçon sérieux je m’étais préparé en regardant, attaché sur une chaise par l’agent 007, le DVD de la production de David Hockney avec Eva Marton et le Calaf de Michael Sylvester (qui m’a beaucoup plu, d’ailleurs). Pour le coup j’ai découvert la très grande beauté du texte et de la partie formidable des chœurs : l’évocation de la lune au début de l’acte I est vraiment fantastique, et confirme l’écho que Turandot offre à la Salomé de Strauss. En revanche, je n’imaginais pas que le rôle de Liù se résume à peu près aux deux airs que les pucciniennes (ou pas) chantent en récital. Ce rôle semble totalement plaqué, et finalement assez hétérogène par rapport au style dominant de l’opéra, comme si Mimi sortait de sa mansarde pour venir se répandre à Pékin. Le trio comique des ministres au est un peu insistant mais recèle cependant de grandes beautés. C’est sûrement les actes I et II que je préfère, en particulier pour le climat de terreur et cette sorte de dramaturgie liturgique (la scène des énigmes, avec ses répétitions, y participe d’ailleurs).

    Je me trompe peut-être mais il me semble que Turandot est un opéra dont la mise en scène est finalement assez confortable, tant le livret et le climat musical balisent le terrain. Placé en haut sur le côté, je n’avais qu’une vue partielle de la scène, et le fond de scène restait caché (les diverses photos du spectacle contenues dans les programmes de Zurich y suppléent : on peut en voir
ici). L’évocation de la cité de Pékin amène des costumes extrême-orientaux suffisamment riches et évocateurs, sans jamais faire tape-à-l’œil, mais le tout est pris dans une scénographie majoritairement en couleurs froides et dominée par les tons vert-de-gris, imposant d’emblée quelque chose d’angoissant et de clos, en vertu aussi de l’étroitesse de la scène de Zurich. Ce qui est particulièrement beau, c’est la façon dont le peuple sort des dessous de la scène, comme des bas-fonds, en gravissant l’amphithéâtre aménagé entre l’avant-scène et la façade du palais, et à moitié enfoncé dans le sol. Le suicide de Liù consistera d'ailleurs à se jeter dans ce fond : très belle idée théâtrale. En son centre, sur une passerelle, une sorte de plate-forme circulaire où parade le bourreau et où plus tard Calaf chantera couché son « Nessun dorma ». La scène des ministres au début du II est également une réussite, son comique équivoque s’insérant dans une sorte de cabinet orné de masques mortuaires, seules reliques des princes mis à mort par Turandot.



    Giancarlo Del Monaco a cependant voulu plier la dramaturgie à une idée centrale, et j’ajoute aussitôt : hélas. L’entrée de Timur, Liù et Calaf met la puce à l’oreille, car ils sont en costumes contemporains et même quotidiens. Cura fait évidemment le macho ténébreux avec sa veste en couir noir et son tricot de corps. Au dénouement, Turandot reparaît en robe longue, rouge et fendue, autant dire en tenue de soirée, in the mood for love. Calaf reste comme il est : trop cool, comme mec… Le peuple resurgit en vêtements ordinaires, et les ministres sont devenus du personnel de restaurant préparant pour Calaf et Turandot un dîner aux chandelles. Si je devine bien, au même moment, le fond de scène fait voir une vidéo de Shangaï la nuit. Après le miracle de l’amuuur, le miracle économique ! Le message, dans sa puérilité, semble assez clair : finie la Chine archaïque et sanglante, voici la modernité civilisée, heureuse. Quel progrès ! Décidément, c’est beau, l’amour. Mais le progrès s’était introduit plus tôt, dès la scène des énigmes, où Calaf utilise un ordinateur portable pour donner les réponses (trouvées sans doute sur Yikingpedia) : jeu de scène d’une rare sottise, qui torpille le ressort dramatique et fait s’esclaffer le public, et pour ne rien arranger Cura exécute sa scène avec une sorte de détachement railleur. Tout cela n’a guère de sens, sauf que c’est assez révélateur, à mon sens, du malaise d’un metteur en scène qui propose un spectacle classique et comme tel réussi, mais dont la mauvaise conscience s’ingénie à placer du gadget pour afficher je ne sais quelle relecture de l’opéra. Passons.

    Dans un théâtre si petit, l’orchestre (excellent) sonne évidemment avec un éclat impérieux qui semble parfois disproportionné, mais comme j’étais juste au dessus de la fosse, ma perception acoustique est peut-être gauchie. Chœurs remarquables d’aisance et de précision. Le trio des ministres est tout à fait réussi, même si l'un des ténors l'emporte sur l'autre en qualité vocale. Gabriel Bermudez confirme en tout cas ses qualités d'interprète, vocalement et théâtralement. Chiara Angella est dotée d’une grande beauté, avec un sourire vraiment charmant. Hélas, c'est un rôle où il faut nécessairement de l’hédonisme vocal et du chant le plus velouté  : Elena Mosuc, initialement annoncée, serait parfaite. Or Angella reste bien courte, à tous points de vue : banalité du timbre, manque d’aisance et de contrôle, la nuance piano donnant lieu à un petit vibrato sans guère de charme. C’est oublié sitôt entendu, sans intérêt à mes oreilles. Elle va chanter Aida à Zurich la saison prochaine : je suis sceptique.




    Le charisme scénique de José Cura confine plus d’une fois au numéro de macho (peut-être voulu par la régie), si bien que la première source de son ascendant est la qualité même de la voix, avec des couleurs barytonnantes incroyablement profondes. La voix passe très bien, et le chant n’est pas désordonné comme dans ce Samson du Met entendu à la radio avec Denyce Graves, où il faisait un peu n’importe quoi. Pour autant, une certaine impression de désinvolture perce. On apprécie que Cura chante piano plus d’une fois, mais d’une part ce piano semble çà et là plutôt chrooné, et surtout on soupçonne une manière de survoler le détail de la partition, jusqu’à se permettre des esquives (dixit l’agent 007). Ne connaissant pas la partie, je ne suis pas à même de juger. Je puis au moins dire que Cura s’écoute très agréablement (ce que pensent apparemment aussi les spectatrices de plus de 50 ans qui l’attendent à la sortie des artistes) et qu’à tout prendre son chant est plus séduisant qu’un jeu que j’ai trouvé en service minimum.



    Mais la souveraine de la soirée, c’est cette soprane dont le nom m’avait fait bêtement sourire, et qui réussit une incarnation de première force. Paoletta Marrocu a été marquée, dit la notice biographique du programme, par l’enseignement de Renata Scotto, et le fait est que l’intelligence et la rigueur de son chant sont d’emblée frappantes. Les mauvais plaisants pourront ajouter qu’elle perpétue aussi les stridences de Scotto dans ses rôles dramatiques. C’est une voix assez claire de timbre, d’une puissance étonnante, mais qui ne sonne jamais gros ni lourd, sans vibrato relâché. Rien de la matrone ouah-ouah. Marrocu chante avec une voix stable, concentrée, et avec une intonation d’une précision admirable. La qualité de stridence est, si je puis dire, assez séduisante (je développerai un autre jour : il y a des stridences splendides) et surtout bien accordée au caractère tranchant, minéral de Turandot au début. Le moment où la princesse est vaincue par l’amour donne lieu, en outre, à une métamorphose des couleurs et de la densité de la voix, Marrocu prouvant alors qu’elle est parfaitement en mesure de chanter avec la même tenue dans la douceur. Ce soir-là, on ne sent pas du reste qu’elle peine dans les notes : tout sonne parfaitement en place, avec un sens du texte qui signale la hauteur de vue de l’interprète. Ajoutons encore une présence scénique de premier ordre, qui exalte une beauté brune et svelte, rare apparemment chez les titulaires du rôle. Au rebours des Turandot trônantes et impavides sur scène, celle-ci se meut avec des gestes quasiment chorégraphiques dès son entrée, les bras et les mains (aux ongles crochus de tradition) dessinant de lents mouvements serpentins, qui installent aussitôt le personnage dans une dimension esthétique et sacrée. De même pour la scène des énigmes, où elle descend et remonte l’escalier qui la sépare de Calaf à l’avant-scène en exécutant ce qui semble une danse rituelle de mort. Une grande interprète vraiment*.




