Enregistrements

Dimanche 4 mars 2007 7 04 /03 /2007 01:04
Russel Oberlin : récital Haendel (1959)



Messiah : « But who may abide the day of His coming » ;
« How beautiful are the feet »

Israel in Egypt : « Their land brought forth frogs » ;
« Thou shalt bring them in »

Muzio Scevola : « Ah dolce nome! »
Rodelinda : « Vivi, tiranno! » ;
« Pompe vane di morte !…Dove sei ? »

Radamisto : « Ombra cara di mia sposa »
Baroque Chamber Orchestra
Dir. Thomas Dunn
Albert Fuller, Clavecin
1 CD Deutsche Grammophon (stéréo)

    Publié à l’origine par Decca USA, repris par DG en 1960 et introuvable depuis des lustres, ce disque légendaire reparaît. Le mot qui s’impose est incomparable, ou plutôt inouï. Car celui qu’on entend ici dans des airs d’opéras écrits pour castrat alto n’a rien du falsettiste auquel nous sommes habitués.
    C’est assez difficile à décrire, d’autant que je n’entends rien aux arcanes de l’émission vocale. Personnellement, je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour les falsettistes, même si je me suis soigné, à grands coups de Bowman. J’ai mis longtemps avant d’apprécier Esswood et Deller, Kowalski m’a séduit par son emportement expressif, et parmi les interprètes, je suis sensible aux voix de David Daniels et de Max-Emmanuel Cencic. En revanche, Scholl, Jarousski ou Ragin me laissent de marbre. Et je ne parle même pas de la distribution de falsettistes dans des rôles héroïques (Bertarido, Orlando, etc.) De toute façon, c’est bête à dire, mais je suis facilement gêné chez les falsettistes par la résonance à la Michel Serrault dans certain film à succès. Il faudra que j’en parle à Dominique Fernandez.

    Tout cela pour dire que la voix d’Oberlin n’a absolument rien à voir, et c’est d’abord cela qui fascine chez lui. Dans la recension d’un DVD à lui consacré à partir d’archives américaines (toute sa carrière, à peu près, se déroula aux États-Unis), Jean-Charles Hoffelé soulignait qu’Oberlin fut « un ténor élevé et non un alto ; contrairement à Deller, il n’use pas du falsetto et reste constamment dans sa voix naturelle, qui fut simplement prodigieuse et donne une idée assez renversante de ce dut être la vocalité des castrats ». C'est un fait, le timbre ne ressemble à rien de ce que nous connaissons dans ce répertoire ; il est androgyne sans doute, mais avec quelque chose de plein, de large, de profond, de tranchant, qui ne donne jamais l’impression d’une sonorité efféminée et encore moins maniérée. La manière dont cette voix remplit l’espace, résonne avec autorité et s’impose avec majesté est stupéfiante.

    En fait, le timbre est indissociable d’un legato et d’un souffle prodigieux. Ce souffle ! Et j’ajouterais (et cela pourrait tout résumer) d’un ton, qui fait merveille pour les rôles héroïques, arrachés aux évanescences doucereuses de l’élégie et rendus à une stature impérieuse.
    Des écoutes répétées n’ont pas entamé l’impression fascinante que produit sur moi le chant d’Oberlin. On se dit que si ces portraits aristocratiques du XVIIIe siècle, hautains et énigmatiques, étaient doués d’une voix, ils chanteraient peut-être comme ça — si du moins ils daignaient chanter. Hoffelé, dans la même recension, distingue en Oberlin un « vocaliste magicien », qu’il oppose au « poète inspiré » que serait Deller (ce dernier, incapable de passer la rampe dans le rôle d’Oberon, écrit pour lui par Britten, laissa la place à Oberlin, vraie voix de théâtre, pour la création scénique du Songe d’une nuit d’été). Je dirais plutôt qu’à l’expressivité pénétrante, intime, qui est celle d’un alto comme Deller, qui semble converser en particulier avec l'auditeur, s’oppose ici un sens extraordinaire de l'éloquence et du decorum.
 
    La voix, d’une étendue et d’une stabilité prodigieuses en effet, déploie un chant altier, sans la moindre préciosité, d’une grandeur saisissante, souvent hiératique. Dans les extraits d’oratorio, c’est comme si l’Ancien Testament parlait. Qui a jamais chanté de la sorte l’air d’Israel en Égypte évoquant la plaie des grenouilles ? Exemple magistral d'éloquence… Et ce Bertarido que nous entendons, c’est bien un héros, un guerrier ; ce « Dove sei ? » est comme chanté par l'effigie du roi lombard sur son propre tombeau. Mais le grand air de Radamisto est plus incroyable encore : non pas seulement le lamento ordinaire, mais la menace (« la vendetta che farò » est vraiment inquiétant), comme un paysage arcadien sur lequel pèserait un ciel d’orage prêt à fondre. Et avec cela une cadence implacable sur « vendetta », où la voix descend dans l’extrême grave, sans rien perdre de sa résonance, avant de s’élever sans rencontrer de résistance. C’est à peine humain, et l’auditeur se dit : « c’est ça ! nous y sommes ».

