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Mardi 10 juin 2008 2 10 /06 /2008 19:26



    Il y eut un temps où j'aimais le spectacle et surtout l'opéra. J'étais un jour à l'Opéra entre l'abbé de Cannaye que vous connaissez, et un certain Montbron, auteur de quelques brochures où l'on trouve beaucoup de fiel et peu, très peu de talent. Je venais d'entendre un morceau pathétique dont les paroles et la musique m'avaient transporté. Alors nous ne connaissions pas Pergolèse, et Lulli était un homme sublime pour nous. Dans le transport de mon ivresse, je saisis mon voisin Montbron par le bras et lui dis :
    Convenez, Monsieur, que cela est beau. L'homme au teint jaune, aux sourcils noirs et touffus, à l'œil féroce et couvert, me répond : Je ne sens pas cela. – Vous ne sentez pas cela ? – Non, j'ai le cœur velu… Je frissonne, je m'éloigne du tigre à deux pieds ; je m'approche de l'abbé de Cannaye et lui adressant la parole : Monsieur l'abbé, ce morceau qu'on vient de chanter, comment vous a-t-il paru ? L'abbé me répond froidement et avec dédain : Mais assez bien, pas mal. – Et vous connaissez quelque chose de mieux ? – D'infiniment mieux. – Qu'est-ce donc ? – Certains vers qu'on a faits sur ce pauvre abbé Pellegrin* :

            Sa culotte attachée avec une ficelle
            Laisse voir par cent trous un cul plus noir qu'icelle.
C'est là ce qui est beau !

Diderot, Satire première

*
L'abbé Pellegrin a composé, entre autres, les livrets d'Hippolyte & Aricie de Rameau, de Jephté de Montéclair, de Médée & Jason de Salomon.


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Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /2008 01:46




¶    « Ainsi s’observe à merveille, selon moi, une autre forme de cette absence d’ailleurs, de ce défaut de tout extérieur, de cette coïncidence méticuleuse avec soi-même qui caractérisent à mon sens la situation actuelle, celle que j’appelle à tort ou à raison la
dictature de la petite bourgeoisie : cette fois, c’est dans le temps qu’il n’y a pas d’échappatoire, de même qu’il n’y en a pas dans l’espace. […] Le passé ni le futur […] ne sont pas des extérieurs véritables : ils sont à tout instant (en mettant les choses au mieux) rabattus sur le présent, de même que l’étranger est à tout instant rabattu sur le semblable, et l’autre sur le même. Passé et futur ne servent qu’à expliquer le présent, à “décrypter” l’actualité. On ne retient d’eux, sur la table de Procuste de l’histoire, que ce qui sert à cette fin, à cette fin des fins, nous, je, soi, soi-même, l’actualité, le présent, la coïncidence avec l’instant, cet accomplissement suprême du grand labeur des temps : d’où cette vision téléologique de l’histoire qui fait tant de ravages dans l’éducation et ailleurs et que je déplore depuis des lustres, depuis cette époque où la grande manie était déjà, à la suite du beau livre de Jan Kott, d’appeler tout le monde “notre contemporain”  – comme s’il n’y avait pas de plus grand honneur à faire à Périclès, à Soliman le Magnifique ou à Kleist que de les proclamer nos semblables, nos frères, les contemporains de notre basse époque, où, à défaut, ses précurseurs tâtonnants, en marche vers notre incomparable lumière. »

    « Si la société petite-bourgeoise voulait bien un moment sortir d'elle-même, et considérer dans les autres sociétés autre chose que ce qui l'annonce elle, et si elle consentait à envisager cet autre chose autrement que comme un ramassis de manifestes aberrations (surmontées, Dieu merci, heureusement dépassées grâce à son avènement félix), elle s'aviserait sans mal que toutes les grandes cultures, pratiquement toutes les civilisations, même, ont attaché la plus grande importance à l'hérédité, à la transmission héréditaire, aux ancêtres, aux morts, au don des morts, comme dit noblement Danièle Sallenave. »

   « Mme Laure Adler se montre une représentante parfaite de la société petite-bourgeoise, un agent zélé de sa dictature, quand elle expose tranquillement, sereinement, que désormais la culture ne sera plus patrimoniale, ou très partiellement ; et que sa véritable matière, c’est l’actualité.
    Exeunt les morts, les ancêtres, le bruissement des générations entre les pages des livres et les branches des parcs, l’épaisseur sensible du temps. Le petit-bourgeois est fils de personne, il se réclame tel. […]
   
    Parce que le petit-bourgeois est fils de personne, il ne faut pas s’étonner de la dégénerescence du nom, parmi nous. Vous l’avez remarqué, les gens ont de moins en moins de nom, et de plus en plus de prénom. Le nom, en effet, c’est le patronyme, c’est le père, c’est la lignée, l’héritage (ou son absence). Non plus que la syntaxe, non plus que la langue, non plus que ma phrase quand je m’en sers pour un échange quelconque (c’est-à-dire tout le temps), mon nom ne m’appartient tout à fait. Il ne se résume pas à moi, il raconte une histoire qui n’est pas seulement la mienne, il me dépasse de toutes parts, je ne coïncide pas avec lui. En revanche, mon prénom n’est qu’à moi. Le prénom est l’étendard de la coïncidence avec soi-même, le drapeau du soi-mêmisme triomphant, avec tout ce que le soi-mêmisme a de puéril, d’enfantin, de toujours déjà là au commencement de moi, et aussi de vaniteux. Songez à tous ces gens, avec lesquels on n’est pas plus intime que cela, bien souvent, et qui vous envoient des cartes postales qu’ils signent de leur seul prénom — on ne sait jamais qui les a envoyées. Être soi-même, en effet, c'est souvent être semblable à tous les autres ; et le prénom, qui en général, contrairement au nom, n'est qu'à soi dans le groupe familial et dans le cercle étroit des plus proches relations, appartient aussi à un grand nombre d'autres individus, la plupart du temps, dès que ce cercle s'élargit un peu : autre exemple d'un instrument d'individualité, de soi-mêmisme, qui très vite se renverse en instrument d'indistiction. »

   
¶    « Il me semble que c’est Guillaume Durand, avec son émission Campus, qui a lancé ou qui a contribué à populariser cette mode, si merveilleusement exemplaire de la dictature de la petite bourgeoisie, elle aussi, d’appeler les invités d’un plateau de télévision par leur prénom, quelque que soit leur notoriété ou leur gloire,, et quelle que soit l’intimité – ou le défaut d’intimité – que le journaliste entretient avec eux. Même si cette intimité était réelle, d’ailleurs, cela n’y changerait rien, parce que les téléspectateurs, eux, qui sont tout de même les destinataires de l’échange, officiellement, ne la partagent pas. Ils ne disent pas Claude, pour Lévi-Strauss. Mais l’aune du discours petit-bourgeois, ce qui va décider de sa tournure et de ses choix, ce n’est jamais l’autre, quoi qu’en dise celui qui parle, c’est lui-même. »