*L’Opéra de Zurich a publié un DVD du Macbeth de Verdi où elle donne la réplique à Thomas Hampson. Si quelqu’un l’a vu, je suis curieux de ses impressions.  



par Bajazet publié dans : Représentations et concerts
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Vendredi 18 juillet 2008


Verdi, La Traviata
Festival d’Avenches, 4 juillet 2008

Direction musicale : Graziella Contratto
Mise en scène, décors, costumes, lumières : Alfredo Corno

Violetta Valéry : Patrizia Ciofi
Alfredo Germont : Roberto Saccà
Giorgio Germont : Renato Bruson
Flora Bervoix : Gabriella Bosco
Annina : Alessandra Boër
Gastone : Andreas Scheidegger
Douphol : Tamas Bator
D’Obigny : Danilo Gabriele Serraioco
Grenvil : Gregor Rozycki
Giuseppe : Massimo La Guardia

Chœur du Festival
Ballet Flamencos en Route
Orchestre Camerata de Zurich





    Avenches est une petite ville de Suisse romande, dans la ravissante campagne de la Broye, au sud-est du lac de Neuchâtel. Située sur une éminence, et très active encore au Moyen Âge, elle a conservé un amphithéâtre romain dans lequel se donne depuis 13 ans un festival d’opéra qui programme les titres populaires habituels dans ce genre de lieu : Le Trouvère, Carmen, Turandot, La Bohème, ou Don Giovanni l’an prochain. Les places sont échelonnées de 70 à 160 francs suisses. La presse helvétique avait récemment fait état d’inquiétudes d’ordre financier, conduisant apparemment au recrutement d’un ensemble orchestral venu de Zurich.
    Le très beau temps des derniers jours de juin et des premiers de juillet a permis cette année aux répétitions de se dérouler du mieux possible, et à la première de La Traviata (la série compte 8 représentations successives) d'être donnée par un temps radieux. L’attrait consistait certes en quelques têtes d’affiches (Ciofi et Bruson au premier chef, Noémi Nadelmann alternant par la suite dans le rôle-titre) mais déjà dans le charme du lieu : on est en pleine campagne, en fait, et depuis les gradins on aperçoit frondaisons et collines. L’organisation est impeccablement disposée, comme il est de règle en Suisse (ce qui explique, dit-on, que les voyageurs helvétiques soient les plus nombreux à tomber dans les canaux à Venise, habitués qu’ils sont à être encadrés pour toute chose dans la vie civile). Un grand parking est aménagé dans un champ au pied de la vieille ville, à laquelle on accède agréablement pour trouver, aménagés avec soin à l’entour du théâtre, buvettes, glaciers et restauration sur le pouce. La réprésentation commence à 21h15, mais on peut accéder aux lieux dès 18h, surtout si l’on a pris des places de gradin non numérotées, et l’on y profite d’un point de vue sur la sérénité bucolique environnante. Le seul inconvénient, mais réel, c’est qu’on ne peut manger sur l’esplanade que jusqu’à 21h, et que même si l’organisation du festival claironne fièrement qu’on peut se restaurer sur place jusqu’à 3 heures du matin (sic !), n’espérez pas consommer même une pizza après la représentation, et estimez-vous heureux de vous jeter sur un esquimau en guise de festin.

    J’ai trouvé le public plutôt discipliné et attentif au spectacle, malgré l’ambiance assez familiale et décontractée. Le spectacle, faut-il le dire, est extrêmement traditionnel, en costumes 1850, mais aussi très soigné esthétiquement au moins pour les costumes. C’est sans surprise, sauf l’idée assez malheureuse de greffer sur le prélude de l’acte III, au chevet de la phtisique,
les évolutions d'une ballerine en blanc, sous-employée lors de la fête chez Flora. L’orchestre fait ce qu’il peut, et le premier dialogue entre Violetta et Alfredo fait surtout entendre des bois crus et très en dehors qui pourraient faire penser à une musique sépharade (dixit mon voisin). Il n’est pas certain que tous ces musiciens soient assez expérimentés pour un opéra en plein air. Du moins la direction de la jeune Graziella Contratto se signale-t-elle par sa rigueur (le prélude du I était fort bien phrasé) et par son soin à équilibrer le rapport entre la fosse et la scène. Ainsi prend-elle soin, manifestement, de ménager à Patrizia Ciofi les conditions les plus confortables pour se faire entendre.

    Car la question se pose de la pertinence du choix de Patrizia Ciofi pour une Traviata de plein air, quelles que soient les qualités acoustiques d’Avenches. La musicalité constante de Ciofi, son intelligence et son goût ne sont pas en cause, non plus que son aisance et sa distinction scéniques. Cependant, des gradins sur le côté où je me trouvais, j’ai eu l’impression constante d’une Violetta chantant avec sourdine : la voix est ronde, l’aigu aisé, le raffinement audible, mais que tout cela reste petit, dans une marge dynamique extrêmement étroite ! C’est une Traviata caressante mais aussi prudente et même anémiée qu’on entend. Je me demande d’ailleurs si le résultat serait beaucoup plus convaincant dans une salle comme Zurich, par exemple, dans la mesure où le chant de Ciofi trahit un manque de contrastes et finalement une monotonie expressive préjudiciables à la caractérisation et surtout à l’émotion. Le rôle appelle à mes oreilles une voix avec quelque chose de plus généreux et de plus troublant (que Moffo avait, par exemple) et aussi avec plus d'éclat, à certains moments
du moins. Va pour une Violetta du style « oiseau blessé » mais en l’occurrence ça ne tient pas la distance tant la voix paraît bridée, et s’il faut le dire rien ne m’a vraiment ému dans l’acte III de Ciofi (« Addio del passato » était traditionnellement réduit à une seule strophe). En fait j’ai repensé à ce qu’avait écrit Tubeuf à propos de Berganza dans l’air d’Alceste « Divinités du Styx » et de l’impression d’entendre l’enfant à la place de sa mère.

    À ses côtés, Roberto Saccà est élégant et d’un éclat certain (il chante la cabalette après son air du II). Que dire d’ailleurs d’un rôle si dénué d’intérêt dramatique ? Et dire que certains font la fine bouche sur le rôle du père… Je n’avais entendu Saccà que dans Haydn ou Mozart avec Harnoncourt, et guère heureux dans le Lucio Silla récent de Salzbourg avec la Giunia pâlichonne de Massis, et j’ai été agréablement surpris par un relief vocal de bon aloi, qui d’ailleurs ne fait sonner que plus évanescente la voix de Violetta. Au reste, il va chanter à Zurich la saison prochaine le Florestan de Fidelio et Bacchus dans Ariadne auf Naxos, ce qui pour le coup semble téméraire. Les comparses oscillent entre le correct et le rigolo, mais enfin ils chantent dans un drame où ils ne sont rien. Le chœur, qui mêlé professionnels et amateurs, était quant à lui convaincant.

    La vedette de la soirée reste pour moi Renato Bruson, que j’entendais sur scène pour la première fois. À son entrée, on entend d’abord une voix comme asséchée, et qui trahit le passage du temps (il a 72 ans), mais très vite l’assurance s’impose, ou plutôt une autorité et une noblesse qui distinguent ce baryton qui a débuté en 1961, à Spolète en comte de Luna du Trouvère, mais n’a connu la célébrité internationale qu'à la fin des années 70 avec un Rigoletto et un Macbeth extraordinaires, préservés par le disque (pour Macbeth, on ne saurait trop recommander le DVD berlinois avec Mara Zampieri, dans la mise en scène de Ronconi). L’organe a beau avoir vieilli sous le harnois, avec des nuances forcément moins aisées, Bruson porte encore beau, et la grandeur de l’interprète, sa tenue s’imposent sur l’entourage, avec une articulation magnifique du texte (quand Ciofi, délicieusement morbida, est souvent floue sous cet aspect).








par Bajazet publié dans : Représentations et concerts
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Jeudi 17 juillet 2008




    Der Hölle Rache kocht in meinem… Couché, Edita ! A-a-a-a-a-a-a-a ! Kssssss… grrrrrrrrr… Saaaaaaage ! Ruhe ! Allez, à la niche.
…………………………………………………………………
    Du, du, duuuuuuu, du wirst mich befreien ge-e-e-e-e-ehen, duuuuu… Cristina, arrête d’embêter ta sœur… J’ai dit : arrête !… Paf ! Vlan ! Allez hop, en cellule de dégrisement. Chtonk !