    Ajoutons un air rare de Muzio Scevola, « Ah ! dolce nome », d’un lyrisme sublime. Et des da capo ornés (en 1958 !). L’orchestre lui-même, malgré ses maladresses, et un manque de fluidité parfois (« Vivi, tiranno ! »), se signale par un souci d’articulation et d’accentuation peu commun à l’époque, même si le résultat est parfois bancal à nos oreilles. Alors, face à tant de noblesse et de grandeur, et tant d'intelligence de l'esprit de cette musique, que pèse un italien négligent (des R à l'anglaise, pas de doubles consonnes) ? Un trésor de la discographie haendelienne, et sans postérité à ce jour. Intempestif et éternel.

 
Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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Mercredi 21 mars 2007 3 21 /03 /2007 00:20
Mozart, La Clemenza di Tito
Direction René Jacobs
Tito : Mark Padmore
Vitellia : Alexandrina Pendatchanska
Sesto : Bernarda Fink
Servilia : Sunae Ihm
Annio : Marie-Claude Chappuis
Publio : Sergio Foresti
RIAS Kammerchor (Berlin)
Freiburger Barockorchester

Concert donné à Paris en nov. 2005 (Théâtre des Champs-Élysées)
Enregistrement studio publié ensuite chez Harmonia Mundi en 2006 (2 CD)


    Cet enregistrement a rencontré un accueil la plupart du temps flatteur. Le concert m’avait laissé partagé. Je saisis l’occasion d’avoir pu écouter le disque pour revenir à cette version Jacobs en confrontant réactions au concert et réécoute à tête reposée. Avec son accord, je fais précéder mes impressions à l'issue du concert de 2005 de celles de l’ami Clément (dont nous ne pouvons que louer la clémence) telles que nous les avions rédigées sur un forum qui nous fut cher. Après quoi, je reprends le commentaire à partir du disque.

    N.B. Pour plus de netteté, je reproduis les analyses de Clément en italiques. Noter que ses références à La Clémence de Titus au Palais Garnier concernent le spectacle de juin 2005 sous la direction de Cambreling (avec Graham et Naglestad), sorti depuis en DVD.



¶ Compte rendu du concert par Clément :

    « J'ai des sentiments mitigés sur la soirée d'hier... d'ailleurs ma fatigue et des conditions d'écoute défavorables (scène entrevue au travers un filtre de spectateurs ennuyés se tortillant les cheveux ou feuilletant inlassablement le livret) ne m'ont pas aidé à entrer pleinement dans l'oeuvre.

    Padmore a confirmé certaines craintes que je pouvais avoir le concernant, et s'est montré plutôt convaincant à d'autres. Son timbre, que je n'apprécie pas particulièrement de toute façon, n'était pas si mal adapté, malheureusement, son incarnation entre suavité et fadeur, évoque trop souvent un berger (dixit Bajazet) plus qu'un empereur. Être une très bonne « haute-contre » ne fait pas de lui un ténor serio convaincant, même si Tito n'est pas le rôle le plus effroyable du genre, et peut encore assumer une vocalité plus « légère ». De plus, et je m'y attendais, sa vocalisation est franchement savonnée, « Se all'impero » très applaudi mais pas du tout réussi.
    De manière générale j'ai préféré Prégardien à l'Opéra de Paris, pour le timbre sombre et chargé de souffrance, l'intelligence incroyable du diseur, et même pour la technique pure (le soir où j'étais à Garnier, son « Se all'impero » était tout à fait bien vocalisé et incarné). On peut, bien sûr ne pas aimer le Tito quasi dépressif et introverti de Prégardien, et préférer celui de Padmore, plus équilibré... Bref, rien d'indigne, un Tito pas si mal, mais qui ne m'a jamais ému ni fait vibrer.


    Bernarda Fink a toujours cette voix superbe, d'un bout à l'autre (ses graves...), sa sensibilité... mais je m'attendais à plus d'émotion. C’est une excellente chanteuse, et il est heureux de la voir dans des rôles de mezzo, alors que les chefs baroques l'ont trop longtemps cantonnée dans des rôles de contralto qu'elle arrive magnifiquement à assurer (ses graves sont très beaux, vraiment), mais qui ne lui sont tout de même pas vocalement aussi naturels.
    Son Sesto, comparé (pour ce que je connais) à la chiffe molle dépressive de Von Otter (Gardiner - j'adore !), ou au déséquilibré complètement déchiré par ses sentiments contradictoire de Graham au TCE, Fink paraît plus équilibré. Son Sesto garde sa dignité, « Deh per questo istante » n'est pas un air de folie (Graham), « Parto, parto » n'est pas une supplique à plat ventre (Von Otter), mais le personnage existe bien. Un Sesto sensiblement plus combattif que ce que j'ai pu entendre, en fait, impression soulignée par les ornementations de sa partie. Techniquement, Fink n'a jamais été une virtuose naturelle (malgré un Ernesto réussi dans la Griselda de Scarlatti), cependant ses traits passent bien, sans avoir la facilité de Graham par exemple.
    Un beau Sesto, en somme.