    « En langue petite-bourgeoise, […] une mère est invariablement une maman. »

    « Je suis sûr qu’on pourrait faire des études passionnantes sur la structure de la langue petite-bourgeoise, sur son mépris des formes, sur sa passion des syntagmes figés, sur son curieux mélange de grossièreté et de gnangnanrie non moins prononcée, sur son grand travail de simplification générale, qui fait disparaître des façons de vivre et des façons d’être en même temps que des modes syntaxiques et grammaticaux.
    Songez par exemple à la disparition progressive de l’impératif, remplacé par l’indicatif. “Ludivine, tu dis au revoir et tu montes te coucher !” Qu’y a-t-il de plus sympathique, de plus politiquement correct, de moins critiquable que la rapide tombée en désuétude d’un mode aussi… impératif, autoritaire, que l’impératif ? Seulement l’indicatif, quand il s’agit de donner des ordres, est bien plus autoritaire encore, bien plus impératif, bien plus effrayant pour tout dire, que l’impératif, puisqu’il suppose l’ordre exécuté dans le temps même qu’il est proféré.
    Que faut-il penser du lent effacement du futur, noyé dans le présent comme le passé et comme l’histoire ? “Je t’appelle demain”, “On se voit la semaine prochaine”.
    Quelle impuissance révèle – quelle scission entre la personne et l’action, entre l’entité et l’état, entre l’être ou la chose et leur verbe – le systématique redoublement du sujet ? “Le problème il est là”. »



¶     « Je suis convaincu que c'est une erreur de vouloir toujours rapprocher l'enseignement de l'enseigné. Ce n’est pas du
même qu’il faut prodiguer à l’élève. Le même, il en aura toujours assez. C’est le lointain qu’il faut lui apprendre à aimer, le dissemblable, le non-coïncidant : le mot qu’il ne comprend pas dans une phrase, la phrase qu’il ne comprend pas dans un texte, le nom qu’il ne connaît pas dans une liste, le geste que lui n’aurait pas fait dans une situation donnée, l’idée qui ne lui serait pas venue, la tournure syntaxique ou stylistique que jamais ne lui aurait dictée la simple expression de lui-même.
      […]
    Si l’on prétend interdire les mots que tout le monde ne connaît pas, il y aura de moins en moins de mots, le vocabulaire se réduira comme peau de chagrin, ainsi qu’on l’a vu faire déjà à la syntaxe, qui dispose toujours de moins de formes, de moins de temps, de moins de modes, alors que les modes grammaticaux sont des modes de la présence et de la perception, des façons d’être au monde et de l’appréhender. L’art est lointain, voilà ce qu’est l’art : la culture est autre chose, la littérature ne nous parle pas de nous, ou bien, si elle nous parle de nous, c’est par un détour à travers autre chose, l’autre, un autre qui est la forme, les formes, la distance, l’écart avec soi-même. Pardonnez-moi de citer une fois de plus la phrase d’Adorno que je trouve si belle : “L’étrangeté au monde est un aspect de l’art : celui qui perçoit l’art autrement que comme étranger au monde ne le perçoit pas du tout.”

    On dit toujours des grandes liturgies religieuses, ou bien des fastes du pouvoir, surtout du pouvoir monarchique, qu’ils sont du théâtre, des mises en scènes de théâtre, des emprunts aux arts de la scène. Mais c’est le contraire qui est vrai : c’est le théâtre qui est un emprunt aux rites d’échange avec les dieux, même si cet échange est fictif, et même s’il n’est en rien un échange. C’est l’art qui imite, non pas tant la nature que les protocoles inhérents à tout pouvoir dès lors qu’il n’est pas la force pure ; et d’abord inhérents au pouvoir sur soi-même, sur les événements, sur la peur, sur l’horreur, sur l’injustice, sur les émotions trop fortes. C’est la culture, c’est l’enseignement, c’est l’éducation qui figurent en chacun de leurs modes, en chacune de leurs inflexions, la sortie de soi, le décollement d’avec le moi, l’insoumission au destin passif, l’inasservissement à la fatalité, que celle-ci soit psychologique, économique, intellectuelle ou sociale. […]
    Il faut y mettre des formes, pour enseigner […], des formes, oui, des formes spatiales sinon architecturales, du rituel, de la non-coïncidence avec soi-même […]. Vous savez que j’aime à parler de la lontanànza de l’art, ce que je suis tenté de traduire par sa lointeur ou sa lontanité, je ne sais pas […]. Les professeurs doivent être des maîtres de lointeur, pas de proximité. Leur mission n’est pas de rendre le monde plus petit, mais plus grand. »


    « La petite-bourgeoisie est parfaitement capable de petit-embourgeoiser Freud, Héraclite, Platon, Pascal, Hegel, Lao-Tseu ou même Nietzsche. Elle naturalise à tour de bras. Dès qu’elle s’empare d’un concept et le digère, il a l’air d’avoir toujours été petit-bourgeois. “Quand les gens parlent des droits de l’homme, j’ai toujours plus ou moins l’impression qu’ils font du second degré”, dit un personnage de Houellebecq. Quand les journalistes ou même les victimes parlent du travail de deuil, j’ai toujours plus ou moins l’impression qu’ils plaisantent, ou alors qu’ils essaient de gagner trois cents points en touchant une fois de plus un bitoniau avec la boule, comme au flipper. »


Renaud Camus
La Dictature de la petite bourgeoisie
Privat, 2005

   



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Jeudi 23 octobre 2008 4 23 /10 /2008 16:35


    Voici un extrait du récit du Tasse revu et corrigé en prose par le chevalier de Méré, le pote à Pascal : Les Aventures de Renaud et d’Armide ont paru en 1678, la même année que La Princesse de Clèves. L'extrait commence au moment où les deux chevaliers sont venus arracher Renaud aux enchantements de la séductrice.


    « Lui qui les écoute impatiemment voudrait que la terre s’ouvrît pour le cacher. Il est accablé de gloire et d’amour. Il regarde du côté de l’Orient, et vers le Palais d’Armide ; il ne sait à quoi se déterminer ; et comme il pense à son départ, il ne peut consentir à s’éloigner d’elle sans lui dire adieu. Mais comment se résoudre à lui porter une si fâcheuse nouvelle, et par où s’y prendre ? Enfin la gloire ou la honte l’emporte, il se hâte de quitter ces lieux enchantés ; et la Princesse qui revient avec sa joie ordinaire, et qui le pensait trouver au même endroit, fut cruellement surprise quand elle vit de loin des deux Guerriers qui l’emmenaient.

