Artistes

Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /2008 15:27

Non, il n'y a pas que le problème du mezzo.


Ne me dites pas que vous l'aviez oubliée,
 Monica Sinclair !




Pour ceux qui ne l'auraient jamais entendue, mieux vaut s'intéresser plutôt à Lord Brett Sinclair, qui en plus sait rouler vite sans quitter la route et sans se décoiffer, même sur une corniche escarpée.



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Dimanche 30 mars 2008 7 30 /03 /2008 17:22



La reconnaissez-vous ?
Et si oui, dans quel rôle ?






Ajouté le 1er avril à 1 heure :
la même en Maréchale (Hambourg) :





Helga Dernesch




Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /2008 23:21


Avertissement
Il ne sera pas question ici de la couverture du disque Wagner-Strauss de Deborah Voigt (EMI), d'abord parce que celui-ci met au pluriel le titre indiqué (nuance !), et ensuite parce que je sais, par recoupements, que ce blog est parfois lu par des personnes d'une grande sensibilité.



    Un collègue m'a fait don il y a quelques mois d'une télévision flanquée d'un lecteur DVD, moins pour me faire plaisir que pour s'en débarrasser. Il s'agit d'un matériel assez archaïque désormais, mais bien suffisant pour l'usage que j'en fais, c'est-à-dire à peu près nul. Je peine en effet à regarder un DVD jusqu'au bout, et je ne regarde à peu près jamais la TV. Une réception d'Arte catastrophique me prive d'ailleurs des programmes musicaux de cette chaîne. Je fais depuis peu une exception pour Barnaby, série policière anglaise et villageoise, assez inégale, mais qui convient à mon ennui du dimanche soir.

    Adoncques je me suis affalé ce soir sur le divan de la pièce-débarras (appelons-la ainsi) où est reléguée la TV, en espérant que l'épisode serait moins faiblard que la semaine dernière. J'ai été un peu largué dès le début, sans grand dommage, car je prends autant de plaisir à voir la campagne anglaise (inconnue de moi) et la tête des acteurs qu'à suivre les méandres de l'enquête. De temps en temps, j'essaye d'imaginer la vraie voix de ces acteurs, sans jamais démordre de ma religion en la matière, qui est que les Britanniques sont les plus grands acteurs du monde.

    Et voici qu'apparaît Peggy Aynscombe, incarnée par une actrice qui n'est pas ce qu'on appelle communément belle, mais dont je trouve les yeux très expressifs et surtout dont le nez au contour irrégulier a beaucoup de caractère. Je suis très sensible à la forme des nez, je vous prie de m'en excuser. Et plus l'épisode avance, plus je me dis qu'elle me rappelle quelqu'un ; non pas une de mes tantes, mais quelqu'un de connu, je veux dire une artiste.

    Et alors qu'elle attend son amant dans des espèces de ruines tout juste gothiques (ou tudor, on ne va pas chinoiser), c'est comme un trait de lumière. Eurêka ! Elle ressemble à Pauline Tinsley !

    [Parenthèse explicative] Je suis bien conscient qu'à moins de vous nommer Francesco, le nom de Pauline Tinsley ne vous dit à peu près rien. Vous l'avez peut-être lu çà et là sur ce blog, qui fait miroiter depuis trop longtemps un portrait aussi documenté que possible de cette soprano galloise insensée, qui jouissait d'une présence scénique exceptionnelle (dit-on), et que je considère volontiers comme une des plus grandes interprètes d'opéra des années 60-80. J'ai dit. Elle n'a quasiment rien gravé officiellement (une Elettra remarquable quand même (Philips), indisponible depuis longtemps) mais Ponto semble avoir entrepris de publier des archives à sa gloire, j'en parlerai. [Fin de la parenthèse]

    L'énigme de l'épisode Un mariage et quatre enterrements étant élucidée, je me concentre pour identifier le nom de l'actrice au générique de fin, et il faut faire un effort considérable car c'est écrit tout petit et ça défile à toute vitesse. Je crois lire Susan Thomas. Heureusement que saint Google me remettra dans le droit chemin : il s'agit de Sian Thomas.
    Et c'est là que je découvre qu'il s'agit surtout d'une actrice de théâtre, qui s'est illustrée récemment dans des classiques anglais comme L'Orphelin d'Otway et surtout dans du Shakespeare, à la Royal Shakespeare Company : Goneril, Gertrude, et Lady Macbeth — comme Pauline Tinsley, que j'ai entendue sidérante dans ce rôle chez Verdi.




    Je n'ai pas été vérifier la ressemblance physique à partir des rares photos disponibles de Pauline Tinsley. Peut-être que cette ressemblance n'existe que dans mon imagination, et je préfère croire à une fiction plutôt que de trouver confirmation de mes égarements.