    Pendatschanska : je me réjouissais de l'entendre après avoir apprécié énormément sa Stonatrilla dans l'Opera Seria de Gassman, et notamment sa voix sombre, sa technique virtuose, ses graves puissants, son caractère bien trempé. Bref, une Vitellia et une Semiramide bienvenue ! Les commentaires alarmistes çà et là ont été effacés pour moi par son incarnation d'hier soir.
    Sa Vitellia manque de noblesse à mon goût, et d'un charisme immédiat, mais en scène ça doit être différent. Son personnage est rendu dans sa complexité, avec un excellent « Deh se piacer mi vuoi », très intelligemment ciselé et excellement orné. Elle semble avoir parfois du mal à contrôler la dynamique de sa voix, capable d'une belle puissance, et parfois trop bridée et peu audible. la vocalisation est très bonne, et elle donne, ce que je n'avias pas encore entendu, une grande finesse et tenue aux passages cantabile, avec une belle attention aux mots, culminant dans le toujours si attendu et magnifique « Non più di fiori ». Et je m'étonne enfin qu'on puisse trouver qu'elle n'a pas de graves !
    En comparaison avec la version de Garnier d'il y a quelques mois, on sentait peut-être plus immédiatement le personnage chez Catherine Nagelstad, très aidée en cela par son charisme et sa beauté en scène. Nagelstad était très féminine, avec des graves souvent un peu faible, une vocalisation moins bonne, mais était très réussie pour moi. Pendatchanska est plus rageuse à certains moments, mais sinueuse à d'autres, et tendre, émouvante, démunie enfin dans certains passages. Une Vitellia très complexe, complète, qui à défaut d'être toujours convaincante, offre de très beaux moments et un portrait original de la passionnante Vitellia.

     Sergio Foresti pas mal, un peu vert, le bas de la tessiture sonne de façon séduisante.
     Sunae Ihm a un médium charmant, qui effectivement sonne "coréen" si on pense à Sumi Jo, mais les aigus n'ont pas la qualité de son illustre devancière. Je l'ai trouvée sans grand intérêt, mais pas indigne.
    Marie-Claude Chappuis a été applaudie après les airs d'Annio, qui passent d'habitude inaperçus, et ce n'était que justice, tant elle les a enlevés avec facilité, classe, présence. Elle vocalise joliment, fait montre d'une belle aisance sur toute la tessiture avec un beau timbre, et se fait naturellement remarquer. Un nom à suivre, une belle découverte !

    Et Jacobs... je ne sais pas trop quoi en dire. Le soin du détail, qui nous permet souvent de découvrir des choses très intéressantes, est étonnant, mais au détriment d'une vision et d'un souffle qui manquent à l'ensemble, me semble-t-il. L'orchestre était bien, un peu mince et sec certes, mais avec des couleurs superbes (le cor de basset...), feutrées parfois, dans des marches que l'on entend souvent plus tonitruantes. Les attaques sont parfois un peu grinçantes, mais la pâte peut se faire très séduisante. Pas d'incidents de justesse.
    Les ornements de la partition m'ont globalement paru bienvenus ; je ne sais pas dans quelle mesure ils ont été improvisés ou semi-improvisés, vu que leur exécution paraissait parfois un peu non préparée. Il reste encore du travail si nos interprètes veulent être capable d'improviser comme à l'âge d'or ! Néanmoins, certaines variations et certains points d'orgue ne paraissaient pas très intéressants, ou bien placés, c'est une question de goût et de style des figures plutôt que du choix d'orner en lui-même. Ainsi j'aurais préféré aussi, çà et là, des phrases non ornées (« Guardami...Guardami » de Sesto). Pour autant, le recours aux variations a permis de rendre toute leur éloquence à certains airs qui passent inaperçus : ceux d'Annio, très intelligemment variés et superbement chantés, ainsi que l'air de Publio. variations plus inégales dans l'air de Servilia. Les grands rondos ne faisaient pas surchargés, et étaient globalement réalisés avec intelligence et sensibilité, sauf en certains passages. Ce soin des reprises toujours variées, primordial dans la musique de cette époque, nous a valu des auditions très originales, ciselées et précises, du « Non più di fiori » ou de « Deh per quest'istante solo » soulignant toute la complexité psychologique des affects qui investissent les personnages et évoluent devant nous.
    Récitatifs très dirigés certes, mais rendus intégralement et magistralement, visiblement très travaillés, et donc passionnants.

    On le voit, des impressions plutôt positives, mais j'ai écrit trop souvent le mot "intelligent" ... tout cela est très bon, point par point, mais l'émotion, le souffle d'ensemble ?
    Finalement, en comparaison avec la version du Palais Garnier : la direction est meilleure et infiniment plus personnelle que celle de Cambreling, l'orchestre très différent, plus mordant et vert (une constatation plus qu'un préférence), le Sesto ni meilleur ni moins bon, juste différent, idem pour la Vitellia (peut-être un petit plus pour Pendatschanska), le Tito moins bon (à mon goût), la Servilia de même, Publio meilleur, et surtout Annio bien meilleur. Difficile à départager... De toute façon j'aime beaucoup La Clemenza, dont j'ai pu en quelques mois entendre deux versions globalement satisfaisantes donnant des éclairages variés à cette partition magnifique et à ces personnages si complexes. Et le livret, qu'on se le dise, est superbe ! »



¶ Mes impressions à l'issue du concert :

    À lire le compte rendu de Clément, je me réjouis d'abonder aussi largement dans son sens : autant de moins à détailler.