    Non mais c’est vrai, vous ne pensiez quand même pas que j’allais encore parler de la Reine de la Nuit, et laquelle est la meilleure, et gnagnagnagnagna, tûûûûûût : il y a des forums pour ça, après tout. Il s’agit de tout autre chose. Car un des grands plaisirs de l’été, c’est de marcher la nuit dans une ville désertée ou assoupie, surtout quand la nuit est claire et suave. C’est le cas cette nuit, et en longeant le cimetière Saint-Cyprien puis la Garonne, le souvenir m’est revenu d’une musique nocturne de Berlioz, la plus belle peut-être, et qui mériterait mieux que le cycle fameux le titre de Nuit d’été. Ce n’est pas le duo d’Énée et de Didon dont on avait déjà parlé ici, ou plutôt , mais de celui qui clôt le premier acte de Béatrice et Bénédict (d’après Beaucoup de bruit pour rien). Je m’étonne toujours d’ailleurs que ce duo, qui peut à mon sens prétendre au titre de plus beau duo féminin de tout l’opéra romantique, soit à ce point méconnu. Du moins le plus grand Berlioz s’y trouve, qui n’est pas celui des fracas, mais celui du souffle impalpable de la nuit, de sa vibration la plus secrète.





                HÉRO
Je ne le crois guère non plus. C’est pourquoi il ne faut pas pousser trop loin cette plaisanterie. Béatrice nous en voudrait à la mort, si elle se doutait que nous avons voulu nous moquer d’elle.
(soupirant)
Ah!...


            N° 8 : Duo – Nocturne

 

                URSULE
        Vous soupirez, madame !

                HÉRO
    Le bonheur oppresse mon âme!
 Je ne puis y songer sans trembler malgré moi.
 Claudio ! Claudio ! je vais donc être à toi !

(La lune se lève et éclaire la scène de ses rayons qui se reflètent dans l’eau.)

            URSULE & HÉRO
    Nuit paisible et sereine!
     La lune, douce reine,
     Qui plane en souriant ;
     L’insecte des prairies,
     Dans les herbes fleuries
     En secret bruissant ;
         Philomèle
         Qui mêle
     Aux murmures du bois
     Les splendeurs de sa voix ;
         L’hirondelle
         Fidèle,
     Caressant sous nos toits
     Sa nichée en émoi ;
     Dans sa coupe de marbre
     Ce jet d’eau retombant,
         Écumant;
     L’ombre de ce grand arbre,
     En spectre se mouvant
         Sous le vent ;
         Harmonies
         Infinies,
     Que vous avez d’attraits
     Et de charmes secrets
     Pour les âmes attendries !


(Héro et Ursule s’assoient sur le banc du parc.)

            URSULE
    Quoi ? vous pleurez, madame !

            HÉRO
    Ces larmes soulagent mon âme ;
Tu sentiras couler les tiennes à ton tour,
Le jour où tu verras couronner ton amour !


        URSULE & HÉRO
    Respirons en silence
    Ces roses que balance
    Le souffle du zéphyr !
    À sa fraîche caresse
    Livrons nos fronts!
    Il cesse... il cesse...
    Et meurt dans un soupir.


       
    Nuit paisible et sereine!
     La lune, douce reine,
     Qui plane en souriant ;
     L’insecte des prairies,
     Dans les herbes fleuries
     En secret bruissant ;
         Philomèle
         Qui mêle
     Aux murmures du bois
     Les splendeurs de sa voix ;
         L’hirondelle
         Fidèle,
     Caressant sous nos toits
     Sa nichée en émoi ;
     Dans sa coupe de marbre
     Ce jet d’eau retombant,
         Écumant;
     L’ombre de ce grand arbre,
     En spectre se mouvant
         Sous le vent ;
         Harmonies
         Infinies,
     Que vous avez d’attraits
     Et de charmes secrets
     Pour les âmes attendries !



(Les deux jeunes filles passent, les bras enlacés, sur le devant de la scène. Héro pleurant d’attendrissement, cache son visage en l’appuyant sur l’épaule d’Ursule. Ursule essuie doucement les yeux d’Héro qui sourit et semble devenir plus calme. Ursule va cueillir un bouquet de roses pendant qu’Héro reste plongée dans sa rêverie. Ursule présente le bouquet à Héro, qui, le bras droit appuyé sur l’épaule d’Ursule effeuille lentement ses roses en marchant avec elle vers le fond du théâtre. Les deux personnages disparaissent. Le toile s’abaisse lentement.)


    Prenons les choses d’un peu plus loin, avec un passage admirable de l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau, que voici :

« C’est un des grands avantages du musicien de pouvoir peindre les choses qu’on ne saurait entendre, tandis qu’il est impossible au Peintre de représenter celles qu’on ne saurait voir, et le plus grand prodige d’un art qui ne repose que sur le mouvement est d’en pouvoir former jusqu’à l’image du repos. Le sommeil, le calme de la nuit, la solitude, et le silence même entrent dans les tableaux de la musique. On sait que le bruit peut produire l’effet du silence et le silence l’effet du bruit, comme quand on s’endort à une lecture égale et monotone et qu’on s’éveille à l’instant qu’elle cesse. Mais la musique agit plus intimement sur nous en excitant par un sens des affections semblables à celles qu’on peut exciter par un autre, et comme le rapport ne peut être sensible que l’impression ne soit forte, la peinture, dénuée de cette force, ne peut rendre à la musique les imitations que celle-ci tire d’elle. Que toute la nature soit endormie, celui qui la contemple ne dort pas, et l’art du musicien consiste à substituer à l’image sensible de l’objet celle des mouvements que sa présence excite dans le cœur du contemplateur. »


    Justement, dans le duo de Béatrice et Bénédict, explicitement désigné comme « Nocturne » par Berlioz, et qui commence par « Nuit paisible et sereine », on a affaire à une célébration du calme voluptueux de la nuit, qui incorpore une évocation des éléments de la nature sans qu’il y ait à proprement parler d’imitation descriptive. Tout ce que le texte chanté détaille comme tableau de la nature devient en quelque sorte abstrait par une musique qui installe un climat dont la puissance séductrice vient du fait qu’il procède à la fois de la volupté de la matière sonore et d’une sorte de distillation aérienne. Le paysage nocturne, dont le contexte sicilien est perdu de vue, n’est pas donné à voir, mais d’abord donné à sentir : c’est la sensation de la nuit qui prévaut, et non des objets distincts. C’est une musique du parfum et de l’air, de cet air caressant de la nuit qui enveloppe l’effusion lyrique des deux femmes et qui constitue le fond même de l’expression musicale. Ce duo sensitif, c’est littéralement l’air silencieux de la nuit qu’il fait entendre.


    C’est là aussi que les choses paraissent plus complexes, je veux dire dans le rapport entre le texte du livret et la musique. Descriptifs, et d’un lyrisme assez conventionnel (on n’échappe pas à l’évocation de Philomèle, bien sûr), les vers constituent en quelque sorte l’appui descriptif d’un duo que la musique transcende en imposant la présence d’un ineffable : la mélodie du silence, le frémissement insaisissable de la terre et de l’air. Mais partons du texte.