     De cette aventure domestique, je retiendrai ceci : 
1) si j'en arrive à revenir à l'opéra en regardant un pauvre téléfilm, il faudra que j'en parle à mon confesseur, ou à défaut au Père Cyprien (car rien ne le retient) ;
2) il faudrait que je sache si par hasard Pauline Tinsley et Sian Thomas ne seraient pas originaires du même coin du Pays de Galles ;
3) peut-être que pondre enfin ce portrait de Tinsley (que même Francesco n'attend plus) me libérerait l'esprit… mais pour cela je dois, par acquis de conscience, écouter ses enregistrements live d'Ernani et de Cavalleria Rusticana. Bon. Si seulement je pouvais mettre la main sur son Lucio Silla ou sur son Agrippina !







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Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 02:22



    Pour la Saint-Maxime, faisons le maximum. Une dose de nécrophilie, une dose de magyaromanie, et voici… non pas une comtesse hongroise chez Orlofsky, mais Maria von Ilosvay (1913-1987). Encore une cantatrice qui ne fut longtemps pour moi qu’un nom dans les catalogues (la Mère de Hänsel et Gretel avec Karajan), avant que je la remarque dans des Contes d’Hoffmann captés à la Radio de Cologne en 1950 : dans la partie de la Mère d’Antonia, elle est admirablement maternelle, enveloppante — vraiment la Voix de la Mère, et de la Sirène. C’est la couleur qui frappe immédiatement, extraordinaire : une couleur profonde, veloutée, chaleureuse, celle d’une voix d’alto, maternelle en effet mais pas mamelue, justement, avec quelque chose d’étrange qui la prédisposait sans doute au rôle d’Erda, la déesse-mère primitive, dont elle fut à Bayreuth l’une des grandes titulaires après la guerre. Et pourtant, elle avait entamé sa carrière dans les années 30 en chantant du Mozart et même des raretés de Mozart. Preiser, irremplaçable, a opportunément publié une anthologie de ses rares enregistrements de studio pour Philips augmentés de deux extraits superbes du Ring dirigé par Clemens Krauss en 1953 : occasion de l’écouter et de retracer sa carrière.




    Née à Budapest juste avant la Première guerre, Maria von Ilosvay a étudié au conservatoire de sa ville natale puis à l’Académie de Musique de Vienne, où elle remporta en 1937 le premier prix d’un concours international. Elle est alors engagée par Paul Csonka dans sa troupe de Salzbourg, qui se consacre aux premières œuvres lyriques de Mozart, largement méconnues à l’époque. D’octobre 1937 à mars 1938, elle participe à une tournée américaine qui, dans le même esprit, donne des raretés, soit Così fan tutte (Ilosvay chante Dorabella), La Cambiale di matrimonio de Rossini, Le Pauvre Matelot de Milhaud et Angélique d’Ibert. Plus tard, elle apparaîtra dans Le Couronnement de Poppée orchestré par Krenek.
    En 1940, elle entre dans la troupe de l’Opéra de Hambourg, auquel elle restera fidèle jusqu’au terme de sa carrière. Après la guerre, elle participe à la première représentation scénique du Vin herbé de Franck Martin, puis en 1949, toujours à Salzbourg à la création d’Antigone de Carl Orff sous la direction de Fricsay : elle chante le rôle d’Ismène, dans une distribution réunissant Res Fischer, Hermann Uhde, Ernst Haefliger et Josef Greindl. C’est cependant Bayreuth qui lui vaut bientôt une gloire internationale : de 1953 à 1958, elle y interprète non seulement Erda, mais Waltraute ou la Première Norne, et aussi la Voix d'en-haut de Parsifal.
    Si elle a gravé pour Philips deux disques récitals successifs (répertoire courant du XIXe siècle en 1952, raretés de Mozart en 1954), il s’agissait de microsillons 25 cm, ce qui explique l’absence de réédition par la suite en disque longue durée. Preiser a repris l’intégralité des deux programmes dans son hommage à Ilosvay.




¶ Mozart
(Wiener Symphoniker, dir. B. Paumgartner, 1954)
La Finta Semplice : « Che scompiglio »
La Betulia liberata :
« Che ascolto, Ozia ? — Del pari infeconda » ; « Parto inerme »
Air de concert K. 255 « Ombra felice — Io ti lascio »
La Clémence de Titus : « Deh per questo istante solo »
¶ Opéra du XIXe siècle
(Wiener Symphoniker, dir. W. Loibner, 1952)
Verdi, Le Trouvère : « Stride la vampa »
Verdi, Don Carlo : « O don fatale »
Thomas, Mignon : « Connais-tu le pays ? »
Bizet, Carmen : « En vain pour éviter les réponses amères »
Saint-Saëns, Samson et Dalila :
« Amour, viens aider ma faiblesse » ; « Mon cœur s’ouvre à ta voix »
+ Verdi, Requiem : « Liber scriptus proferetur »
, dir. P. Van Kempen  (1955)
¶ Wagner à Bayreuth
L’Or du Rhin : « Weiche, Wotan, weiche »
Siegfried : « Stark ruft das Lied »
Avec Hans Hotter (Wotan). Dir. Cl. Krauss (1953)