    Mark Padmore est en effet insuffisant à mon goût : pastoral, élégant, so very british, pas impérial pour 2 sous. Je veux dire que si on ne sent pas que Titus puisse être redoutable et terrible dans son ressentiment, alors le ressort de la clémence est détendu. Un berger n’exerce pas la justice et n’a pas les foudres dans sa main. Je sais bien que le personnage de l'Empereur est notablement sentimentalisé par rapport à Auguste dans Cinna, mais enfin il reste « il forte », le dépositaire de la majesté de Rome. Ce qui caractérise le personnage, c’est l’union de la face publique (l’empereur) et de la dimension privée (l’âme sensible, l’ami trahi).
    Il est d'ailleurs difficile de trouver un interprète satisfaisant sous ce rapport : Langridge est celui qui, parmi ceux que j'ai entendus, s'en approche le plus, mais ne dispense sans doute pas assez de suavité. Werner Hollweg, dans le live londonien avec Baker et Minton (Gala), est remarquable, avec une grandeur qui compense ses nasalités et un côté un peu rugueux qui n’est pourtant pas sans charme…  J’imagine que Tappy (DVD de Salzbourg avec Troyanos) est idéal.
    J’ajoute que, à ma grande surprise, Padmore n'a pas été capable de vocaliser correctement « Se all'impero », qui manquait de panache et même tout simplement d’exactitude ; j'ai d'autant plus regretté que Werner Güra, initialement prévu, ait fait défection.

   Fink m'émeut toujours : tant d'intégrité, d’humanité, d'expression et de dignité ! Et quel visage… Reste que j'ai été un petit peu déçu. Manque d'aisance, ou plutôt, comme dit Clément, de liberté. Mais enfin c'est la grande classe.

    Pendatchanska m'a ébloui. Je souscris à tout ce qu'écrit Clément à son sujet, sauf que certains ornements de « Deh se piacer mi vuoi » m'ont semblé un peu rossiniens, mais sans nul doute je m'égare… La subtilité et la profondeur de ce qu'elle fait du grand rondo de l'acte II sont admirables, captivantes. Si elle manque de noblesse patricienne, elle déploie des trésors d'intelligence, et  la couleur de cette voix est idéale pour un tel rôle. Elle n'a pas le grave de Varady, sans doute, mais enfin rien d'indigne.

    Pour les autres, peu à dire : j'ai bien aimé Foresti, Chappuis m'a séduit par la qualité de la voix, et miss Im m'a paru sans beaucoup intérêt, c'est joli (made in Corea) et puis c'est tout. Chœur splendide (le finale du I).

    Reste le cas Jacobs, dont la conception m'a déconcerté, et souvent irrité.
 
    À son actif, l'intégralité de la partition et de TOUS les récitatifs. Non seulement, les personnages y gagnent en profondeur et en intensité (Vitellia, moins monolithique grâce à l’intégralité de ses dialogues avec Sextus ; on a la comparution complète de Sextus devant Titus, qu’admirait tant Voltaire) mais il y a, à l'évidence un travail considérable et proprement théâtral sur la continuité du texte. Malgré les conditions du concert, on avait vraiment des scènes jouées. Quoiqu'on pense d'ailleurs des options de Jacobs, une pensée musicale et dramatique est à l'œuvre, et l'opera seria est vraiment pris au sérieux, si j'ose dire.
    On nous dit que c'est "musicologiquement correct". Je veux bien le croire. Mais qui peut m'expliquer pour quelle raison certains récitatifs, « secco » dans la partition, se sont trouvés accompagnés par l'orchestre, sporadiquement, avec des accords tenus comme dans un opéra de Gluck ? C'était le cas de la grande tirade de Sextus agenouillé devant Titus (« Ah Tito, ah clementissimo prence ») ou plus loin d'une séquence chantée par Titus (« Ecco ci aspersi … m’accusi di pietà, non di rigore »). De deux choses l'une : ou la Mozart-Edition chez Breitkopf recèle des curiosités qu'on nous cachait, ou bien Jacobs s'est là permis des libertés analogues à celles qu'il revendique dans Monteverdi.
 
    L'ornementation maintenant. Je ne suis pas du tout hostile à sa pratique dans un tel opéra. Seulement certains choix d'ornements affadissent parfois le propos expressif. Par exemple : faut-il orner la reprise de l'air de Servilia, « S'altro che lagrime » ? Je ne le pense pas, en tout cas pas comme ça : la musique, si intense, en devient superficielle. Je n'ai pas non plus été très convaincu par ce que Jacobs demande à Fink dans l'air du second acte.
    Mais là encore, il me semble que le problème n'est pas exactement là. Le plus gênant est à mon sens le volontarisme d'une exécution avare de souplesse et de fluidité.