    La fin de l’acte I est marquée par l’euphorie du mariage prévu entre Claudio et Héro, la soprane qui chante ici avec sa confidente Ursule, confiée à une voix d’alto, en même temps qu’il met en place le stratagème destiné à faire avouer à Béatrice, cousine d’Héro, qu’elle aime ce Bénédict qu’elle se complaît à mépriser et à railler publiquement. C’est sur cette question que roule le dialogue parlé d’Héro et d’Ursule, seules dans les jardins où la nuit est tombée, et le glissement au duo chanté se fait par le soupir soudain, équivoque, d’Héro. Immobilisation du discours et du mouvement (elles s'asseoient) : le duo s’ouvre comme le temps d’une stase, introduit par une phrase des bois qui substitue au débit de la conversation parlée la temporalité allentie du lyrisme : le verbe du duo est ample, les phrases longues, le discours paraît enlacer sans fin le monde présent qu’il évoque.
    Plus précisément, le duo chanté s’enchaîne au dialogue parlé à partir de l’interprétation de ce soupir étrange. La confidente, puisque c’est son office traditionnel, s’interroge : « Vous soupirez, madame ? ». La réponse d’Héro est évidemment d’ordre psychologique : « Le bonheur oppresse mon âme, etc », mais cette ambiguïté affective (le sentiment du bonheur produit une inquiétude paradoxale) semble aussi se répercuter dans le lyrisme nocturne, dans la mesure où cette « nuit paisible et sereine » est en fait animée d’une pulsation secrète à l’orchestre, qui modifie la pure effusion mélodique du début, poursuivie par les flûtes dans le duo.

    Les deux voix enlacées dans la célébration de la nuit chantent le calme et la volupté, le spectacle de la nuit de lune répandant sur elles une délectation apaisante. Or ce qui me frappe le plus ici, c’est que cette phase de sublimation lyrique attachée à la nuit fait entendre en même temps une matière sonore ondoyante, frémissante, mais d’une étoffe profonde, ainsi de cette oscillation orchestrale sur l’évocation du grillon (« l’insecte des prairies »). En d’autres termes, la nuit qu’on entend ici est aérienne (et donc immatérielle) mais aussi liquide (par ces effets d’ondulation) et terrienne (par le profondeur de la pulsation et par la couleur). La façon superbe dont Berlioz esquive les procédés descriptifs se manifeste par exemple dans l’évocation verbale du jet d’eau qui ne donne lieu à rien d’autre qu’à cette pulsation continue qui porte le duo.

    Une section médiane s’ouvre sur un effet de symétrie : après le soupir d’Héro, ce sont ses larmes qui suscitent l’étonnement d’Ursule. Étape supplémentaire dans l’ambiguïté affective : le sentiment voluptueux fait couler des pleurs. Idée très banale, à vrai dire, mais qui permet de glisser à un mouvement de volupté inquiète, où les vers thématisent ce balancement précédemment installé à l’orchestre. « Respirons en silence / Ces roses que balance / Le souffle du zéphyr / etc. ». D’une part, l’inflexion inquiète du chant à deux voix, avec accélération du tempo et harmonies plus tourmentées, fait sonner ce passage comme un carpe diem : profitons non pas de la jeunesse mais des plaisirs de cette nature nocturne, de sa « fraîche caresse », qui justement est destinée à s’évanouir. Et comme la brise, la musique cesse et « meurt dans un soupir », ou plutôt sur une tenue mourante du hautbois, avant la reprise da capo de « Nuit paisible et sereine ».
    Pour le coup, le texte suggère ici comme un effet de miroir entre la fragilité des sensations hédonistes procurées par la nuit et celle de ce bonheur sentimental qui fournit le prétexte du duo. Et bien sûr, Berlioz fait d‘une pierre deux coups, puisque cette séquence instable, inquiète, permet de varier le climat expressif de ce long nocturne (12 minutes en tout) et surtout de conférer à la reprise da capo un surcroît de sérénité étale et d’« harmonie infinie ». En un sens d'ailleurs, le duo joue sur les rapports du fini et de l’infini, et ce n’est pas un hasard sans doute si les figures de la répétition y assurent un rôle de structuration particulièrement profond.

    Et pourtant, le plus extraordinaire est peut-être le postlude orchestral, qui doit normalement accompagner une pantomime des deux femmes, où la sensualité le dispute au retour insistant de la fugacité du bonheur (avec la rose effeuillée). Si on ne connaît pas le livret et le détail du spectacle qu'il stipule, la musique évoque cependant plus fortement la promenade silencieuse de ces deux ombres, dont la marche sereine paraît soutenue par les pizzicati des cordes, sous la mélodie déployée par les flûtes et les bois, avant qu’elles ne semblent se dissoudre dans le frémissement profond et secret de la nuit. J’évoque là les dernières mesures, d’une invention sonore extraordinaire, où le retour de l’ondulation profonde et continue à l’orchestre est couronné par le frémissement stellaire des violons dans l’aigu, infléchi dans une lente descente chromatique. Berlioz semble ici transcender la poésie nocturne de Mendelssohn, en s’élevant au plus secret mystère par des moyens économes autant que subtils. Et cette musique est une preuve de plus, par sa capacité inouïe à constituer elle-même un espace, que Berlioz pouvait se passer, dans le fond, des secours de la scénographie. Une telle musique est à elle-même et en soi-même un théâtre – autant dire une poésie, au sens le plus vaste de ce mot. Il me semble du reste qu’aucun Italien ni aucun Allemand n’aura ainsi exhalé, sans pathos ni oripeaux mystiques, ce mystère fondamental de la nuit, qui est à la fois de profondeur et de légèreté.


    C’est aussi une nuit que j’ai découvert ce Nocturne, à la radio. J’étais encore étudiant, et j’avais pris la mauvaise habitude de repousser au dernier moment la rédaction des devoirs, autrement dit à la nuit avant le jour. Mais comme mon zèle était aussi relatif, je laissais France Musique allumée. C’est dans une émission nocturne de Myriam de Soumagnac, sur le romantisme français et la musique je crois, que j’ai donc entendu, ravi, la version alors récente dirigée par Barenboim (DG, avec l'Orchestre de Paris et Yvonne Minton en Béatrice) : Ileana Cotrubas et Nadine Denize étaient réunies pour ce duo. Mais quelques années plus tard, par une autre nuit, pendant les vacances d’été, j’écoutais Martine Kaufmann, toujours sur France Musique, évoquer « Berlioz et l’Italie » (un modèle d’émission, par parenthèse : documentée, préparée, écrite, cultivée et élégante). Elle diffusa alors ce Nocturne dans l’enregistrement pionnier (alors indisponible) de l'opéra, celui dirigé par Colin Davis pour L’Oiseau-Lyre en 1962, avec la Béatrice de Joséphine Veasey. On entendait en duo April Cantelo et Helen Watts. Je n’ai jamais rien entendu de plus extraordinaire là-dedans, en raison d’abord de l’harmonie profonde des voix, déjà remarquables individuellement : l’alto de Watts est bien connu, mais le soprano profond et caressant de Cantelo, sa mélancolie noble, ce sont des choses inoubliables (cette interprète, qui s’illustra dans Haendel d’ailleurs, me semble très sous-estimée). Et ensuite, et surtout, en raison de la poésie soutenue par Colin Davis, dont la réussite aura été moindre dans son remake chez Philips, où Watts (fidèle au poste) est rejointe par la splendide Eda-Pierre. Car dans cette version de la fin des années 70, le mystère, l'ondulation, l’harmonie tout simplement n’atteignent pas aux sommets de poésie et de puissance silencieuse de la précédente, faute peut-être d'une qualité analogue de respiration. Une troisième version est parue récemment sous la direction de Davis, issue d'un concert londonien. Je ne la connais pas, mais le duo réunit Susan Gritton et Sara Mingardo. Quant à la version Erato dirigée par Nelson, avec Graham et Viala, je n'ai gardé de son Nocturne que le souvenir de quelque chose de trop lisse (McNair et Robbin).








par Bajazet publié dans : Œuvres et compositeurs
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Mercredi 16 juillet 2008



Mais pourquoi donc est-il devenu si difficile de trouver un bon prêtre d'Isis pour Aida ?