    Elle appelle son Amant, et la douleur qui lui retient la voix l’empêche d’être entendue. Elle court après lui sans le pouvoir joindre que sur le bord de la mer où le vaisseau l’attendait. Elle était hors d’haleine ; et jetant des regards à Renaud qui lui reprochaient sa fuite et son ingratitude. “Ha ! lui dit-elle d’une voix abattue, j’ai tout méprisé pour vous, et vous me quittez sans me rien dire. Ce que vous faites me devrait bien guérir ; mais je meurs et vous m’abandonnez.” Renaud tenant les yeux baissés, fut quelque temps sans lui rien répondre ni sans l’oser regarder. Il était si troublé, qu’on n’eût su dire s’il pâlissait de tristesse, ou s’il rougissait de honte. Enfin, comme Ubalde et le Danois le pressaient de s’embarquer : “Princesse, lui dit-il, l’honneur me rappelle ; je suis ma destinée, et je n’y puis résister. Je vous aime, je serai partout votre Chevalier, et jamais rien ne me sera si cher que le souvenir d’Armide.” Elle se prenait à ses habits ; mais ce départ mêlé de tendresse et de cruauté, l’accable ; elle s’évanouit, et Renaud la soutenant tomba comme elle en défaillance. Cela n’est pas difficile à croire, quand on sait ce que peuvent la tristesse et l’amour dans un cœur sensible. Les deux amis de Renaud le portèrent sur la barque ; et le sentiment ne lui fut pas plus tôt revenu, qu’il appelle Armide ; et se souvenant comme elle était tombée entre ses bras, il veut absolument qu’on le remène où elle est. Alors Ubalde qui ne songeait qu’à le séparer, l’assure qu’avant qu’ils eussent levé l’ancre, cette Princesse s’étant remise de sa faiblesse, leur avait dit adieu, et qu’elle était retournée à son Palais. Ainsi Renaud se laissa conduire, et le vaisseau suivit sa route.





    Armide après avoir été longtemps sans connaissance, reprend ses esprits ; et jetant les yeux de toutes parts pour trouver son Amant, elle voit blanchir les tristes voiles qui l’emportaient. Elle tendait les mains de ce côté-là ; et recommençant ses plaintes : “Cet inhumain, disait-elle, m’a laissée en ces lieux sauvages, sans se mettre en peine si j’étais morte ou vivante ; il m’a refusé un moment pour me secourir, ou pour verser une larme sur ma sépulture.” En pleurant de la sorte, sans épargner ses beaux cheveux, ni son beau visage, elle remonte par où elle était descendue ; et ce triste adieu l’avait si fort changée, que ces deux filles qu’elle aimait, et qui ne savaient pas ce qui venait d’arriver, avaient de la peine à la reconnaître. Elles pleuraient aux pieds de la Princesse affligée, et lui demandaient la cause de son déplaisir. “Il m’a quittée, leur dit-elle d’une voix languissante, et je suis morte.”

    On la déshabille ; et s’étant couchée, tant que la nuit fut longue elle ne cessa de se plaindre et de soupirer. Enfin la tristesse et l’abattement l’assoupirent d’un sommeil si profond que le jour était bien avancé qu’elle dormait encore. Mais s’étant éveillée après un si long repos, elle cherche des mains et des yeux son Amant ; et le cherchant en vain : “Cruels, s’écria-t-elle, vous me l’avez enlevé.” À ce bruit la sage Orythie et l’ingénieuse Zélinde s’approchent de son lit, demandent ce qu’elle veut, et lui disent que n’ayant rien pris le soir, elle a grand besoin de manger. “Eh bien, donnez-m’en”, leur dit-elle ; et se haussant un peu dans son lit, elle leur apprit ce qui s’était passé d’elle, et de son perfide Amant. »



    Et maintenant imaginons l'Armide de Robert Carsen regagnant son lit à la fin, s'y couchant gentiment, avant que Phénice et Sidonie, pendant la ritournelle conclusive, lui portent une collation sur un plateau.

    Comme disait ma grand-mère : en cas de malheur, manger d'abord, aviser ensuite.






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Jeudi 23 octobre 2008 4 23 /10 /2008 20:53

« Tremper, frotter… danser »
Entretien avec J.-Cl. Gallotta
Programme d'Armide, Théâtre des Champs-Élysées, oct. 2008


    « Pouvoir créer ses propres spectacles […], affiner son style, est déjà une joie formidable mais il y a quelque chose de peut-être supérieur à cela : c'est nouer des relations artistiques avec les autres artistes, les autres arts. […] J'ai trouvé passionnant de voir comment, par exemple, Bach n'excluait pas ma danse, mais l'incorporait […]. »

    « Cunningham et Cage ont cassé le rapport obligatoire entre danse et musique, jusqu'à l'extrême, en les faisant fonctionner séparément. Aujourd'hui, fort de cela, nous sommes encore plus libres […]. Dans Armide, je me situe de cette façon, ma danse peut tout à la fois rester autonome et composer avec les exigences de la musique et de la mise en scène.
    […] J'ai préparé des séquences de danse, sans musique, dans mon studio, en silence, puis je les ai “trempées” dans la musique de Lully, et j'ai vu ce que j'en retenais […]. »

    « En travaillant avec Bach ou Lully, je me rapproche non seulement de l'œuvre mais de l'artiste. Il devient en quelque sorte mon contemporain. Au-delà de l'étude de sa musique, je me mets à comprendre l'homme, je le croise tous les jours, et par là, je comprends mieux les ressorts de son œuvre.
    […] Le positionnement temporel de Lully m'intéresse assez peu. En une phrase : peu m'importe ce qui nourrit l'œuvre. Chaque artiste fait avec son époque, comme il peut […]. »



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Vendredi 14 novembre 2008 5 14 /11 /2008 23:35





    780. Quand quelqu’un me demande si un mot est français, j’y puis répondre. Quand on me demande si une diction est bonne, je n’y puis répondre, à moins qu’elle ne choque la grammaire. Je ne puis savoir le cas où elle sera la bonne, ni l’usage qu’un homme d’esprit en pourra faire : car un homme d’esprit est, dans ses ouvrages, créateur de dictions, de tours, et de conceptions ; il habille sa pensée à sa mode, la forme, la crée par des façons de parler éloignées du vulgaire, mais qui ne paraissent pas être mises pour s’en éloigner. Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on a écrit, mais comme il écrit, et c’est souvent en parlant mal qu’il parle bien.


    778. La déclamation italienne est faible et ne peut être bonne dans le tragique, parce qu’il est impossible de prononcer un mot soutenu, parce qu’on finit toujours par une brève.


    964. Les châtrés. Pour un qui chante bien, il y en a cent qui ne réussissent pas. « Multi sunt vocati ; pauci vero electi », disait Jacob.