1 CD Preiser, coll. "Lebendige Vergangenheit"


    Dirigés par Paumgartner, alors attaché à la défense des Mozart méconnus pour le meilleur et pour le pire (son édition démembrée-recomposée d’Idomeneo), les Mozart imposent d’emblée les deux qualités maîtresses d’Ilosvay : un timbre extraordinairement riche et velouté, qui laisse à la voix quelque chose de suffisamment juvénile, et une grande rigueur musicale. Le revers de la médaille, c’est une certaine raideur, et surtout une élocution vague. Que la prosodie soit approximative est peut-être gênant (mais enfin elle chante tout en langue originale, ce qui n’allait pas du tout de soi dans les années 50) mais ce qui est vraiment frustrant, c’est le vague des mots, dits du bout des lèvres, de façon trop distante. Dès lors les airs manquent d’éloquence, mais font entendre beauté et classe musicale.
    Les airs de La Finta Semplice et de La Betulia liberata étaient sauf erreur des premières au disque, et dans le superbe air de concert K. 255 (composé pour un castrat alto) Ilosvay n’avait été précédée que de quelques mois par R. Michaelis. L’air de Giacinta est à la fois noble et émouvant, avec une expression délicate et inquiète, même si nous sommes habitués à un orchestre plus véhément. L’air « Ombra felice » reste lui nettement prosaïque, pour ainsi dire bloqué par une élocution assez pataude.
    Ilosvay est plus à son affaire en Judith, malgré un italien germanisé, une vocalisation assez raide et une récitation décidément très perfectible : la beauté du timbre, fruité, caressant et altier, suffirait à charmer, mais le chant soutient bien l’intérêt sur la longueur des airs, avec un ton très juste, très tenu mais naturel. L’air impétueux « Parto inerme » souffre cependant d’un quelque chose de scolaire qui gâche sensiblement la partie médiane, mais c’est surtout l’air pathétique de Sesto qui est d’une indifférence désespérante : aucun frémissement, aucun accent de désespoir, mais une sorte de rondeur généralisée, typique au fond d’une certaine conception lisse du Mozart seria. Et pour le coup l’orchestre se montre bien incertain.

    Les standars du répertoire gravés en 1952 font constamment entendre un chant plus souvent scolaire qu’animé par le feu du théâtre. L’organe reste somptueux, et le chant scrupuleux et même digne, mais cela reste générique, malgré un soutien orchestral attentif. Azucena et Eboli pâtissent ainsi d’un manque d’imagination, de feu et de fluidité, et là encore le secours ne viendra pas des mots. Imagination et caractère en panne aussi dans l’extrait du Requiem : belle, austère (pas de port de voix sur proferetur ou continetur), mais surtout trop terre-à-terre, pas visionnaire pour deux sous. Eboli paraît même assez marmoréenne, presque léthargique, comme si Ilosvay rêvait déjà du sommeil d’Erda. Carmen reste trop appliquée elle aussi, avec un martèlement monotone des syllabes, et une expression passe-partout. Dalila bénéficie en revanche de ce velours ample et enveloppant et d’une musicalité qui serait admirable si la prosodie française était sentie, et si à cette caresse s’ajoutait des arrière-plans de perversité : Ilosvay, je le crains, était trop bonne fille. On ne s’étonne pas dès lors de la trouver au mieux dans Mignon : même un peu courte de nostalgie, le registre expressif moyen d’Ambroise Thomas lui va bien, et le français est très soigné.

    Tout change avec les scènes d’Erda, face à un Hotter stupéfiant de majesté et d’inquiétude. Si on sent que l’éloquence de cette Erda pourrait être plus affirmée, plus personnelle, ce qu’on entend respire l’évidence. L’élocution est enfin naturelle ; la tenue de phrasé, majestueuse, fait valoir des couleurs de terre et de nuit (quelque chose de Mödl y passe fugitivement), mais c’est surtout le contraste du dialogue théâtral qui en impose, dans Siegfried particulièrement. Car cette scène, une des plus saisissantes de tout le Ring, est ici anthologique. Face à un Wotan fébrile avec superbe, contaminé par l’urgence dramatique, cette Erda hiératique déploie, comme un tapis végétal, des phrases hors du temps, comme si elle lui parlait de très loin et de très haut — ou plutôt de très profond. Non pas terre-à-terre, mais déesse-terre, tel était bien son emploi.