     Ce qui m'a irrité, justement, c'est ce maniérisme constant, ou même cette préciosité, comme si Jacobs voulait à toute force signaler à l'auditeur qu'il entend diriger cette musique en se singularisant ostensiblement, de sorte que la "manière" de l'interprète (et sa main est de fer, apparemment) attire d'abord l'attention et fait même souvent écran à la musique.
   Le continuo est parfois d'un exhibitionnisme pénible (ce qui est assez cohérent). À quoi bon ces chichis au piano-forte dans la première scène de l'acte II, et jusque dans le « Torna » d'Annius ? Dans le second air d'Annius, pourquoi multiplier les ornements si au même moment les vers « Ma il core di Tito / Pur lascia sperar » sont débités sur le même ton véhément que les précédents ?
    Le pompon, c'était quand même le chœur censément enchaîné au rondo de Vitellia, où Jacobs s'épuise en chinoiseries, là où il faut de la masse et de la majesté, et de la pulsation continue : le rythme à la française en vient à se trouver dissous par ce maniérisme aberrant, un comble pour un chef si bruyamment philologue !
     À présent, difficile de nier l’impact du finale du premier acte.


¶ Après avoir écouté le disque

    Globalement, impression inchangée… et agacement constant face à cette direction maniériste mais sans noblesse, dont le côté m’as-tu-vu éclate dans des changements de tempo horripilants, dès l’ouverture, démembrée : ce qui devrait être le portique de la représentation, devient une enfilade de moments sans cohésion, interdisant tout effet de majesté. Je sais bien que la musique de cette ouverture est marquée par des hésitations (c’est d’ailleurs Cambreling, sauf erreur, qui autrefois avait fait remarquer le rôle des silences dans les premières mesures), mais ce qu’on entend ici, c’est le manteau d’Arlequin, avec une sonorité d’orchestre décidément sèche. 
    De même le finale du I : ça s’alanguit, ça trépide soudain, ça se distend, ça court la poste. Résultat : un morcellement de la structure qui focalise abusivement l’attention sur le détail du moment (un effet analogue est produit, me semble-t-il, par la manière d’ornementer). Ratage confirmé pour le chœur enchaîné au rondo de Vitellia, affligé de contorsions, de bizarreries qui noient rapidement son architecture et en ruinent la majesté. Quand on songe à la merveille qu’obtient à ce moment-là Gardiner (Archiv)… Et dans la dernière section du chœur qui conclut l’opéra, tout le monde s’emballe soudain et semble détaler comme des lapins. C’est manquer là encore le caractère du morceau. Un vers de Phèdre m’a traversé l’esprit : « Ainsi donc, jusqu’au bout tu veux m’empoisonner ? »
    Les ensembles souffrent ainsi de ces instabilités, et même d’un prosaïsme préjudiciable : écoutez par exemple le début de « Se al volto mai tu senti », il n’y a ni respiration, ni approfondissement expressif, la beauté du morceau passe à la trappe, comme dissoute dans une succession de zooms. Les emballements du tempo dans « Quello di Tito è il volto ? » gâchent également la dramaturgie du trio.

    Le chœur est magnifique au demeurant, très à son affaire dans la dramaturgie du finale de l’acte I. Dommage que la scène splendide de Titus avec le chœur « Ah, grazie si rendano » soit à ce point, et par la faute du chef, dépourvue de cette sérénité arcadienne, de cette douceur méditative qu’on attend : la direction n’installe pas la respiration poétique attendue, l’orchestre est encombré d’accents, de sautillements, de crispations qui ne laissent pas la musique prendre sa respiration. Il est vrai aussi que Padmore semble occupé à faire de la broderie, là où d’autres font entendre un prince ému.

    Car Padmore est décidément à côté de la plaque, en raison de son organe même et de l’esprit dans lequel il aborde le rôle.
    Devinette : quelle est la couleur de la toge de Titus ? Réponse : blanc, et même plus blanc (question d’agent anti-déposition, sans doute). La voix est désespérément fade, pour ne pas dire fadasse, avec des A souvent disgracieux. Ton intime généralisé, celui d’un berger de cantate, au détriment du caractère de Titus. « Lo so, partite ! » n’effraierait pas une bergeronnette. Et « Publio… ed è vero ? » semble réagir à l’annonce que les lunettes perdues de l’empereur viennent d’être retrouvées sur le forum.
    Le studio a permis d’éviter la déroute partielle de « Se all’impero » en concert, mais la vocalisation reste savonnée. Padmore est toujours élégant, mais verse dans une joliesse inoffensive, dès son entrée. « Del più sublime soglio », cet air merveilleux (celui de Titus que je préfère), est chanté à courte vue, avec quelque chose de fluet, et sans rien de véritablement élégiaque. La nostalgie de l’empereur est remplacée par une expression passe-partout. Décidément, la comparaison avec l’interprétation de Rolfe-Johnson chez Gardiner, parfois incriminé pour une vocalité trop « pastorale », est impitoyable pour Padmore.

    Les rôles secondaires déçoivent. La voix de Foresti me semble plus banale qu’au concert. Le problème, c’est surtout une animation factice du débit, une espèce de gesticulation vocale fatigante, qui a pour effet étrange de tirer presque le rôle vers le registre bouffe. Il me semble que le rôle de Publius gagne à être chanté avec la réserve voire la froideur du conseiller (et avec une vraie assise vocale). Or ici on est tout le temps dans l’affect. « Tardi s’avvede », insinuant et pour le coup judicieusement dirigé, est cependant réussi, même si les ornements sont maladroitement réalisés.