    588. Le monde n’a plus cet air riant qu’il avait du temps des Grecs et des Romains. La religion était douce et toujours en accord avec la nature. Une grande gaieté dans le culte était jointe à une indépendance entière dans le dogme.
     Les jeux, les danses, les fêtes, les théâtres, tout ce qui peut émouvoir, tout ce qui fait sentir, était du culte religieux.
   Si la philosophie païenne voulait affliger l’homme par la vue de ses misères, la théologie était bien plus consolante. Tout le monde entrait en foule dans cette école des passions. En vain, les philosophes appelaient leurs sectateurs, qui fuyaient ; on les laissait pleurer seuls, au milieu de la joie publique.
    Aujourd’hui, le Mahométisme et le Christianisme, uniquement faits pour l’autre vie, anéantissent toute celle-ci. Et pendant que la religion nous afflige, le despotisme, partout répandu, nous accable.
    Ce n’est pas tout. D’affreuses maladies, inconnues à nos pères, se sont jetées sur la nature humaine, et ont infecté les sources de la vie et de plaisirs.
    On a vu les grandes familles d’Espagne, qui avaient échappé à tant de siècles, périr en grande partie de nos jours : ravage que la guerre n’a point fait, et qui ne doit être attribué qu’à un mal trop commun pour être honteux, et qui n’est que plus funeste.


    798. Il faut bien distinguer quand un auteur a voulu dire une vérité, ou quand il a voulu dire un bon mot : par exemple, quand saint Augustin a dit « Qui te creavit sine te, non te salvabit sine te ! », on voit bien que l’auteur a voulu faire une antithèse.


    1148. La dévotion est une croyance qu’on vaut mieux qu’un autre.


   584. Les premiers héros étaient bienfaisants : ils protégeaient les voyageurs, purgeaient la terre de monstres, entreprenaient des ouvrages utiles : tels furent Hercule et Thésée.
    Dans la suite, ils furent seulement courageux : comme Achille, Ajax, Diomède.
    Après cela, ils furent de grands conquérants : comme Philippe et Alexandre.
    Enfin, ils devinrent amoureux : comme ceux des romans.
   À présent, je ne sais ce qu’ils sont. Ils ne sont plus sujets aux caprices de la Fortune. On fait valoir un empire comme un fermier fait valoir sa terre : on en tire le plus qu’on peut. Si l’on fait la guerre, elle se fait par commission et seulement pour avoir des terres qui donnent des subsides. Ce qu’on appelait autrefois gloire, lauriers, trophées, triomphes, couronnes, est aujourd’hui de l’argent comptant.






    551. J’ai vu des gens mourir de chagrin de ce qu’on ne leur donnait pas des emplois qu’ils auraient été obligés de refuser, si on les leur avait offerts. […]    
    Comme les plaisirs sont souvent mêlés de peines, les peines sont mêlées de plaisirs. On ne saurait croire jusqu’où va le délice des afflictions fausses, lorsque l’âme sent qu’elle attire l’attention et la compassion ; c’est un sentiment agréable. On voit bien naïvement cette ressource de l’âme dans le jeu : pendant que l’un s’enorgueillit de gagner et se croit un personnage plus important parce qu’il gagne, vous voyez ceux qui perdent chercher une infinité de petites consolations par leurs petites plaintes, par leurs petites interpellations à tous ceux qui les entourent. On parle de soi ; cela suffit à l’âme.
    Il y a plus. Les vraies afflictions ont leurs délices ; les vraies afflictions n’ennuient jamais, parce qu’elles occupent beaucoup l’âme. C’est un plaisir lorsqu’elles aiment à parler ; c’en est un, lorsqu’elles aiment à se taire, et c’en est un si grand qu’on ne peut distraire personne de sa douleur sans lui causer une douleur plus vive.
    […] L’âme est une ouvrière éternelle, qui travaille sans cesse pour elle.


    810. Monsieur de Fontenelle dit fort bien : « Les bons styles en forment de mauvais. »


    453. Nos modernes sont inventeurs d’un certain genre de spectacle qui, uniquement fait pour ravir les sens et pour enchanter l’imagination, a eu besoin de ces ressorts étrangers que la tragédie rejette. Dans ce spectacle fait pour être admiré, et non pour être examiné, on s’est servi si heureusement des ressorts de la Fable, ancienne et moderne, que la raison s’est indignée en vain, que ceux qui ont échoué à la simple tragédie, où rien ne les aidait à agiter le cœur, ont excellé dans ce nouveau spectacle, où tout semblait leur servir ; et tel en a été le succès que l’esprit même y a gagné. Car tout ce que nous avons de plus exquis et de plus délicat, tout ce que le cœur a de plus tendre, se trouve dans les opéras de Quinault, Fontenelle, La Motte, Danchet, Roy, etc.


    965. Je disais : « Rameau est Corneille ; et Lulli Racine. »


    857. On ne saurait croire jusques où a été, dans ce dernier siècle, la décadence de l’admiration.


    940. J’ai lu, ce 6 avril 1734, Manon Lescaut, roman composé par le Père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi ; ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.


    1313. J’aime les paysans : ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.

    1314. Nos valets : ils ont l’agrément de la vanité sans avoir les inconvénients de l’honneur.


    929. Voltaire n’écrira jamais une bonne histoire : il est comme les moines, qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre ; Voltaire écrit pour son couvent.

    935. Voltaire a une imagination plagiaire : elle ne voit jamais une chose si on ne lui en a montré un côté.


    959. Les hommes ne paraissent jamais plus outrés que lorsqu’ils méprisent, ou lorsqu’ils admirent : il semble qu’il n’y ait point de milieu entre l’excellent et le détestable.





    983. Ce qui me déplaît dans Versailles, c’est une envie impuissante qu’on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressouviens toujours de dona Olympia, qui disait à Maldachini, qui faisait ce qu’il pouvait : « Animo ! Maldachini. Io ti farò cardinale. » Il me semble que le feu Roi disait à Mansard : « Courage ! Mansard : je te donnerai cent mille livres de rente. » Lui, faisait ses efforts ; mettait une aile ; puis, une aile ; puis, une autre. Mais quand il en aurait mis jusques à Paris, il aurait toujours fait une petite chose.

    984. La place des Victoires est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments aient un objet : le pont de Trajan, la voie Appienne, le théâtre de Marcellus.


    1039. Il y a autant de vices qui viennent de ce qu’on ne s’estime pas assez, que de ce qu’on s’estime trop.


    1153. Souvent ceux qui sont sans religion ne veulent pas qu’on les oblige à changer celle qu’ils auraient s’ils en avaient une parce qu’ils sentent que c’est un acte de puissance qu’on ne doit pas exercer sur eux. L’esprit de contradiction leur fait trouver un plaisir à contredire, c’est-à-dire un bien. D’ailleurs, ils sentent que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur religion ou leur manière de penser, et que qui peut ôter l’un peut encore mieux ôter l’autre.


    1094. Je disais sur les amis tyranniques et avantageux : « L’amour a des dédommagements que l’amitié n’a pas. »


    1201. Rien n’est extraordinaire lorsqu’on est préparé. Nous sommes étonnés de ce que Néron montait sur le théâtre, et non pas de ce que Louis XIV dansait un ballet. C’est que les danses venaient des tournois (je crois) et avaient une belle origine.