Henri Médus dans le rôle de Ramfis




par Bajazet publié dans : Œuvres et compositeurs
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Mercredi 16 juillet 2008




    Blauer Sommer. Je m’occupais depuis plusieurs heures à être tiré du sommeil par les voix de la radio et à me rendormir, et ainsi de suite. Et puis j’entends vaguement la voix moelleuse de Gaétan Naulleau annoncer des mélodies de Duparc et commenter le texte d’Extase, et comme je pensais vaguement qu’il en faudrait davantage pour me retenir sur la pente du sommeil (notre dieu à tous), crac, merveille !




    Hélène Bouvier n’était pour moi que le nom d’un enregistrement de référence de Samson et Dalila gravé en septembre 1946, et Dieu sait ce que j’imaginais d'elle… Une proto Rita Gorr ? Or ce que j’ai entendu là était fascinant, non seulement par les couleurs vocales, la richesse et la souplesse de l’instrument, mais le souffle impérial, le soutien sans faille, la ligne, la langue, et par-dessus tout une majesté qui parvient cependant à donner l’illusion de l’intimité. Sans doute aussi, cette qualité de chant pour ainsi dire « à l’ancienne », cette diction disparue aujourd’hui ajoutent au charme que dégage un tel enregistrement. On n’imagine pas en tout cas Rita Gorr plier son organe avec une telle discipline ni à un geste d’une noblesse aussi déliée. Magnifique accompagnement de Jacqueline Bonneau, dont Naulleau a souligné les qualités exceptionnelles en rappelant qu’elle collaborait aussi bien avec de grands chanteurs français qu’avec des allemands (contrairement à ce qu’il a dit néanmoins, ce n’est pas Wunderlich qu’elle a accompagné au disque, mais bien
Haefliger).
    Ensemble, Bouvier et Bonneau ont enregistré le recueil des mélodies de Duparc pour Pathé à la fin des années 50, et c'était la première intégrale de l'ensemble. Inutile de dire que c’est introuvable depuis bien longtemps, et jamais réédité en CD. On pouvait entendre 3 mélodies aujourd’hui, marquées d'une manière ou d'une autre par Wagner (Extase, Le Manoir de Rosemonde, La Vie antérieure) ; d’autres suivront demain, entre midi et une heure, ces émissions pouvant être réécoutées en archives ICI (pour celle de ce 16 juillet, c'est à 21 mn du début environ, mais avant on a le Konzertstück de Schumann par Kempff et Kubelik, alors…)




    Voilà qui donne furieusement envie d’entendre ce Samson et Dalila, que Naxos a réédité il y a peu de mois, et qui rassemble les gloires du chant français d’alors : le ténor José Luccioni et la basse Paul Cabanel. Quelques mots sur Hélène Bouvier, née et morte à Paris (1905-1978). Après des débuts à Nantes dans l’Orphée de Gluck en 1930, elle partit au Teatro Colon de Buenos Aires avant d’entrer à l’Opéra de Paris en 1938, chantant aussi bien au Palais Garnier qu’à l’Opéra-Comique dans les rôles classiques de mezzo français : Carmen, Charlotte, la Mère de Louise, et Dalila bien sûr. C’est par ailleurs elle qui a créé le Requiem de Duruflé. Elle parut aussi à l’étranger, par exemple à la Scala ou en Allemagne, et se retira de la scène en 1967. Pierre Bergé a raconté comment sa vie « a basculé » le jour où enfant il a assisté à son premier opéra : c'était au Palais Garnier, et Bouvier chantait Dalila, justement. Je n'ai malheureusement trouvé aucune photo de scène d'elle.



Séance d'enregistrement de Samson et Dalila en 1946
(à la droite d'Hélène Bouvier, Paul Cabanel)



par Bajazet publié dans : Artistes
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Mardi 15 juillet 2008


Bizet, Carmen
Zurich, Opernhaus, 1er juillet 2008


Direction musicale : Franz Welser-Möst
Mise en scène : Matthias Hartmann
Décors : Volker Hintermeier
Costumes : Su Bühler
Lumières : Martin Gebhardt
Chorégraphie : Teresa Rotemberg

Carmen : Vesselina Kasarova
Don José : Jonas Kaufmann
Micaëla : Isabel Rey
Escamillo : Michele Pertusi
Mercédès : Judith Schmid
Frasquita : Sen Guo
Le Dancaïre : Gabriel Bermudez
Le Remendado : Javier Camarena
Moralès : Kresimir Strazanac
Zuniga : Morgan Moody

Orchestre et chœurs de l’Opéra de Zurich


Photos du spectacle, dues à Suzanne Schwiertz, sur le
site de l'Opéra de Zurich.
Notez que les photos rendent souvent mal la qualité effective des éclairages.






    La représentation s’inscrivait dans le cadre du Festival de Zurich, qui combine entre fin juin et mi-juillet représentations d’opéras en abondance et manifestations théâtrales (Luc Bondy reprenait sa mise en scène de La Surprise de l’Amour de Marivaux, récemment donnée à Nanterre). Magnifique soirée ! Avec ses éléments saillants, et au-delà des inégalités ou des insuffisances de détail, c’est l’homogénéité d’un travail d’ensemble, théâtral et musical, qui s’impose, avec sa cohérence particulière, et le spectacle, marqué par la prise de rôle de Kasarova et par le Don José fascinant de Kaufmann, laisse dans la mémoire des impressions fortes et durables.

    La partition jouée est celle établie par Michael Rot pour la production de Graz que dirigeait Harnoncourt en 2005, et le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne convainc guère. Rot a entrepris de rétablir certains passages primitifs mais la base reste celle de la version avec récitatifs chantés, si bien que d’un côté on perd par exemple les 2/3 du chœur de la fumée et que de l’autre on se trouve avec une scène inutile des soldats commentant le passage du vieux monsieur et de la jeune dame (pantomime de toute façon absente dans la mise en scène) ou avec un combat entre Escamillo et José qui n’en finit pas. Il est fâcheux de produire çà et là une impression de délayage dans une partition si admirablement économe, et même sèche. Le pire est ce qui suit la mort de Carmen : José chante une première fois « Carmen, ma Carmen adorée », puis après un bref interlude orchestral il reprend les phrases familières « Vous pouvez m’arrêter, etc. ». Pour le coup, on perd cette rapidité sidérante du dénouement, parfaitement réalisée par la mise en scène dans la façon dont Carmen expire, et que contredit la partition choisie, qui sonne comme un étrange remplissage. Enfin, le chœur des arènes commence directement après le prélude de l’acte IV par « Les voici, voici la quadrille ! » : plus d’éventails ni d’oranges ni de lognettes, coupables sans doute de folklorisme… mais c’est aussi le choix qui avait été fait à Londres par Pappano. Bref, je n’ai toujours pas saisi comment une « édition critique » de Carmen pouvait nous faire retomber dans les lourdeurs de l’ancienne version intégralement chantée. Et puis, je supporte très mal de ne pas entendre le chœur de la fumée complet !

    Quelques mots sur le théâtre lui-même, que je découvrais, et dont on peut voir des photos
ICI. Cette Carmen bénéficie en effet, très sensiblement, d’une salle qui non seulement offre des conditions acoustiques délectables, d’un très grand naturel, mais permet une proximité (on dirait presque une intimité) du spectateur avec la scène. La salle de l’Opéra de Zurich, située au bord du lac, date de la fin du XIXe siècle, et présente des proportions plus réduites que l’Opéra-Comique à Paris, par exemple. Décoration peinte avec ciel allégorique, où on reconnaît en gloire au plafond le trio Mozart-Wagner-Weber (on est bien en terre germanique) tandis que sont remisées dans un balcon à part deux figures qui représentent apparemment Gluck et Donizetti (on n’a pas peur des mélanges…). Ce plafond justement est assez bas, de sorte que le rang le plus élevé de la galerie est quasiment à la hauteur du cadre supérieur de la scène. D’ailleurs, l’éclairage de la scène est en partie installé l’ouverture du plafond au dessus du lustre. Tout favorise un rapport harmonieux et jouissif avec le spectacle et la musique, sans parler de la gentillesse remarquable du personnel. Réciproquement, il est évident que le lieu permet aux chanteurs de ne pas forcer pour se faire entendre et surtout rend possible une gamme considérable de nuances et de raffinements qui ne passeraient pas forcément en d’autres lieux.