    Il faut dire que le soin apporté au récitatif, et qui est à mon sens le gain majeur de cette version (n’y voyez aucun sarcasme, le récitatif c’est fondamental !), s’accompagne d’un revers parfois agaçant, à savoir une sorte de surexpressivité malencontreuse. Autant Vitellia et Sesto déploient à l’infini un récitatif subtilement théâtral, autant par exemple Servilia semble parfois à la lisière de la comédie. Écoutez « Io, sposa di Cesare ? e perché ? » : on croirait entendre Despina s’esclaffer, d’autant que Sunae Ihm est décidément un peu pointue et ordinaire. La tenue, la dignité si émouvante de Lucia Popp semblent si loin… De même, faut-il que Publius ricane en gloussant « Ma, Signor, non han tutti il cor di Tito » ? À trop vouloir animer, on perd de vue la noblesse des personnages.

    Chappuis a certes une belle couleur, le chant est bien plus intéressant que celui, ordinaire, de S. Ihm, mais je lui trouve aussi une expression uniformément « gamine » : elle fait très petit garçon, et sa douleur sonne assez superficielle. Mieux vaut ne pas avoir Von Stade dans l’oreille. D’ailleurs, Chappuis et Ihm font un peu Hänsel et Gretel saisis par le démon de l’ornementation.
    Car décidément, faire orner le duo « Ah perdona al primo affetto » dès l’entrée de Servilia me semble altérer la pureté du morceau. Je suis bien conscient que ma répugnance procède de l’habitude de l’entendre sans ces ornements, mais je maintiens que la limpidité de l’écriture vocale, comme pour l’air de Servilia, pâtit de telles « manières », qui banalisent paradoxalement la musique par ce monnayage dont la réalisation est parfois étrange, d’ailleurs. Comme on disait dans l’entrepôt de Patrice C., « Que tous ces ornements, que tout cela me pèse… »

    Pendatchanska est vocalement plus persuasive qu’au concert, studio aidant, avec une expression très mobile et nuancée, et des couleurs volontiers contrastées au gré d’une interprétation assez proche de Varady, en fin de compte, sans néanmoins l’ampleur et le ton altier de celle-ci. Les récitatifs sont admirables, et es deux trios la montrent excellente. « Deh se piacer mi vuoi » intéresse d’emblée (malgré l’ornementation qui sonne trop Rossini à mes oreilles, simple phobie personnelle). Le rondo, balayé avec un soin certain de l’expression, m’a paru beaucoup moins prenant qu’au concert : le chant semble là inutilement maniéré, morcelé en signaux successifs au détriment de la phrase, et au risque d’une certaine extériorité. Là, c’est vraiment l’antipode d’Antonacci.

    Quant au Sextus de Fink, il me laisse inexplicablement frustré d’un je ne sais quoi. Sa noblesse, son humanité immédiate, son chant cultivé sont des vertus rares, mais il manque çà et là un profil plus contrasté à mon goût. On entend davantage une noble mélancolie que le démon de l’irrésolution, que Murray par exemple, avec une voix cent fois moins intéressante, rendait sensible. Cependant, Fink excelle dans les récitatifs : la comparution devant Titus est magnifique, et je n’ai jamais entendu le monologue accompagnato qui conduit au finale du I aussi magistralement rendu.

    N’étaient les contributions de Fink et Pendatchanska, et la délectation d’entendre l’intégralité du drame, cette version me paraîtrait inutile. Elle me semble en tout cas disqualifiée par sa seule direction, à hue et à dia. La réputation dont jouit actuellement Jacobs comme chef mozartien me semble plus que jamais étrange. Il nous faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde… On est très loin de la réussite admirable de Gardiner, globalement le plus recommandable dans cet opéra et doté de solistes magnifiques, même si la dramaturgie très différente d’Harnoncourt est vraiment à connaître (c’est un de ses Mozart réellement marquants).

Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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Mercredi 28 mars 2007 3 28 /03 /2007 16:43


Günter Wand Edition, vol. 11
MOZART
¶ Litaniae de Venerabili Altaris Sacramento K. 243
Margaret Marshall, soprano
Cornelia Wulkopf, mezzo
Adolf Dallapozza, ténor
Karl Ridderbusch, basse
Chœur et orchestre de la Radio Bavaroise
(Munich, 21 janvier 1982)
Airs de concert :
« Misera, dove son ? » K. 369 ; « Bella mia fiamma » K. 528

Margaret Marshall, soprano
Orchestre de la Radio de Cologne
(Cologne, 13 juin 1980)
¶ Ouvertures de Così fan tutte, La Flûte enchantée, Les Noces de Figaro (1968-1969)
Orchestre de la Radio de Cologne




    Ce disque issu des archives de la Radio Bavaroise et de la Radio de Cologne, et dont j’avais annoncé la parution à propos de Margaret Marshall, est un régal. Pour la soprane bien sûr, captée à son zénith vocal et expressif (1980-1982), mais non moins pour le chef Günter Wand, que je découvre ici (je n’avais entendu de lui qu’une symphonie de Schubert naguère, qui ne m’avait pas laissé de souvenir particulier). Eh bien, c’est tout simplement une des plus belles directions mozartiennes que j’aie entendues : souplesse, ductilité, engagement expressif, soutien des chanteurs. L’accompagnement de « Bella mia fiamma » est en tout point admirable, tant l’orchestre dialogue et chante en faisant corps avec la soliste. Même les ouvertures données en complément, et forcément moins intéressantes, séduisent par un équilibre magnifique entre poésie et drame, sans la moindre lourdeur, la vivacité excluant toute hystérie. Vraiment, une révélation, et je comprends mieux la réputation considérable de ce chef discret.