    1294. Il n’y a rien qui approche l’ignorance des gens de la cour de France, que celle des ecclésiastiques d’Italie.


    1303. Une idée qui entre dans la tête vide d’un écrivain la remplit tout entière, parce qu’elle n’est détruite ni croisée par aucune idée collatérale. C’est ainsi que, dans la machine du vide, la moindre bulle d’air se répand partout et fait enfler tous les corps.


    1331. J’ai peur des Jésuites. Si j’offense quelque grand, il m’oubliera, je l’oublierai, je passerai dans une autre province, un autre royaume. Mais si j’offense les Jésuites à Rome, je les trouverai à Paris ; ils m’environneront partout. La coutume qu’ils ont de s’écrire sans cesse étend leurs inimitiés. Un ennemi des Jésuites est comme un ennemi de l’Inquisition : il trouve des familiers partout.


    1337. De tous les plaisirs, les Jansénistes ne nous passent que celui de nous gratter.
  

    1340. Il me semble que les ecclésiastiques d’Espagne et d’Italie, qui établissent l’ignorance des laïques, sont comme les Tartares, qui crèvent les yeux à leurs esclaves, pour qu’ils battent mieux leur lait.


    988. Les gens délicats sont excités par la danse de la Prévost ; les gens grossiers ou ceux qui se sont rendus grossiers le sont par la danse de la Camargo : irritamentum veneris languentis. Elle remue les vieux débauchés et avertit les impuissants. C’est notre faute, si elle nous plaît tant.


    1100. Les gens qui ont de l’esprit, et qui ont beaucoup lu, tombent souvent dans le dédain de tout.


    985. La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n’y a rien de si beau que le ciel ; mais il est semé d’étoiles sans ordre. Les maisons et jardins autour de Paris n’ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air, qualem decet esse sororum. Si on a eu un terrain bizarre, au lieu de l’employer tel qu’il est, on l’a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont comme nos caractères.



Montesquieu, Mes pensées


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Vendredi 31 juillet 2009 5 31 /07 /2009 01:11






    « Cette règle posée, je ne compte plus sur aucun des êtres que j’ai cru jusqu’ici apercevoir autour de moi : peut-être ne sont-ils que des illusions. […]

    Une autre chose est encore possible, qui est que l’illusion que je vois plus longue dans un fou que dans un homme qui dort, sera encore plus longue et plus constante dans l’homme qui ne dort ni n’extravague. Peut-être que, dans la veille et dans le plus grand sang-froid, je suis le jouet d’une illusion qui ne se dissipera jamais, et que nul autre état ne me tirera de cette tromperie perpétuelle. Que ferai-je ? du moins je veux tâcher de me préserver de l’illusion, en doutant de tout. Mais quoi, peut-on toujours douter de tout ? Est-ce un état sérieux et possible ? ne serait-ce point une folie pire que l’illusion même que je veux tâcher d’éviter ? Non, il ne peut point y avoir de folie à n’assurer pas ce qu’on ne trouve point entièrement assuré. Si la pratique m’entraîne à supposer les choses dont je n’ai point de preuve évidente je me regarderai comme un homme qu’un torrent entraîne toujours insensiblement, et qui se prend toujours, pour se retenir, aux branches des arbres plantés sur le rivage. […]

    Jusqu’à ce que je trouve quelque chose d’invincible par pure raison pour me montrer la certitude de tout ce qu’on appelle nature et univers, l’univers entier doit m’être suspect de n’être qu’un songe et une fable. Toute la nature n’est peut-être qu’un vain fantôme. Cet état de suspension, il est vrai, m’étonne et m’effraie. Il me jette au-dedans de moi dans une solitude profonde et pleine d’horreur. Il me gêne, il me tient comme en l’air. Il ne saurait durer, j’en conviens ; mais il est le seul état raisonnable. Ma pente à supposer les choses dont je n’ai point de preuve est semblable au goût des enfants pour les fables et les métamorphoses. On aime mieux supposer le mensonge, que de se tenir dans cette violente suspension, pour ne se rendre qu’à la seule vérité exactement démontrée. […]

    Il me vient une pensée que je dois examiner. S’il y a un être de qui je tienne le mien, ne doit-il pas être bon et véritable ? pourrait-il l’être s’il me trompait, et s’il ne m’avait mis au monde que pour une illusion perpétuelle ? Mais qui m’a dit qu’un être puissant, malin et trompeur ne m’ait point formé ? Qui est-ce qui m’a dit que je n’ai point été formé par le hasard dans un état qui porte l’illusion par lui-même ? De plus, comment sais-je si je ne suis point moi-même la cause volontaire de mon illusion ? »

Fénelon, Démonstration de l’existence de Dieu, IIe partie



    « Tout à ses pensées, Törless était allé se promener dans le parc. C’était le milieu du jour, et le soleil d’arrière-automne déposait de pâles souvenirs sur les pelouses et les allées. Trop agité pour songer à une longue promenade, Törless se contenta de tourner à l’angle du bâtiment ; là, au pied du mur latéral, presque aveugle, bruissait une herbe couleur de cendre ; il s’y coucha. Au-dessus de lui le ciel se déployait tout entier de ce bleu passé, douloureux, qui est particulier à l’automne, et de petits nuages en forme de boules blanches couraient dessus.

    Törless, étendu sur le dos, clignait des yeux, rêveur, le regard perdu entre les couronnes bientôt dépouillées de deux arbres qui s’élevaient devant lui. […]

    Soudain, et il lui sembla que c’était la première fois de sa vie, il prit conscience de la hauteur du ciel.

    Il en fut presque effrayé. Juste au-dessus de lui, entre les nuages, brillait un petit trou insondable.

    Il lui sembla qu’on aurait dû pouvoir, avec une longue, longue échelle, monter jusqu’à ce trou. Mais plus il pénétrait loin dans la hauteur, plus il s’élevait sur les ailes de son regard, plus le fond bleu et brillant reculait. Il n’en semblait pas moins indispensable de l’atteindre une fois, de le saisir et de le fixer des yeux. Ce désir prenait une intensité torturante.

    C’était comme si la vue, tendue à l’extrême, décochait des flèches entre les nuages et qu’elle eût beau allonger progressivement son tir, elle fût toujours un peu trop courte.

    Törless entreprit de réfléchir sur ce point, en s’efforçant de rester aussi calme que possible. Il n’y a pas vraiment de fin, se dit-il, on peut aller toujours plus loin à l’infini. Il prononça ces mots en tenant ses regards fixés sur le ciel, comme s’il s’agissait d’éprouver l’efficacité d’un exorcisme. Mais sans succès : les mots ne disaient rien, ou plutôt disaient tout autre chose, comme si, tout en continuant sans doute à parler du même objet, ils en évoquaient un autre aspect, aussi lointain qu’indifférent.