    « Nous voulons des sentiments, pas du folklore », déclarait Kasarova dans la presse à propos de cette production. De fait, la couleur pittoresque est assez systématiquement évacuée, ou plutôt ce qui sent trop l’imagerie espagnole, sans que la composante méditerranéenne soit sacrifiée. En fait, l’Espagne reste présente par le détour d’une transposition dans les années 60, elle-même suffisamment stylisée pour que le spectacle échappe au bric-à-brac ou aux gadgets du « Regietheater ». Matthias Hartmann, nouveau directeur du Burgtheater de Vienne dans quelques semaines, n’en est pas à sa première mise en scène d’opéra : il avait déjà monté à Zurich Tiefland d’Eugène d’Albert (avec Seiffert et Goerne) et il y a 3 ans on a pu voir de lui à l’Opéra-Bastille une Elektra que j’avais trouvée ratée (avec l’idée idiote de montrer le meurtre de Clytemnestre par un Oreste trop névrosé pour faire le travail convenablement).




    La stylisation passe d’abord par une grande unité formelle : dans les quatre actes, la scène (de dimensions réduites à Zurich) est occupée par un plan incliné blanc de forme circulaire, à la circonférence duquel peuvent se greffer quelques éléments de décor : les portes de la manufacture, la silhouette des montagnes, tandis que le fond de scène reste uni et non figuratif, sauf dans l’acte des contrebandiers où il est envahi par une lune énormément grossie (on en distingue les cratères), du plus bel effet. D’ailleurs les actes II et III sont aussi nocturnes que les actes extrêmes sont écrasés de lumière.
    La structure scénographique reste très légère, et c'est très bien ainsi. L’aire scénique reste peu remplie : les ballots de la contrebande certes, mais à l’acte I, il n’y a qu’un parasol et une chaise pour la garde, et les passants de la place demeurent simplement évoqués par le chœur fixant la salle à l’avant-scène. Pour la taverne de Lilas Pastia, la scène n’est pas davantage remplie : des tables, quelques chaises supportant des fêtards endormis, un poteau électrique avec une guirlande d’ampoules, cela suffit à suggérer le climat équivoque d’une fin de soirée (au début, on voit Mercédès laver le sol à genoux).
    Quant au dernier acte, il évacue toute figuration des arènes et de la corrida : pari risqué, mais finalement gagné. Ce plateau nu, seulement occupé par un olivier noueux, pourrait faire sourire par son affichage méditerranéen, si justement il ne revenait à déterritorialiser, pour ainsi dire, l’action dans un espace intemporel dans sa nudité, mythique en un sens. Tout au plus pourrait-on trouver convenu ce crâne d’auroch placé à l’avant-scène, sur le trou du souffleur, comme un signal trop ostensible de la tragédie, mais il convient aussi de le comprendre comme le pendant de ce chien pelotonné à la même place à l’acte I, que Carmen viendra distraitement caresser ; apparemment, le chien de garde de la caserne, mais qui suggère aussi une allégorie de José lui-même, attaché comme on sait à sa caserne et incapable de la liberté qu’on lui vantera.

    Cela dit, la stylisation plastique va ici de pair avec une mise en relief de la violence (physique ou sexuelle) qui, si elle paraît parfois outrée dans le spectacle, a pourtant le mérite d’expliciter ce qui est effectivement en jeu dans le livret. Ainsi, l’oisiveté des officiers a bien pour corollaire une frustration sexuelle qui tourne à l’obsession, et Micaëla manque de justesse de passer à la casserole de « messieurs les soldats ». La voir s’esquiver en combinaison, dépouillée de sa robe bleu marine de jeune fille rangée, peut sembler puéril, mais l’idée, en elle-même, n’est pas forcément impertinente. De même, les contrebandiers échappent ici à une représentation d’opéra-comique gentil : dans « Oui, le douanier, c’est notre affaire », le ressort sexuel de la tactique est indiqué par les facéties gestuelles du Dancaïre et du Remendado, et dès l’acte II ceux-ci et leurs acolytes apparaissent clairement comme des délinquants maffieux, n’hésitant pas à égorger un Moralès devenu gênant, et qui avant de s’écrouler à la fin de l’acte II offre à José stupéfait le miroir de l’avenir.



    Dans ce contexte, précisément, José est montré au début comme un garçon corseté, et même complètement coincé, avec de grosses lunettes en écaille. Là encore, on pourra trouver le trait trop appuyé, s’il est vrai qu’en voyant José et Micaëla se retrouver à l’acte I en s’embrassant sur les joues comme en craignant de se toucher, on croit presque voir Thierry Lhermitte et Anémone se souhaitant joyeux noël dans un film trop célèbre… Mais de tels traits restent finalement fugitifs, et compensés par un jeu beaucoup plus fin : ainsi du duo de José et de Micaëla, qui fournit un des plus beaux moments du spectacle.
    Pendant la reprise de « Ma mère, je la vois », chantée plus lentement et plus piano, José chante dans une sorte de repli dans le souvenir qui efface la présence de Micaëla, au point de ne plus communiquer avec elle d’aucune façon. Et c’est à peine si elle tente de lui caresser la joue pour rétablir ce contact rompu, comme si elle se rendait compte d’emblée que José est ailleurs, et en tout cas pas avec elle. Ce duo, vulnérable à une certaine niaiserie, y prend une force expressive étonnante dans cette union en trompe-l’œil. Autre moment magistral, parce qu’il surmonte tout prosaïsme, l’évasion de Carmen, jouée sans aucun réalisme, comme dans un rêve : elle, se libérant des liens avec la facilité d’un enchantement, et lui, encerclé par la foule silencieuse qui le dévisage.

    Ce mélange finalement réussi de stylisation et d'exposition du corps, on le retrouve constamment dans un spectacle qui atteint une poésie véritable, malgré ses aspects discutables. Évidemment dans la scène finale, où Carmen repousse José en le projetant au sol, avant que lui-même un peu plus tard, sortant de sa prostration, la pousse violemment vers l’avant-scène, de sorte qu’elle roule brusquement à la renverse, devenue corps menacé sur lequel José va fondre. Tout cela est magistralement réalisé, avec un naturel étonnant qui doit beaucoup à l’intensité théâtrale de Kaufmann et de Kasarova. Le ténor allemand excelle certes à incarner la violence implosive de José, et cet ambigu de sensualité et d’inhibition qui le caractérise, mais il faut souligner la réussite théâtrale de Kasarova, qu’on n’imagine pas forcément en Carmen (d’ailleurs je l’imaginais bien peu, et d’autant moins que je ne l’avais vue jusqu’ici que dans des rôles travestis : Orphée, Sesto, Ruggiero).
    Vêtue d’une robe imprimée toute simple, chaussée de hauts talons, sans pacotille, elle s’impose par un port à la fois félin et altier, et un jeu très tenu, droit mais sans raideur, indemne de toute gesticulation inutile (sa tendance à grimacer est du reste notablement contrôlée). Scéniquement, elle parvient à donner à la fois l’impression de la proximité familière (celle de la fille simple) et de la distance (celle qui est ailleurs), et si ses yeux écarquillés de petite fille lors de son arrestation par José ne sont pas vraiment convaincants, sa sensualité ne paraît jamais surjouée, à l’image d’une danse étonnante, de dos, à la fin de la chanson bohémienne, faite de piétinements mesurés, sèche, violente, parfaite. Mais tous, à vrai dire, jouent avec vitalité, tenue et naturel, même dans la gestuelle des contrebandiers (dans le quintette par exemple), qui reprend de façon plus ou moins appropriée le sémaphore des rappeurs (le Dancaïre semble droit sorti du groupe marseillais IAM).
    Car chez tous l’interprétation musicale et le jeu dramatique sont en définitive unifiés, et c’est sans doute une des clés de la réussite du spectacle, qu’une captation vidéo permettra sans doute d’apprécier sous ses différents aspects, et avant tout dans cette scène finale étonnante, où les efforts de José pour empêcher Carmen de partir (« Où vas-tu ? ») donnent lieu à des mouvements quasiment chorégraphiques, et où la mort sanglante de Carmen, debout, mêlant brutalité et dignité, est parfaitement sidérante, faisant oublier un début un peu laborieux où Carmen tourne autour de l’olivier derrière lequel se cache José.