Autres témoignages discographiques de Maria von Ilosvay
¶ Humperdinck, Hänsel und Gretel (rôle de la Mère), dir. Karajan (avec E. Grümmer, E. Schwarzkopf), EMI
¶ Mozart, Requiem, dir. H. Schmidt-Isserstedt (avec L. Della Casa, H. Krebs, G. Frick), Radio de Hambourg (1952), Tahra [avec un Enlèvement au sérail par Stich-Randall et un Exsultate jubilate par Stader : sans commentaire]
¶ Mozart, Les Noces de Figaro (rôle de Marcellina), dir. H. Schmidt-Isserstedt (avec A. Saunders, E. Mathis, E. Steiner, T. Krause, H. Blankenburg), Opéra de Hambourg 1967, Arthaus (DVD).
¶ Offenbach, Les Contes d’Hoffmann (rôle de la Mère d’Antonia, en allemand), dir. E. Szenkar (avec R. Schock, W. Lipp, M. Mödl, E. Trötschel, A. Welitsch), Radio de Cologne 1950, Gebhardt ou autres éditeurs.
¶ Verdi, Requiem, dir. P. Van Kempen (avec Gr. Brouwenstijn, P. Munteanu, O. Czerwenka), Philips (1955) ; réédité en CD chez Preiser
¶ Wagner, Der Ring der Nibelungen (rôle d’Erda), dir. Cl. Krauss,
Bayreuth 1953, Archipel
¶ Wagner, Der Ring der Nibelungen (rôles d’Erda et de Waltraute), dir. J. Keilberth, Bayreuth 1955, Testament



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Dimanche 27 avril 2008 7 27 /04 /2008 00:49






Tu veux que je t'en roule une, Francesco ?






Désolée, Francesco, j'ai dû rendre mon Riz-la-Croix à Elisabeth…
Et puis là, tu vois, je dois sortir



R.R.






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Mercredi 28 mai 2008 3 28 /05 /2008 01:17





    Depuis plusieurs années, la Comédie-Française avait tendance à confier les grands rôles de tragédienne (Phèdre, Cléopâtre, Clytemnestre, Roxane) à Martine Chevalier. Mais la voix de la tragédie, la dernière peut-être dans cette troupe, c'était Christine Fersen. Elle avait pour cela la personnalité, une présence corporelle immédiatement impressionnante, mais d'abord un timbre profond, ample, un grain de voix qui dès les premiers mots saisissait, de façon physique, et avec cela la majesté de la langue et du geste. Elle respirait large, comme peu savent le faire. Elle phrasait, faisait sonner le vers avec une évidence qui pourtant creusait entre elle et nous la distance de l'art.

    Deux souvenirs d'elle. Une Phèdre de Racine représentée en tournée, sur la scène d'un Zénith quelque part dans le Sud-Ouest, dans d'improbables djelabahs, qui évoquaient irrésistiblement un Club Méditerrannée au Maroc (la sienne était orange). Emmanuelle Riva aurait dû jouer Œnone, je ne sais plus qui la remplaçait. Il y avait Raymond Gérôme en Théramène et Jean-Claude Drouot grommelant Thésée. Les vieux de la vieille. Tout cela sentait les bouts de ficelle, mais dès que Fersen ouvrait la bouche, on oubliait tout. Elle respirait comme la mer, et cette voix était si profonde. À un moment, elle a eu un trou de mémoire : elle s'est raidie, hiératique, et l'image de ce figement a occulté la suite dans ma mémoire.

    Le souvenir le plus fort, c'était à la Comédie-Française, dans La Mère coupable de Beaumarchais, un dimanche de mai 1990, dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent (les costumes étaient de Patrice Cauchetier). C'est la suite mortifiée du Mariage de Figaro. Suzanne a vieilli (Catherine Samie jouait le rôle), la Comtesse aussi, dont le fils Léon a été conçu dans l'adultère, d'où chantage de l'infâme Bégearss. Elle est « très malheureuse, et d'une piété angélique », dit la liste des personnages. On est dans le drame domestique, qui culmine dans une grande scène (IV, 13) entre la Comtesse et le Comte : scène convulsive, emportée, quasiment hystérique, où Beaumarchais déploie tout l'éventail du pathos familial et bourgeois (la qualité sociale des personnages n'y change rien). Bref, tout ce pathétique ostentatoire si vulnérable à l'ironie ou au ridicule. Or Fersen réussissait à donner à ces gesticulations une dignité et une puissance d'expression sidérantes. Je la revois encore agenouillée devant un fauteuil, les cheveux défaits. Elle vous aurait persuadé que vous assistiez à la plus belle scène du monde, et vous donnait à comprendre la force théâtrale incroyable de ce pathos un peu interlope, dont on ricane si volontiers. Le Comte face à elle, c'était Nicolas Silberg, autre timbre de voix si grave, incroyablement profond, comme un velours pourtant. Le dialogue de ces deux voix, dans un décor aux couleurs éteintes, avait d'emblée une beauté qui donnait presque le frisson. De ces deux voix, l'une s'est éteinte.


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Samedi 14 juin 2008 6 14 /06 /2008 23:43


    Pierre Baour-Lormian (1770-1854) est un homme de lettres toulousain, fils d'imprimeur lui-même, qui a donné son nom à une rue étroite du centre de Toulouse (pléonasme !), reliant la piétonne, marchande et cependant dantesque rue Saint-Rome à la rue Alsace-Lorraine, marchande et désormais grotesque par les bons soins de l'ancienne municipalité.