    L’infini ! Törless avait souvent entendu ce terme en cours de mathématiques. Il n’y avait jamais rien vu de particulier. Le terme revenait constamment ; depuis que Dieu sait qui, un beau jour, l’avait inventé, on pouvait s’en servir dans les calculs comme de n’importe quoi de tangible. Il se confondait avec la valeur qu’il avait dans l’opération. Törless n’avait jamais cherché à en savoir plus.

    Tout à coup, comprenant que quelque chose de terriblement inquiétant était lié à ce terme, il tressaillit. Il crut voir une notion, que l’on avait domptée pour qu’il pût la faire servir à ses petits tours de passe-passe quotidiens, se déchaîner brusquement ; une force irrationnelle, sauvage, destructrice, endormie seulement par les passes de quelque inventeur, se réveiller soudain et retrouver sa fécondité. Elle était là, vivante, menaçante, ironique, dans le ciel qui le dominait.
    Cette vision était si pénible qu’il dût se résoudre à fermer les yeux.



    Quand, peu après, un coup de vent froissant les herbes sèches l’éveilla, il ne sentait presque plus son corps et une fraîcheur délicieuse, montant de ses pieds, l’enveloppait d’une tendre nonchalance. Une douceur, une fatigue s’étaient mêlées à l’effroi antérieur. Il continuait à sentir l’immense et taciturne ciel qui le regardait, mais il se souvenait maintenant que ce sentiment était loin d’être inconnu de lui ; flottant entre le rêve et la veille, il explora ces souvenirs et se sentit prisonnier de leurs liens.

    Il y avait d’abord ce souvenir d’enfance où les arbres, graves et muets, l’entouraient comme des personnages ensorcelés. Alors déjà, sans doute, il avait dû ressentir cette émotion si souvent retrouvée dans la suite. Même ses réflexions chez Bozena en étaient teintées, elles portaient la marque d’un pressentiment particulier, plus vaste qu’elles. Tel avait été aussi cet instant de silence dans le jardin au-delà des fenêtres de la pâtisserie, avant que ne retombent les lourds voiles de la sensualité. Souvent, l’espace d’une seconde, Beineberg et Reiting étaient devenus également quelque chose d’étrange, d’irréel ; et Basini, enfin ? La pensée de ce qui s’était passé avec Basini avait profondément divisé Törless : tantôt elle restait raisonnable, banale même, tantôt l’investissait le silence rayé d’images qui était commun à toutes ces impressions, le silence qui s’était infiltré peu à peu dans la conscience de Törless et qui, tout à coup, exigeait d’être traité comme une réalité vivante ; exactement comme l’idée de l’infini un instant plus tôt.

    Törless le sentait maintenant qui le cernait. Ç’avait toujours été présent, sans doute, comme la menace de puissances obscures et lointaines ; mais Törless, instinctivement, l’avait fui en se bornant à lui jeter de temps en temps un regard effrayé. Maintenant un événement fortuit, en aiguisant son attention, l’avait dirigée de ce côté-là, et de toutes parts, comme sur un signal, cela l’envahissait, entraînant un désarroi terrible que chaque instant ne faisait qu’accroître.

    Ce fut une sorte de folie : il lui fallut tout éprouver, choses, êtres, événements, comme équivoque ; comme une réalité que la puissance d’un inventeur avait enchaînée à un terme explicatif, inoffensif, mais qui n’en demeurait pas moins aussi une substance inconnue, capable à tout moment de se déchaîner.

    Chacun sait que tout a une explication simple et naturelle, et Törless ne l’ignorait point ; mais avec une stupeur teintée d’angoisse, il croyait découvrir que cette explication n’avait retiré aux choses que leur enveloppe la plus superficielle, sans mettre le noyau à nu ; et c’était ce noyau que Törless, d’un regard qui semblait devenu presque anormal, ne pouvait plus s’empêcher maintenant de voir briller au fond de tout.

    Ainsi était-il couché là, tout enveloppé de souvenirs dont surgissaient, étranges fleurs, des pensées inattendues. Ces instants que nul ne peut oublier, ces situations où se relâche la cohérence qui permet d’ordinaire à notre vie de se refléter dans la conscience tel un tout, comme si vie et conscience avançaient parallèlement et à la même vitesse, tissaient maintenant autour de Törless un réseau si serré qu’il s’y perdait. »

Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless,
trad. Philippe Jaccottet


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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 00:03


http://www.framemuseums.org/images/photos/1004/img_1251829273727.jpg


    Là-dessus on annonça quelqu'un. Venez, me dit en se levant la nymphe de cinquante ans, je vais vous donner un petit billet pour Mlle Habert ; c'est une fort bonne fille, je l'ai toujours mieux aimée que l'autre ; et je suis bien aise de lui apprendre comment ceci s'est passé. Monsieur le président, permettez-moi de passer un moment dans votre cabinet pour écrire ; et tout de suite elle part, et je la suis, très content de mon ambassade.

    Quand nous fûmes dans ce cabinet : Franchement mon garçon, me dit-elle en prenant une feuille de papier, et en essayant quelques plumes, j'ai d'abord été contre vous ; cette emportée qui sort nous avait si fort parlé à votre désavantage, que votre mariage paraissait la chose du monde la plus extraordinaire ; mais j'ai changé d'avis dès que je vous ai vu ; je vous ai trouvé une physionomie qui détruisait tout le mal qu'elle avait dit ; et effectivement vous l'avez belle, et même heureuse ; Mlle Habert la cadette a raison.

    Je suis bien obligé, madame, à la bonne opinion que vous avez de moi, lui répondis-je, et je tâcherai de la mériter.

    Oui, me dit-elle, je pense très bien de vous, extrêmement bien, je suis charmée de votre aventure ; et si cette fâcheuse sœur vous faisait encore quelque chicane, vous pouvez compter que je vous servirai contre elle.

    C'était toujours en essayant différentes plumes qu'elle me tenait ces discours, et elle ne pouvait pas en trouver de bonnes.

    Voilà de mauvaises plumes, dit-elle, en tâchant d'en tailler, ou plutôt d'en raccommoder une ; quel âge avez-vous ? Bientôt vingt ans, madame, lui dis-je en gros. C'est le véritable âge de faire fortune, reprit-elle; vous n'avez besoin que d'amis qui vous poussent, et je veux vous en donner ; car j'aime votre Mlle Habert, et je lui sais bon gré de ce qu'elle fait pour vous ; elle a du discernement. Mais est-il vrai qu'il n'y a que quatre ou cinq mois que vous arrivez de campagne ? on ne le croirait point à vous voir, vous n'êtes point hâlé, vous n'avez point l'air campagnard ; il a le plus beau teint du monde.

