Ci-dessous gît Baour, le Tasse de Toulouse,
Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,
Et qui, ressuscité par un effort nouveau,
Vient de mourir in-octavo.
Au moment de sa mort, Baour était membre de l'Académie Française, et vivait aux Batignolles. Legouvé relate ainsi la visite qu'il lui fit
alors :
« Ma candidature académique me fit entrer en relations avec M. Baour-Lormian, vers 1852. Je n’oublierai jamais la première visite que je lui fis. Il demeurait alors aux
Batignolles, rue des Dames, dans un petit appartement au second, au fond de la cour. J’arrive, je sonne. Une femme de ménage qui vient m’ouvrir, crie mon nom à son maître, j’entre, et je
vois, debout au milieu de la chambre, un grand vieillard, vêtu d’une vieille houppelande fanée, le chef couvert d’une petite perruque racornie et frisottée, d’où s’échappaient quelques mèches
de cheveux gris, le nez barbouillé de tabac, les joues assez pleines mais molles et jaunes, levant en l’air deux yeux éteints et glauques, et tenant en main un violon, dont le manche était
entouré d’un mouchoir. Pourquoi ce mouchoir ? Je n’ai pas pu m’en rendre compte. A peine mon nom prononcé, il fit un pas vers moi, et me montrant son instrument : “Vous voyez,
monsieur Legouvé, c’est le violon de l’aveugle. J’en joue encore ; quoique je sois plus qu’à demi sourd. Je fais même encore des vers. Je tâche d’oublier mon âge, et le reste.” Posant
alors son violon sur son lit, il se mit à crier d’une voix formidable. “Monsieur Vilargue !” M. Vilargue était un voisin, pauvre, et qui venait tous les matins, pour une modeste
rétribution, lui servir de secrétaire et de lecteur. M. Vilargue paraît, et répond de la même voix tonnante : “Monsieur Baour-Lormian !” Oh ! ils étaient faits pour
s’entendre.
“Monsieur Vilargue, voici M. Legouvé, le fils de mon ancien confrère et ami. Il est poète aussi. Aidez-moi à le bien recevoir.” Nous nous assîmes, et, naturellement, je lui
parlai de son Ossian, que je connaissais très bien, et qui m’avait beaucoup plu dans ma jeunesse. Un des avantages du titre d’académicien, c’est de vous amener à chaque candidature des
visiteurs qui savent ce que vous avez fait autrefois, ne fût-ce que pour l’avoir lu le matin. Après quelques minutes d’une conversation un peu confuse, le vieux poète reprit sa voix tonnante
et dit : “Monsieur Vilargue ! ― Monsieur Baour-Lormian ! ― Lisez donc à M. Legouvé ma dernière pièce de poésie...” Il lut, j’écoutai, et je restai stupéfait. J’y retrouvai
toutes ses qualités d’autrefois. C’était la même élégance un peu fleurie, mais facile et agréable ; la même harmonie. Ces poètes du Midi sont des artistes très particuliers. Ils ont
toujours le même âge. Ils ne mûrissent pas, mais ils ne vieillissent pas. Ils sont déjà à vingt ans tout ce qu’ils pourront être, et ils le sont encore à soixante. La réflexion, la pensée, le
travail n’occupant pas grande place dans leur talent, le temps leur apporte peu de chose, mais il ne leur emporte rien. Méry et Barthélemy sont les modèles de ces heureux fils des pays du
soleil. Leurs premiers vers valaient les œuvres de leur maturité. Ils n’ont rien gagné, ni rien perdu. Tel était Baour-Lormian. Ma franchise n’eut pas à souffrir de mes éloges, ce que voyant,
il se retourna vers son secrétaire. “Monsieur Vilargue ! puisque ce morceau a plu à M. Legouvé, lisez-lui donc mon Épître au Prince-Président, qui, j’espère, imitera en tout l’Empereur,
son oncle.” L’Empire avait été pour Baour-Lormian ce qu’on appelle l’âge d’or, il adorait l’Empereur, et il était bien payé pour cela. Voilà donc M. Vilargue qui commence, et le vieux poète
s’asseyant entre lui et moi, le coude appuyé sur le genou, la main sous le menton, l’oreille dressée vers le lecteur, savourant avec un sourire de satisfaction ses hémistiches à mesure qu’ils
passent, puis tout à coup, à un certain endroit, il me saisit fortement le bras, et me dit : “F..., mon cher (il jurait comme un païen), écoutez bien ! vous allez entendre le plus
bo (le plus beau) vers de la langue française !” Cette épître n’était qu’un long cri d’enthousiasme. Le poète comparait le neveu à l’oncle, mais pour mettre le neveu fort au-dessus.
La lecture finie, j’étais fort embarrassé pour dire mon avis à l’auteur, mais il ne me laissa pas longtemps dans l’embarras, et avec une naïveté admirable : “Ce sera
bien le diable, me dit-il, si après cette épître-là, que je lui ai envoyée avant-hier, il ne me rend pas la pension de six mille francs que me faisait l’Empereur.” Au bout de quinze jours je
reviens le voir, je lui trouve la mine un peu triste. “Eh bien, monsieur Baour-Lormian, lui dis-je, et votre épître ? et la réponse du Prince ? ― Oh ! le cochon !
s’écria-t-il, voyez ce qu’il m’a envoyé ! Une tabatière de deux cents francs !” »
* Tout ça pour dire que je pourrais parler de Bartoli en cas d'urgence, mais à quoi bon, hein ?
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