    On doit à Baour une traduction en vers d'Ossian, une tragédie sur Mahomet II et une sur le sujet de Joseph en Égypte (jouée par Talma et Mlle Mars), ainsi qu'un livret d'opéra, La Jérusalem délivrée, dont le bon Persuis composa la musique en 1812 (un an avant de commettre un ballet : Nina ou la Folle par amour*).

    C'est que le Tasse était pour ainsi dire une rente pour Baour, puisqu'il composa une version en alexandrins de La Jérusalem délivrée, dont une première mouture parut en 1795, suivie d'une réfection en 1819. Version souvent éditée et souvent attaquée, comme en témoigne une fameuse épigramme de Ponce-Denis Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindare, en forme d'épitaphe :


Ci-dessous gît Baour, le Tasse de Toulouse,
Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,
Et qui, ressuscité par un effort nouveau,
Vient de mourir in-octavo.


    Au moment de sa mort, Baour était membre de l'Académie Française, et vivait aux Batignolles. Legouvé relate ainsi la visite qu'il lui fit alors :

    « Ma candidature académique me fit entrer en relations avec M. Baour-Lormian, vers 1852. Je n’oublierai jamais la première visite que je lui fis. Il demeurait alors aux Batignolles, rue des Dames, dans un petit appartement au second, au fond de la cour. J’arrive, je sonne. Une femme de ménage qui vient m’ouvrir, crie mon nom à son maître, j’entre, et je vois, debout au milieu de la chambre, un grand vieillard, vêtu d’une vieille houppelande fanée, le chef couvert d’une petite perruque racornie et frisottée, d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux gris, le nez barbouillé de tabac, les joues assez pleines mais molles et jaunes, levant en l’air deux yeux éteints et glauques, et tenant en main un violon, dont le manche était entouré d’un mouchoir. Pourquoi ce mouchoir ? Je n’ai pas pu m’en rendre compte. A peine mon nom prononcé, il fit un pas vers moi, et me montrant son instrument : “Vous voyez, monsieur Legouvé, c’est le violon de l’aveugle. J’en joue encore ; quoique je sois plus qu’à demi sourd. Je fais même encore des vers. Je tâche d’oublier mon âge, et le reste.” Posant alors son violon sur son lit, il se mit à crier d’une voix formidable. “Monsieur Vilargue !” M. Vilargue était un voisin, pauvre, et qui venait tous les matins, pour une modeste rétribution, lui servir de secrétaire et de lecteur. M. Vilargue paraît, et répond de la même voix tonnante : “Monsieur Baour-Lormian !” Oh ! ils étaient faits pour s’entendre.

    “Monsieur Vilargue, voici M. Legouvé, le fils de mon ancien confrère et ami. Il est poète aussi. Aidez-moi à le bien recevoir.” Nous nous assîmes, et, naturellement, je lui parlai de son Ossian, que je connaissais très bien, et qui m’avait beaucoup plu dans ma jeunesse. Un des avantages du titre d’académicien, c’est de vous amener à chaque candidature des visiteurs qui savent ce que vous avez fait autrefois, ne fût-ce que pour l’avoir lu le matin. Après quelques minutes d’une conversation un peu confuse, le vieux poète reprit sa voix tonnante et dit : “Monsieur Vilargue ! ― Monsieur Baour-Lormian ! ― Lisez donc à M. Legouvé ma dernière pièce de poésie...” Il lut, j’écoutai, et je restai stupéfait. J’y retrouvai toutes ses qualités d’autrefois. C’était la même élégance un peu fleurie, mais facile et agréable ; la même harmonie. Ces poètes du Midi sont des artistes très particuliers. Ils ont toujours le même âge. Ils ne mûrissent pas, mais ils ne vieillissent pas. Ils sont déjà à vingt ans tout ce qu’ils pourront être, et ils le sont encore à soixante. La réflexion, la pensée, le travail n’occupant pas grande place dans leur talent, le temps leur apporte peu de chose, mais il ne leur emporte rien. Méry et Barthélemy sont les modèles de ces heureux fils des pays du soleil. Leurs premiers vers valaient les œuvres de leur maturité. Ils n’ont rien gagné, ni rien perdu. Tel était Baour-Lormian. Ma franchise n’eut pas à souffrir de mes éloges, ce que voyant, il se retourna vers son secrétaire. “Monsieur Vilargue ! puisque ce morceau a plu à M. Legouvé, lisez-lui donc mon Épître au Prince-Président, qui, j’espère, imitera en tout l’Empereur, son oncle.” L’Empire avait été pour Baour-Lormian ce qu’on appelle l’âge d’or, il adorait l’Empereur, et il était bien payé pour cela. Voilà donc M. Vilargue qui commence, et le vieux poète s’asseyant entre lui et moi, le coude appuyé sur le genou, la main sous le menton, l’oreille dressée vers le lecteur, savourant avec un sourire de satisfaction ses hémistiches à mesure qu’ils passent, puis tout à coup, à un certain endroit, il me saisit fortement le bras, et me dit : “F..., mon cher (il jurait comme un païen), écoutez bien ! vous allez entendre le plus bo (le plus beau) vers de la langue française !” Cette épître n’était qu’un long cri d’enthousiasme. Le poète comparait le neveu à l’oncle, mais pour mettre le neveu fort au-dessus.
   