    À ce compliment les roses du beau teint augmentèrent ; je rougis un peu par pudeur, mais bien plus par je ne sais quel sentiment de plaisir qui me vint de me voir loué sur ce ton-là par une femme de cette considération.

    On se sent bien fort et bien à son aise, quand c'est par la figure qu'on plaît, car c'est un mérite qu'on n'a point de peine à soutenir ni à faire durer ; cette figure ne change point, elle est toujours là, vos agréments y tiennent ; et comme c'est à eux qu'on en veut, vous ne craignez point que les gens se détrompent sur votre chapitre, et cela vous donne de la confiance.

    Je crois que je plais par ma personne, disais-je donc en moi-même. Et je sentais en même temps l'agréable et le commode de cette façon de plaire ; ce qui faisait que j'avais l'air assez aisé.

    Cependant les plumes allaient toujours mal ; on essayait de les tailler, on ne pouvait en venir à bout, et tout en se dépitant, on continuait la conversation.

    Je ne saurais écrire avec cela, me dit-elle ; ne pourriez-vous pas m'en tailler une ?

    Oui-da, madame, lui dis-je, je vais tâcher. J'en prends donc une, et je la taille.

    Vous mariez-vous cette nuit ? reprit-elle pendant que j'étais après cette plume. Je crois qu'oui, madame.

    Eh ! dites-moi, ajouta-t-elle en souriant, Mlle Habert vous aime beaucoup, mon garçon, je n'en doute pas, et je n'en suis point surprise ; mais entre nous, l'aimez-vous un peu aussi ? avez-vous de l'amour pour elle ? là, ce que l'on appelle de l'amour, ce n'est pas de l'amitié que j'entends, car de cela elle en mérite beaucoup de votre part, et vous n'êtes pas obligé au reste ; mais a-t-elle quelques charmes à vos yeux, toute âgée qu'elle est?

    Ces derniers mots furent prononcés d'un ton badin qui me dictait ma réponse, qui semblait m'exciter à dire que non, et à plaisanter de ses charmes. Je sentis que je lui ferais plaisir de n'être pas impatient de les posséder, et ma foi ! je n'eus pas la force de lui refuser ce qu'elle demandait.

    En fait d'amour, tout engagé qu'on est déjà, la vanité de plaire ailleurs vous rend l'âme si infidèle, et vous donne en pareille occasion de si lâches complaisances !

    J'eus donc la faiblesse de manquer d'honneur et de sincérité ici ; car j'aimais Mlle Habert, du moins je le croyais, et cela revient au même pour la friponnerie que je fis alors ; et quand je ne l'aurais pas aimé, les circonstances où je me trouvais avec elle, les obligations que je lui avais et que j'allais lui avoir, tout n'exigeait-il pas que je disse sans hésiter : Oui, je l'aime, et de tout mon coeur ?

    Je n'en fis pourtant rien, parce que cette dame ne voulait pas que je l'aimasse, et que j'étais flatté de ce qu'elle ne le voulait pas.

    Mais comme je n'étais pas de caractère à être un effronté fripon, que je n'étais même tout au plus capable d'un procédé faux que dans un cas de cette nature, je pris un milieu que je m'imaginai en être un, et ce fut de me contenter de sourire sans rien répondre, et de mettre une mine à la place du mot qu'on me demandait.

    Oui, oui, je vous entends, dit la dame, vous êtes plus reconnaissant qu'amoureux, je m'en doutais bien ; cette fille-là n'a pourtant pas été désagréable autrefois.

    Pendant qu'elle parlait, j'essayais la plume que j'avais taillée ; elle n'allait pas à ma fantaisie, et j'y retouchais pour allonger un entretien qui m'amusait beaucoup, et dont je voulais voir la fin.

    Oui, elle est fort passée, mais je pense qu'elle a été assez jolie, dit encore la dame en continuant, et comme dit sa sœur, elle a bien cinquante ans ; il n'a pas tenu à moi tantôt qu'elle ne fût de beaucoup plus jeune ; car je la faisais de mon âge pour la rendre plus excusable. Si j'avais pris le parti de sa sœur aînée, je vous aurais nui auprès du président, mais je n'ai eu garde.

    J'ai bien remarqué, lui dis-je, la protection que vous m'accordiez, madame. Il est vrai, reprit-elle que je me suis assez ouvertement déclarée ; cette pauvre cadette, je me mets à sa place, elle aurait eu trop de chagrin de vous perdre, toute vieille qu'elle est ; et d'ailleurs je vous veux du bien.

    Hélas! madame, repris-je d'un air naïf, j'en dirais bien autant de vous, si je valais la peine de parler. Hé! pourquoi non ? répondit-elle ; je ne néglige l'amitié de personne, mon cher enfant, surtout de ceux qui sont à mon gré autant que vous, car vous me plaisez ; je ne sais, mais vous m'avez prévenue en votre faveur ; je ne regarde pas à la condition des gens, moi ; je ne règle pas mon goût là-dessus.

    Et quoiqu'elle glissât ces dernières paroles en femme qui prend les mots qui lui viennent, et qui n'a pas à s'observer sur ce qu'elle pense, la force du discours l'obligea pourtant à baisser les yeux, car on ne badine pas avec sa conscience.

    Cependant je ne savais plus que faire de cette plume, il était temps de l'avoir rendue bonne, ou de la laisser là.

    Je vous supplie, lui dis-je, de me conserver cette bonne volonté que vous me marquez, madame ; il ne saurait me venir du bien d'aucune part, que j'aime autant que de la vôtre.

    Et c'était en lui rendant la plume que je parlais ainsi ; elle la prit, l'essaya, et dit : Elle va fort bien. Vous écrivez lisiblement sans doute? Assez, lui dis-je.

    Cela suffit, et j'ai envie, reprit-elle, de vous donner à copier quelque chose que je souhaiterais avoir au net. Quand il vous plaira, madame, lui dis-je.

    Là-dessus elle commença sa lettre à Mlle Habert, et de temps en temps levait les yeux sur moi.

    Votre père est-il bel homme ? Est-ce à lui que vous ressemblez, ou à votre mère ? me dit-elle, après deux ou trois lignes d'écrites. C'est à ma mère, madame, lui dis-je.

    Deux lignes après : Votre histoire avec cette vieille fille qui vous épouse est singulière, ajouta-t-elle comme par réflexion et en riant ; il faut pourtant qu'elle ait de bons yeux, toute retirée qu'elle a vécu, et je ne la plains pas ; mais surtout vivez en honnête homme avec elle, je vous y exhorte, mon garçon, et faites après de votre coeur ce qu'il vous plaira, car à votre âge on ne le garde pas.

    Hélas! madame, lui dis-je, à quoi me servirait-il de le donner ? Qui est-ce qui voudrait d'un villageois comme moi ? Oh! reprit-elle en secouant la tête, ce ne serait pas là la difficulté. Vous m'excuserez, madame, lui dis-je, parce que ce ne serait pas ma pareille que j'aimerais, je ne m'en soucierais pas, ce serait quelque personne qui serait plus que moi ; il n'y a que cela qui me ferait envie.