    Les Litanies K. 243, il faut le répéter, sont un chef-d’œuvre absolu de la musique sacrée de Mozart. Il en existe un somptueux enregistrement par Harnoncourt, avec la merveilleuse Angela Maria Blasi (Teldec). Margaret Marshall les avait gravées à Cambridge (avec par conséquent un chœur entièrement masculin) en 1980 sous la direction de George Guest (rééd. Decca) ; mais ce qu’on entend ici est bien supérieur, tant la direction change tout, et tant aussi le chœur plus coloré (et mixte !) de la Radio Bavaroise donne aux interventions collectives une ferveur plus marquée.
    Le genre musical des litanies était particulièrement vivace dans le culte catholique après le concile de Trente, et jouissait d’une faveur marquée en Allemagne méridionale et en Autriche (Mozart en a ainsi composé plusieurs pour Salzbourg). Celles-ci ont été composées en 1776 pour le dimanche des Rameaux, et adoptent la forme cantate, alternant chœurs, solos (volontiers ornés) et sections dialoguées entre solistes et chœur. Centrées sur la dévotion au Saint-Sacrement, ces Litanies combinent effusion euphoriques, supplications et expressions de la crainte, puisque  le « pain de vie » est largement envisagé alors « avec crainte et tremblement ».

    Ainsi, d’une part les airs solistes privilégient l’euphorie de l’adoration, soit sur le mode de l’éclat vocalisant (air du ténor, « Panis vivus ») soit sur celui de la tendresse enveloppante (les airs de la soprane, « Dulcissimum convivium » et « Agnus Dei » particulièrement mozartiens de ton). Mais d’autre part, on a des numéros d’une gravité impressionnante : non seulement avec le chœur fugué (« Pignus futurae gloriae ») mais surtout des chœurs presque sinistres, qui semblent anticiper les scènes liturgiques d’Idomeneo (1781). Par exemple, le 5e numéro fait chanter les paroles suivantes : « Tremendum ac vivificium Sacramentum » sur un registre sombre et véhément, qu’on retrouvera plus tard dans le Requiem, mais c’est le chœur accompagné par les cordes en pizzicatto et les vents funèbres (« Viaticum in Domino morientum ») qui évoque de façon saisissante le rituel du sacrifice au temple de Neptune dans Idomeneo.  La continuité entre la musique liturgique et la dramaturgie de l’opéra chez Mozart est ici particulièrement frappante.
    Il ressort alors de l’ensemble de ces litanies, closes sur la même supplication sublime que le Kyrie initial, une richesse expressive et une profondeur impressionnantes. Ce numéro liminaire est effectivement saisissant d’emblée, par son mélange de douceur et d’angoisse, de lyrisme et d’abattement, les voix solistes couronnées par la soprane entonnant lentement l’imploration sans presque bouger du registre grave avant que le chœur ne se déploie. Wand installe d’emblée un climat de grandeur et d’intériorité extrêmement prenant, avec juste ce qu’il faut de tension pour ne pas crisper l’effusion.

    L’éloquence de Margaret Marshall y est d’emblée remarquable (écoutez comment elle prononce et phrase miserere). On trouvera des voix plus suaves, plus tendres, plus limpides, mais en trouvera-t-on d’aussi recueillies et nobles en même temps ? La qualité du phrasé est une source de ravissement permament, et la dignité dans la supplication est toujours celle d’une vibration contenue. Bref, on a à la fois une émotion toute humaine que doit exprimer et en même temps le caractère altier du geste liturgique. Dans ses airs solistes, on entend véritablement un sourire grave dans ce chant, celui des Vierges de l’Annonciation. L’art de la vocalisation est admirable. Dans « Dulcissimum convivium », la longue vocalise sur « miserere » est un modèle de soutien, d’économie souveraine des nuances, les variations d’intensité procurant l’impression d’un timbre plus flottant, comme si la voix s’allégeait en volutes dans les hauteurs. Et avec tout ça, le chant ne donne jamais le sentiment de faire un sort à chaque note en raffinant la finesse (voir Dessay dans sa récente Messe en ut mineur K. 427), la continuité de la phrase, servie par un souffle parfaitement maîtrisé, est toujours préservée, lors même que le texte liturgique reste toujours nettement articulé. Un modèle, vraiment.