    La lecture finie, j’étais fort embarrassé pour dire mon avis à l’auteur, mais il ne me laissa pas longtemps dans l’embarras, et avec une naïveté admirable : “Ce sera bien le diable, me dit-il, si après cette épître-là, que je lui ai envoyée avant-hier, il ne me rend pas la pension de six mille francs que me faisait l’Empereur.” Au bout de quinze jours je reviens le voir, je lui trouve la mine un peu triste. “Eh bien, monsieur Baour-Lormian, lui dis-je, et votre épître ? et la réponse du Prince ? ― Oh ! le cochon ! s’écria-t-il, voyez ce qu’il m’a envoyé ! Une tabatière de deux cents francs !” »



* Tout ça pour dire que je pourrais parler de Bartoli en cas d'urgence, mais à quoi bon, hein ?



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Mercredi 16 juillet 2008 3 16 /07 /2008 19:19




    Blauer Sommer. Je m’occupais depuis plusieurs heures à être tiré du sommeil par les voix de la radio et à me rendormir, et ainsi de suite. Et puis j’entends vaguement la voix moelleuse de Gaétan Naulleau annoncer des mélodies de Duparc et commenter le texte d’Extase, et comme je pensais vaguement qu’il en faudrait davantage pour me retenir sur la pente du sommeil (notre dieu à tous), crac, merveille !




    Hélène Bouvier n’était pour moi que le nom d’un enregistrement de référence de Samson et Dalila gravé en septembre 1946, et Dieu sait ce que j’imaginais d'elle… Une proto Rita Gorr ? Or ce que j’ai entendu là était fascinant, non seulement par les couleurs vocales, la richesse et la souplesse de l’instrument, mais le souffle impérial, le soutien sans faille, la ligne, la langue, et par-dessus tout une majesté qui parvient cependant à donner l’illusion de l’intimité. Sans doute aussi, cette qualité de chant pour ainsi dire « à l’ancienne », cette diction disparue aujourd’hui ajoutent au charme que dégage un tel enregistrement. On n’imagine pas en tout cas Rita Gorr plier son organe avec une telle discipline ni à un geste d’une noblesse aussi déliée. Magnifique accompagnement de Jacqueline Bonneau, dont Naulleau a souligné les qualités exceptionnelles en rappelant qu’elle collaborait aussi bien avec de grands chanteurs français qu’avec des allemands (contrairement à ce qu’il a dit néanmoins, ce n’est pas Wunderlich qu’elle a accompagné au disque, mais bien
Haefliger).
    Ensemble, Bouvier et Bonneau ont enregistré le recueil des mélodies de Duparc pour Pathé à la fin des années 50, et c'était la première intégrale de l'ensemble. Inutile de dire que c’est introuvable depuis bien longtemps, et jamais réédité en CD. On pouvait entendre 3 mélodies aujourd’hui, marquées d'une manière ou d'une autre par Wagner (Extase, Le Manoir de Rosemonde, La Vie antérieure) ; d’autres suivront demain, entre midi et une heure, ces émissions pouvant être réécoutées en archives ICI (pour celle de ce 16 juillet, c'est à 21 mn du début environ, mais avant on a le Konzertstück de Schumann par Kempff et Kubelik, alors…)




    Voilà qui donne furieusement envie d’entendre ce Samson et Dalila, que Naxos a réédité il y a peu de mois, et qui rassemble les gloires du chant français d’alors : le ténor José Luccioni et la basse Paul Cabanel. Quelques mots sur Hélène Bouvier, née et morte à Paris (1905-1978). Après des débuts à Nantes dans l’Orphée de Gluck en 1930, elle partit au Teatro Colon de Buenos Aires avant d’entrer à l’Opéra de Paris en 1938, chantant aussi bien au Palais Garnier qu’à l’Opéra-Comique dans les rôles classiques de mezzo français : Carmen, Charlotte, la Mère de Louise, et Dalila bien sûr. C’est par ailleurs elle qui a créé le Requiem de Duruflé. Elle parut aussi à l’étranger, par exemple à la Scala ou en Allemagne, et se retira de la scène en 1967. Pierre Bergé a raconté comment sa vie « a basculé » le jour où enfant il a assisté à son premier opéra : c'était au Palais Garnier, et Bouvier chantait Dalila, justement. Je n'ai malheureusement trouvé aucune photo de scène d'elle.