    Étant donné l’esprit du spectacle et sa respiration, il est permis de rêver que Marc Minkowski en assure un jour la direction musicale. Franz Welser-Möst ne démérite pas toujours, mais comme souvent avec lui une approche très analytique se paie de raideurs constantes. L’orchestre de Zurich a sans doute l’avantage d’une rigueur musicale qui ménage les couleurs, mais plus d’une fois c’est le chef qui semble pécher par un manque de rebond et surtout de fluidité, préjudiciable ici. Que cette séguédille est anguleuse ! Certains numéros sont joués de façon particulièrement lente, ainsi du solo de Carmen dans le trio des cartes, tellement étiré que Kasarova pousse audiblement vers un tempo plus allant. Mais cette lenteur a aussi des vertus, comme pour le duo final, dont les suspensions et l’extension de la nuance piano produisent dans tout son début une tension presque insoutenable.

    On peut regretter que le chœur, d’excellente tenue, et dont les membres se montrent généralement bons acteurs, trahisse un déséquilibre entre voix masculines et voix féminines : ces dernières gagneraient à être plus affirmées, ou plus nombreuses. Les enfants étaient excellents, et bien dirigés, si bien que leur scène était bien moins exaspérante que d’ordinaire. Les rôles secondaires étaient tenus par des chanteurs de la troupe de Zurich. Le Madrilène Gabriel Bermudez exhibe une gueule et des biceps enviables, mais surtout il chante avec précision et relief (ce que confirmera quelques jours plus tard son excellent Ping dans Turandot, avec José Cura et Paoletta Marrocu), et le Remendado n’est pas le rôle qui permet au très prometteur Javier Camarena de montrer toutes ses qualités (il chante Lindoro aux côtés de l’Italienne de Kasarova). Surtout, à côté d’une Frasquita en place mais anonyme, on entend chez la Suissesse Judith Schmid des qualités peu communes : voix homogène et aisée, beauté et individualité d’un timbre corsé, chant remarquablement conduit et concentré, précision rythmique et présence scénique, français impeccable. On l’imagine sans peine exceller dans Mozart, dont elle chantera Chérubin à Zurich la saison prochaine.

    Michele Pertusi, que je n’avais plus entendu depuis son Don Giovanni au Capitole il y a près de 20 ans, manque peut-être de grave et même d’un timbre plus dense pour Escamillo, mais quelle élégance, vocale autant que scénique ! Et le français est très soigné. Un plaisir, après tant de toreros qui ne savent faire que du son. La carrière d’Isabel Rey avait été lancée, sauf erreur, par un prix remporté au concours de chant de Toulouse. Elle s’est illustrée depuis dans Mozart et fait partie des chanteurs régulièrement distribués à Zurich. Le timbre est perceptiblement terni, avec quelque chose d’un peu crispé, mais la musicalité est intacte, comme le sens des nuances. Avec un don sensible de sympathie et même d’émotion, cette Micaëla est très attachante, et il faut de toute façon souligner son art d’émettre les notes aiguës avec autant de netteté que de douceur, sans aucun relâchement. Pour son air du troisième acte, où elle démembre petit à petit une poupée qu’elle a tirée du sac de José, elle sait installer un climat de délicatesse et de tristesse vraiment très prenant. C’est aussi en vertu de ce climat poétique qu’on concédera cette poupée cassée, ficelle usée de la vieille modernité théâtrale. Au demeurant, la dernière image de l’acte III montrera Carmen, après le départ de José, s’emparant de la tête de la poupée avec une expression énigmatique.




    Jonas Kaufmann fait valoir comme on pouvait s’y attendre un admirable Don José, en se pliant à une mise en scène qui lui demande autre chose que
la production londonienne de Francesca Zambello. La caractérisation dramatique est magnifique, tendue entre le garçon comme il faut et l’animal ravagé, et il assume les contraintes de la régie avec un naturel impressionnant. Il lui suffit de relever la tête, alors qu’il est assis sous le parasol à l’écart, absorbé par la lecture d’un journal, indifférent à ce qui l’entoure, et de regarder Carmen chantant la Habanera. Il ne bouge pas, mais son regard, par sa seule intensité, exprime la fascination et la détresse. Vocalement, l’air de la fleur est encore plus dominé que dans la captation télévisée du Covent Garden, sinon plus émouvante. Mais c’est surtout la scène finale qui le trouve à des hauteurs fantastiques, s’astreignant à une nuance piano étale, à un effet d’immobilité que lui permet un souffle considérable, et c’est effrayant comme le silence avant l’orage, retardé avec une science consommée. Et même dans les dernières phrases, une fois  Carmen morte, Kaufmann ne libère pas l’éclat du pathos, mais glisse de nouveau dans un chant piano, quasiment onirique, saisissant.
    Peut-être manque-t-il alors quelque chose de plus immédiat dans l’expression : c’est affaire de goût. Mon compagnon de loge a du moins attiré mon attention sur la parenté troublante de l’interprétation de Kaufmann dans cette scène avec ce que fait Jon Vickers dans le rôle, pour ce choix des nuances, mais aussi pour l’émission vocale elle-même. Et pour avoir réécouté Vickers là-dedans, je dois bien avouer que la coïncidence n’est sans doute pas un hasard, mais Kaufmann a au moins deux atouts qui le distinguent : la beauté du français (et ce n’est pas rien !) mais aussi un naturel qui évite l’ornière du maniérisme complaisant (Vickers n’y échappe pas dans l’enregistrement dirigé d’étrange manière par Karajan). L’interprétation a beau être extrêmement pensée, elle se confond avec un chant qui jouit d’un pouvoir d’évidence incomparable. Et quel acteur, décidément !



    Quant à Vesselina Kasarova, si elle offre un portrait dramatique à la fois personnel et convaincant, les choses sont bien plus mêlées vocalement. Affaire de maniérisme, ou du moins d’inégalité constante dans le chant, qui empêche en définitive les phrases de couler naturellement, sans arrière-pensée (et c’est un aspect qui importe précisément au caractère du rôle). Si Kasarova s’engage à fond dans l’interprétation du rôle (quelle scène finale !), et ne se réfugie pas comme en d’autres circonstances dans un chant en pointillés, la beauté individuelle de sa voix ne compense pas sa tendance bien connue à tourmenter le discours musical, en surchargeant les phrases de nuances et en modifiant constamment l’émission. Le meilleur alterne alors avec le plus discutable, comme ces descentes gutturales ou ces sons « dans le jabot », quand le A dérape vers le O. À ce traitement, la Habanera peine à ne pas se défaire, d’autant plus que Kasarova prend des libertés « expressives » avec la mesure rythmique. Le souffle, plus d’une fois court, n’arrange pas les choses : « j’irai danser la // séguédille ». En fait, il est bien difficile de juger de cette interprétation autrement que globalement, car on entend aussi bien des scories scabreuses que des inflexions magnifiques, comme ces murmures dans la séguédille, ou encore plus tout le début du duo final, d’une simplicité bouleversante, avant le retour intermittent de la petite ogresse slave. Reste que tout ce qui agace l’auditeur sur le moment finit par se résorber, dans le souvenir, au bénéfice du tout ensemble, précisément parce que cette interprète si personnelle, toujours, parvient à trouver le ton juste, sinon la ligne adéquate, et à incarner quelque chose de Carmen, qui n’est sans doute pas de l’ordre de la liberté (ça, non) mais du mystère, à l’image de ce sourire inoubliable quand elle chante « toujours la mort » à la fin du trio des cartes.