    Eh bien! me dit-elle, c'est là penser à merveille, et je vous en estime davantage : ce sentiment-là vous sied bien, ne le perdez pas, il vous fait honneur, et il vous réussira, je vous le prédis. Je m'y connais, vous devez m'en croire, ayez bon courage ; et c'était avec un regard persuasif qu'elle me disait cela. A propos de coeur, ajouta-t-elle, êtes-vous né un peu tendre? C'est la marque d'un bon caractère.

    Oh pardi, je suis donc du meilleur caractère du monde, repris-je. Oui-da, dit-elle, ha, ha, ha... ce gros garçon, il me répond cela avec une vivacité tout à fait plaisante. Eh ! parlez-moi franchement, est-ce que vous auriez déjà quelque vue ? Aimeriez-vous actuellement quelque personne?

    Oui, lui dis-je, j'aime toutes les personnes à qui j'ai obligation comme à vous, madame, que j'aime plus que toutes les autres.

    Prenez garde, me dit-elle, je parle d'amour, et vous n'en avez pas pour ces personnes-là, non plus que pour moi ; si vous nous aimez, c'est par reconnaissance, et non pas à cause que nous sommes aimables. Quand les personnes sont comme vous, c'est à cause de tout, lui repartis-je ; mais ce n'est pas à moi à le dire. Oh ! dites, mon enfant, dites, reprit-elle, je ne suis ni sotte ni ridicule, et pourvu que vous soyez de bonne foi, je vous le pardonne.

    Pardi, de bonne foi, répondis-je ; si je ne l'étais pas, je serais donc bien difficile. Doucement pourtant, me dit-elle, en se mettant le doigt sur la bouche, ne dites cela qu'à moi, au moins, car on en rirait, mon enfant, et d'ailleurs, vous me brouilleriez avec Mlle Habert, si elle le savait.

    Je m'empêcherais bien de le dire, si elle était là, repris-je. Vraiment c'est que ces vieilles sont jalouses, et que le monde est méchant, ajouta-t-elle en achevant sa lettre, et il faut toujours se taire.

    Nous entendîmes alors du bruit dans une chambre prochaine.

    N'y aurait-il pas là quelque domestique qui nous écoute ? dit-elle en pliant sa lettre. J'en serais fâchée ; sortons. Rendez ce billet à Mlle Habert, dites-lui que je suis son amie, entendez-vous, et dès que vous serez marié, venez m'en informer ici où je demeure ; mon nom est au bas du billet que j'ai écrit ; mais ne venez que sur le soir, je vous donnerai ces papiers que vous copierez, et nous causerons sur les moyens de vous rendre service dans la suite. Allez, mon cher enfant, soyez sage, j'ai de bonnes intentions pour vous, dit-elle d'un ton plus bas avec douceur, et en me tendant la lettre d'une façon qui voulait dire : Je vous tends la main aussi ; du moins je le compris de même, de sorte qu'en recevant le billet, je baisai cette main qui paraissait se présenter, et qui ne fit point la cruelle, malgré la vive et affectueuse reconnaissance avec laquelle je la baisais, et cette main était belle.

    Pendant que je la tenais : Voilà encore ce qu'il ne faut point dire, me glissa-t-elle en me quittant. Oh ! je suis honnête garçon, madame, lui répondis-je bien confidemment, en vrai paysan pour le coup, en homme qui convient de bonne foi qu'on ne le maltraite pas, et qui ne sait pas vivre avec la pudeur des dames.

    Le trait était brutal ; elle rougit légèrement, car je n'étais pas digne qu'elle en rougît beaucoup ; je ne savais pas l'indécence que je faisais ; ainsi elle se remit sur-le-champ, et je vis que, toute réflexion faite, elle était bien aise de cette grossièreté qui m'était échappée ; c'était une marque que je comprenais ses sentiments, et cela lui épargnait les détours qu'elle aurait été obligée de prendre une autre fois pour me les dire.

    Nous nous quittâmes donc ; elle rentra dans l'appartement de Mme la présidente, et moi, je me retirai plein d'une agréable émotion.

    Est-ce que vous aviez dessein de l'aimer ? me direz-vous. Je n'avais aucun dessein déterminé ; j'étais seulement charmé de me trouver au gré d'une grande dame, j'en pétillais d'avance, sans savoir à quoi cela aboutirait, sans songer à la conduite que je devais tenir.

    De vous dire que cette dame me fût indifférente, non ; de vous dire que je l'aimais, je ne crois pas non plus. Ce que je sentais pour elle ne pouvait guère s'appeler de l'amour, car je n'aurais pas pris garde à elle, si elle n'avait pas pris garde à moi ; et de ses attentions même, je ne m'en serais point soucié si elle n'avait pas été une personne de distinction.

    Ce n'était donc point elle que j'aimais, c'était son rang, qui était très grand par rapport à moi.

    Je voyais une femme de condition d'un certain air, qui avait apparemment des valets, un équipage, et qui me trouvait aimable ; qui me permettait de lui baiser la main, et qui ne voulait pas qu'on le sût ; une femme enfin qui nous tirait, mon orgueil et moi, du néant où nous étions encore ; car avant ce temps-là m'étais-je estimé quelque chose ? avais-je senti ce que c'était qu'amour-propre ?

    Il est vrai que j'allais épouser Mlle Habert ; mais c'était une petite bourgeoise qui avait débuté par me dire que j'étais autant qu'elle, qui ne m'avait pas donné le temps de m'enorgueillir de sa conquête, et qu'à son bien près, je regardais comme mon égale.

    N'avais-je pas été son cousin ? Le moyen, après cela, de voir une distance sensible entre elle et moi ?

    Mais ici elle était énorme, je ne la pouvais pas mesurer, je me perdais en y songeant ; cependant c'était de cette distance-là qu'on venait à moi, ou que je me trouvais tout d'un coup porté jusqu'à une personne qui n'aurait pas seulement dû savoir si j'étais au monde. Oh ! voyez s'il n'y avait pas là de quoi me tourner la tête, de quoi me donner des mouvements approchants de ceux de l'amour ?

    J'aimais donc par respect et par étonnement pour mon aventure, par ivresse de vanité, par tout ce qu'il vous plaira, par le cas infini que je faisais des appas de cette dame ; car je n'avais rien vu de si beau qu'elle, à ce que je m'imaginais alors ; elle avait pourtant cinquante ans, et je l'avais fixée à cela dans la chambre de la présidente, mais je ne m'en ressouvenais plus ; je ne lui désirais rien ; eût-elle eu vingt ans de moins, elle ne m'aurait pas paru en valoir mieux ; c'était une déesse, et les déesses n'ont point d'âge.


Marivaux, Le Paysan parvenu,
Troisième partie



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