Séance d'enregistrement de Samson et Dalila en 1946
(à la droite d'Hélène Bouvier, Paul Cabanel)



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Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /2008 19:51





Extraits de l'entretien de Claude Hermann avec Kiri Te Kanawa
à propos du Don Giovanni de Losey,
publié en nov.-déc. 1979 dans L'Avant-Scène Opéra (n° 24) :



CH. Vous avez chanté maintes fois le rôle d'Elvire à la scène. Le film de Joseph Losey a-t-il changé votre interprétation et votre conception du rôle ?

KTK. Pour moi cela n'a rien changé. Simplement le film est un événement qui va faire apparaître Don Juan dans une lumière complètement différente. C'est un peu comme si on était habitué à porter une robe de grand couturier, et qu'on se retrouvait tout à coup dans une robe qui sortirait d'un grand magasin. […]
    Quant à ma conception du rôle, elle n'a pas varié depuis que j'ai chanté Elvire pour la première fois. Et j'espère chanter dans une production où je pourrai m'exprimer totalement et librement. À l'Opéra de Paris [production d'August Everding] on ne conçoit pas le rôle tel que je le vois. Par contre, à Covent Garden, j'ai pu chanter Elvire de la manière qui jusqu'à présent a été pour moi la plus satisfaisante, dans une mise en scène où tout tournait autour d'Elvire. Alors que dans le film, l'action est centrée sur Don Juan. Ce qui est bien sûr justifié par le titre. Et peut-être aussi par la personnalité de Ruggero Raimondi. […]

CH. À vous entendre, il semble que ce tournage ne vous ait pas plu…

KTK. Oh si ! C'était une expérience merveilleuse. J'avais d'ailleurs déjà tourné d'autres films. […] Dans vingt ans je m'en souviendrai comme d'un des grands moments de ma vie. Pas de ma carrière, c'est autre chose. Je pourrai avoir d'autres grands moments dans ma carrière,
ce film n'en fera pas partie. […]

CH. Joseph Losey dit qu'il a voulu donner une dimension politique à Don Juan, qu'il a voulu en faire une fable sociale. L'avez-vous ressenti ?

KTK. Pas du tout. Il me demandait d'être Elvire et pas autre chose. Je n'ai senti aucune allusion politique. À moins que je ne sois particulièrement stupide et que je n'aie rien compris aux directives de Losey, à mon avis ce film est Don Juan et rien d'autre.
[…]

CH. Pourquoi avez-vous accepté de tourner ce film ?

KTK. Je pense que je suis une très bonne Elvire. […] C'était un événement unique, et c'est important d'y avoir participé. D'autant que le résultat est extraordinaire : quelque chose qui n'est ni un opéra ni un film, quelque chose de très beau, tout simplement. Je sais que certains chanteurs refusent de travailler avec certains chefs ou de tourner des films, de peur que leurs idées ne soient pas respectées. Mais qui sommes-nous pour refuser de telles choses ? […]

CH. Qui est Elvire ?

KTK. Qui est-elle ? je crois bien que c'est moi.

CH. Qui êtes-vous ?

KTK. C'est difficile à expliquer. Il y a la façon dont les autres me voient et celle dont je me vois moi-même. Disons que je suis "poissons", c'est mon signe zodiacal. […]


Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /2008 04:29



    À 20 ans, je ne connaissais de Berlioz que la Symphonie fantastique (un de mes premiers disques) et Les Nuits d’été, et des bouts de La Damnation, et
le nocturne de Béatrice & Bénédict bien sûr. C’est grâce à Élisabeth que j’ai connu Les Troyens, L’Enfance du Christ, etc., mais pas Harold en Italie, inexplicablement (son prosélytisme berliozien était pourtant souverain). Élisabeth était folle de Roger Soyer, en particulier de son air d’Hérode (« Ô misère des rois »). Mais c’est dans Les Troyens de Colin Davis (1969) que je le préférais, en Narbal (la couleur, l’intériorité, la hauteur du ton) mais surtout dans l’Ombre d’Hector (« Fuis, fils de Vénus, l’ennemi tient nos murs… »). Là, je trouvais que sa voix était idéale, nocturne, étale, à peine menaçante, spectrale sans être évanescente ni livide, présente et comme retirée, et la noblesse du ton, bon Dieu ! Ces quelques phrases sont d'un très grand chanteur.




    Une basse noble, c’est ce que par tradition on appelle aussi une basse chantante, par distinction avec une basse profonde, et c’est à cette typologie qu’on rattache la voix de Soyer. Mais la noblesse, c’est d’abord ce qui caractérise son chant, et sa tenue en scène pour ce que j’en ai vu. Dans le Faust fameux que Lavelli avait mis en scène au Palais Garnier sous Liebermann, et qui a été filmé pour la TV (avec Nicolai Gedda et Mirella Freni, laquelle ne m’a laissé d’autre souvenir que sa physionomie inerte), il incarne Méphisto avec une élégance, une classe dans l’ironie qui le mettent très haut dans un rôle qui est ce qu’il est (suivez mon regard). On peut en voir des extraits sur certain site à tube. La voix par ailleurs n’a pas l’éclat ni le métal ni non plus le mordant d’autres basses illustres dans le répertoire français, mais un moelleux, une qualité d’insinuation, et quelque chose de feutré mais aussi de foncièrement poétique, dû à la texture et au timbre mais non moins à l’art de l’interprète. Ces qualités font merveille dans les quelques traces de lui dans la tragédie lyrique, dans l’invraisemblable Dardanus rapiécé et liquéfié par Leppard pour l’Opéra de Paris mais surtout dans le David & Jonathas dirigé par Corboz, avec une distribution qui demeure inégalée (il y chante le rôle d’Achis). Là encore, il lui suffit d’une phrase pour incarner la noblesse d’un style. 