 N.B. Une revue de presse est disponible sur le site de Marion Tung consacré à Jonas Kaufmann : c'est
ICI.
    Le spectacle sera repris la saison prochaine, mais le Don José de Kasarova sera cette fois Neil Shicoff. On peut raisonnablement penser que l’harmonie entre Kaufmann et elle ait du mal à se reformer, sans parler de la différence de gabarit vocal. Kasarova chantera par ailleurs en mai Agrippina de Haendel sous la direction de Minkowski, entourée du Néron d’Anna Bonitatibus, de la Poppée de Malin Hartelius et de l’Othon de Mijanovic.
    Un récital Haendel à paraître dans quelques jours chez RCA la fera entendre, sous la direction d’Alan Curtis, dans Ariodante ou Ruggiero, mais aussi dans des extraits d'Ottone (rôle-titre), d'Arianna (Teseo) et du Pastor Fido. Détails
ici.



 


par Bajazet publié dans : Représentations et concerts
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Vendredi 20 juin 2008

Mozart, Idomeneo (version de Munich)
Bordeaux, Grand-Théâtre, 30 mai 2008


Direction musicale : Karen Kamensek
Mise en scène, décors et costumes : Iannis Kokkos
Lumières : Patrice Trottier

Idoménée : Kobie van Rensburg
Idamante : Jennifer Holloway
Ilia : Henriette Bonde-Hansen
Électre : Elza van den Heever
Le Grand Prêtre de Neptune : Philippe Do
Arbace : Donat Havar
La Voix : Jérôme Varnier





    Richard Wagner séjourna à l’Hôtel des Quatre-Sœurs, tout près du Grand-Théâtre de Bordeaux. Il est donc légitime d’y avoir une pensée pour lui en sifflant gentiment un Branaire-Ducru avant d’aller voir l’Idoménée nouveau. Hélas ! malgré le plaisir de retrouver l’acoustique parfaite et les proportions si harmonieuses de cette salle inaugurée sous Louis XVI (avec l’Iphigénie en Tauride de Gluck), ce n’est pas de la scène qu’on nous versera l’ivresse. Car la déception est bien là, dont un spectacle assez pauvrement raté et une distribution sans rien de mémorable sont d’abord responsables. Pour le coup, on se prendrait presque à penser avec nostalgie à ces années d’avant Juppé, où Bordeaux connaissait avec son Mai musical un festival copieux et de la plus belle eau, qui pouvait aligner de la musique de chambre, 4 ou 5 récitals avec les plus grands (Margaret Price, Frederica Von Stade, Lucia Valentini-Terrani, Siegfried Jerusalem, etc.), des raretés baroques (les Arts Florissants y furent un temps en résidence, mais bien plus tôt on y donnait par exemple Zoroastre ou l’Orlando de Haendel avant tout le monde en France), et quelques opéras à la distribution prestigieuse – ainsi de cet Idomeneo de 1984, qui réunissait
Werner Hollweg encore en gloire et l’Électre de Carol Vaness à son zénith, Trudeliese Schmidt étant venue remplacer au dernier moment Carolyn Watkinson en Idamante.

    Avec ce spectacle coproduit avec l’Opéra de Nancy, où il sera repris au printemps 2009, Iannis Kokkos impose une banalité affligeante dès le premier acte, où des panneaux noirs coulissants miment l’étau se resserrant sur les personnages. Forcément tragique, n’est-ce pas ? Du moins le décor noir comme un four (la scène est petite) bénéficie-t-il à l’acte I d’un fond de décor mi-nébuleux, mi-marin qui est fort beau. Mais pour le reste, on a droit aux éternels costumes d’une élégance passe-partout : Idoménée a le même manteau militaire (mais outremer, huhuhu) qu’on voyait dans la Medea de Kokkos, Idamante et Ilia sont en tenue de soirée "intemporelle", tandis qu’Électre porte une robe à traîne plus ouvertement Ancien Régime, mais pas trop quand même, avec un corset incarnat, histoire de signifier l’ardeur passionnelle du personnage.
    Les mouvements sont ou convenus ou absents, les chœurs s’animent de façon assez gauche, et pour qui se souvient du passage à vide scénique des monologues de Medea à l’acte III, on ne s’étonne pas de voir les acteurs livrés à eux-mêmes pendant les leurs. Kobie van Rensburg a beau avoir sa présence propre et les ressources de son métier, « Fuor del mar », si dramatique pourtant dans sa conception musicale, est un tunnel scénique, mais ce n’est rien en comparaison du monologue d’Électre qui suit, d’autant que ni la marche qui se rapproche depuis le lointain ni le chœur d’embarquement « Placido è il mar » ne donnent lieu à un changement scénique : la scène reste vide, le chœur chante en coulisse, Électre se porte comme elle peut, à la façon de Mme Jourdain. C’est à la fois paresseux et théâtralement nul. Je vous recommande le faux rocher noiraud, petit, dérisoire, à l’avant-scène, support d’un jeu ridicule avec Idoménée qui semble en faire son interlocuteur. Arriver à plonger un opéra si fécond dramatiquement dans un grand vide ennuyé et mou, il fallait le faire : eh bien c’est fait.

    Il faut dire pourtant que Kokkos a parfois des « idées », mais alors c’est encore pire. Car enfin, qu’est-ce que cet Idoménée, le couteau à la main et l’œil mauvais, s’apprêtant à trucider le jeune inconnu en douce, par derrière ? On peut difficilement dissocier la promesse d’Idoménée à Neptune d’un geste sacrificiel, c’est-à-dire rituel ! Inversement, que signifie de faire chanter au roi la prière à Neptune (« Accogli, o Re del mar ») en brandissant le couteau sacré entouré d’acolytes affublés de cagoules SM, au rebours de l’esprit contemplatif du morceau ? Et au moment de sacrifier son fils, le roi doit-il se vautrer à ses pieds ?! On nous fait miroiter la tragédie, et nous voilà dans Jamais sans mon fils.
    Ne disons rien de l’irruption d’Ilia au temple, sans nerf, mal réglée, grotesque, et rien non plus de la pantomime idiote qu’on nous inflige au milieu du chœur final, où l'orchestre enchaîne sans crier gare, par un collage hasardeux, avec la formidable chaconne qui ouvrait le ballet conclusif à Munich, mais ici réduite à un digest (toute la partie médiane, très Sturm und Drang, est escamotée), et pour quel bénéfice ? Le chœur rangé en carré est assemblé sur scène, tandis qu’Idoménée, Idamante et (sauf erreur) Ilia alternativement en font lentement le tour, comme d’un pâté de maison. On devrait à Bordeaux méditer la phrase éloquente de Montaigne : « Quand je danse, je danse. » À quoi bon plaquer sur une musique de ballet d’une énergie vitale si extraordinaire ces déambulations molles et interminables, suivies de la sortie morne des choristes, jusqu’à ce qu’advienne enfin cette image finale qui est belle en soi, mais pâtit d’avoir été si laborieusement amenée ? On voit alors le vieux roi, dos au public, manteau ôté, s’avancer lentement vers le fond de scène où trône son fils : image séduisante car finalement énigmatique, mais mal intégrée.

    On finit par douter de la sensibilité esthétique de Kokkos ou du moins de son intelligence de la dimension organique de cet opéra. J’avais pourtant été très convaincu par sa mise en scène de Medea, mais à Bordeaux j’étais d’autant plus près de la consternation que les tripatouillages de la partition se font en dépit du sens théâtral. Tout le divertissement choral qui clôt l’acte I est coupé, comme cela devient une habitude pernicieuse aujourd’hui : on se prive ainsi, non seulement d’une musique fastueuse, mais surtout de l’effet d’ironie repris d’Hippolyte & Aricie, puisque le peuple se réjouit et célèbre son roi au moment où celui-ci est voué à l’infanticide. Et à