    Ce n’est pas un hasard sans doute si Don Giovanni (photo ci-dessus) aura été, depuis le festival d’Aix en 1969, le rôle qui lui aura gagné une gloire internationale (Met 1972, Edimbourg 1973, Paris 1976, Vienne 1976, etc.). Je ne l’y ai d’ailleurs jamais entendu, le seul enregistrement officiel, dirigé par Barenboim, n’ayant guère bonne presse ni une distribution forcément alléchante (ah, qui me dira comment sonnait cette mystérieuse Antigone Sgourda qui chante Anna ?).  Auparavant, sa carrière était demeurée obscure. Né en 1939, il fut l’élève de Georges Jouatte, comme Crespin, Mesplé ou Fondary. En 1962 il participe à la création de l’Opéra d’Aran de Gilbert Bécaud, et peu après, en 1963 il entre à l’Opéra de Paris, où il reste cependant cantonné à des silhouettes, et ce n'est pas peu dire : le Second Philistin dans Samson & Dalila, Wagner dans Faust, le docteur de Traviata, un Cappadocien dans Salomé, et s’il chante aux côtés de la Tosca de Callas en 1965, c’est dans le rôle de Sciarrone.

    L’envol viendra donc du festival d’Aix, où il chante Pluton dans l'Orfeo en 1965, Masetto en 1967 (Bacquier chantait Don Giovanni face à l’Anna de Janowitz), puis Arkel en 1968, avant de donner son Don Giovanni en 1967 puis en 1972 (entre Edda Moser et Teresa Zylis-Gara). En 1968, il chante à Wexford dans La Jolie fille de Perth. En 1969, c'est le Méphisto de Berlioz à la RAI de Rome avec Gedda et Horne sous la direction de Prêtre (le live est publié chez Opera d’Oro). Parallèlement, il participe à plusieurs enregistrement importants (Albert dans Werther aux côtés de Gedda et Los Angelès, les fameux Troyens de 1969 mais aussi la première intégrale du Benvenuto Cellini où il est un Pape parfait, Nilakhanta face à la Lakmé de Mesplé, Talbot dans la Maria Stuarda de Sutherland). Quelques traces dans la musique sacrée de Mozart (Vêpres pour un confesseur, Messe du couronnement et Requiem chez Erato). Arkel est un de ses derniers enregistrements : au disque dans la version Baudo (avec le Golaud de Bacquier) et en DVD dans la mise en scène historique de Strosser dirigée par Gardiner à Lyon. Une de ses dernières apparitions scéniques (son ultime, je crois bien) aura été Nilakhanta à l’Opéra-Comique en 1995, aux côtés de la Lakmé transcendante (et même révolutionnaire, n’ayons pas peur des mots) de Natalie Dessay. La voix de Soyer portait les marques de l’âge, mais sa majesté vocale était intacte.

    Un dernier mot sur sa carrière parisienne, puisqu’il aura fallu attendre l’arrivée de Rolf Liebermann en 1973 pour que Soyer se voit confier des rôles de premier plan dans la maison. En 1974, il est distribué en Procida des Vêpres siciliennes, avec Placido Domingo et (sauf erreur) Martina Arroyo. Dans une interview donnée à l’occasion de cette production, Domingo déclarait : « Roger Soyer is a magnificent singer. France does not have many great singers, but Soyer is one of the very greats and I am happy to have him as partner. » Mais le public du Palais Garnier, peut-être habitué à le voir confiné aux utilités, n’était apparemment pas du même sentiment. Je rapporte ici une anecdote due au cher L***, qui assistait à la représentation : Soyer entre en scène et chante son air « O tu Palermo »… accueilli par un silence glacial, seulement rompu au parterre par un sonore « Ouf ! ».
    Selon L*** – et le régime all stars introduit par Liebermann favorisait objectivement cet état d’esprit – les chanteurs français étaient alors ordinairement méprisés du public de l’Opéra. Dans ces années-là, on s’en souvient, Crespin recevait des coups de fil anonymes ou se faisait huer en pleine représentation. On peut même se demander si dans d’autres conditions
Christiane Eda-Pierre, que Liebermann adorait, n’aurait pas été plus souvent distribuée, mais il me semble qu’elle était volontiers fêtée, même si sa renommée n’aura pas été à la mesure de son génie.


N.B. J'ai repris les détails biographiques donnés
ici.

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