    Dallapozza offre en revanche un air laborieux : pour ce chanteur médiocre et prosaïque, dont la carrière discographique en Allemagne est assez étrange, il est déjà tard (le timbre qui ne fut jamais bien jouissif est ici durci et terni), et surtout l’écriture virtuose le dépasse complètement. Wulkopf et Ridderbusch ont des interventions très limitées, où leur couleur vocale est très appréciable. Sauf erreur, le même quatuor de solistes est à l’œuvre dans un autre volume de cette « Günter Wand –Edition » pour la Messe en ut majeur de Beethoven (je n’ai pas pu encore l’entendre, mais il s’agit vraisemblablement du même concert).

    Le clou du disque demeure les 2 airs de concert, inédits par Marshall, et qui sont d’extraordinaires réussites. Par une coïncidence de dates, ce disque sort à peu près que les deux mêmes airs qu’Edda Moser avait gravés à Dresde à la même époque et qui n’avaient jamais été publiés. Voir ici même :
http://isoladisabitata.over-blog.org/article-4332394-6.html

    Autant le chant de Moser était alors très dramatique et fortement dessiné, âpre aussi, autant celui de Marshall privilégie la plasticité du son et du phrasé, la fluidité et la souplesse : la noblesse du ton est bien là, mais animée par une sensibilité plus juvénile, plus vulnérable. « Misera, dove son ? » n’est pas chanté comme un basculement dans l’hallucination frénétique, plutôt comme l’expression désemparée de l’impuissance. Le pathétique y est ainsi plus tempéré, avec une science du phrasé qui canalise parfaitement le frémissement intérieur.

    Cependant c’est surtout « Bella mia fiamma » qui s’impose comme rarement. Il s’agit peut-être de l’air de concert de Mozart le plus admirable, très émouvant et d’une conception unique, où les éléments divers du texte sont intégrés à une écriture à la fois mobile et puissamment unifiée. Dès les premiers mots du récitatif, nuancé et varié avec une intelligence confondante, un sens profond de la déclamation et dans un dialogue permament avec le chef, Marshall installe un ton extraordinairement juste : véhément mais sensible, héroïque mais vulnérable. L’intelligence du texte est ici totale : dans cette scène d’adieu empruntée à la Cérès apaisée de Jommelli, le personnage (masculin dans le livret, Titano) mêle hauteur et attendrissement, effusion amoureuse et consentement à la mort. Voilà bien une interprète qui pense lyrique et dramatique à la fois.
    Il en résulte, pour l’ensemble de l’air, un ton tragique de couleur sentimentale, entre tragédie et élégie, assez typique de l’univers moral et affectif de l’opera seria, et dont Marshall est peut-être la seule dans la discographie à exprimer aussi magnifiquement les facettes, avec quelque chose de très féminin dans l’expression de la douleur, entre noblesse et abandon. C’est un peu comme si nous entendions à la fois Donna Anna et la Comtesse.
    Par comparaison, Julia Varady (Coffret d'archives Mozart de Salzbourg chez Orfeo) paraît dans cet air trop uniformément farouche, faisant davantage fonds sur l’intensité de ses couleurs vocales que sur la délicatesse du chant et sur la diction (très relâchée à la fin) ; et elle n’est en rien soutenue par l’orchestre ectoplasmique de Wimberger. Même Margaret Price, modèle vocal absolu pour « Bella mia fiamma », paraîtra trop hautaine d’un certain point de vue. Marshall se montre beaucoup plus vulnérable et émouvante.

    Ces qualités d’expression ne sont à ce point décisives que parce que les difficultés du chant sont dominées. Il est vrai que les échelles sur « terribile » sont ponctuellement un peu savonnées. Mais pour le reste, le phrasé est long (« Resta, o cara » avant le point d’orgue), l’émission est aussi nette que moelleuse, le modelé vocal exemplaire, et on retrouve cette maîtrise dynamique déjà admirable dans les Litanies. De plus, les intervalles si difficiles que Mozart a perversement placés sur « Questo passo è terribile per me* » sont chantés avec la plus grande précision mais sans aucune dureté, tout en donnant l’impression étonnante que la chanteuse les englobe dans une seule ligne, dans un seul geste vocal.

    Justement, la souplesse, supposant une  maîtrise technique de premier ordre, est peut-être le mot qui résume le mieux cette version. Cette souplesse se manifeste aussi par la variété constante de l’expression au sein de la circularité formelle de l’air, par exemple dans les nombreuses réitérations de « terribile », et parallèlement l’accompagnement orchestralement se signale par une constante mobilité, avec une animation accentuelle remarquable (par exemple sur « Vado… ahi lasso »). Comme chez Marshall, la matière sonore et poétique est perméable au drame mais le relief ne se paye jamais de l’abandon de la plasticité, la part respective des cordes et des bois étant d’ailleurs dosée de main de maître. Là encore, je ne vois rien dans la discographie de cet air qui atteigne à ce dialogue et à cette cohésion entre la soliste et l’orchestre, merveilleux dans  la section finale (« Questa vità così amara »).
    Voilà qui justifierait à soi seul la publication de cet enregistrement de « Bella mia fiamma », un sommet de l’interprétation mozartienne.
   

(Au fait, je n’ai jamais entendu Bartoli dans cet air mais d’autres pourront en parler.)



* Il s’agit d’un jeu sur le double sens donné à « passo », à la fois le pas qui sépare le personnage de sa bien-aimée et le passage  de l’air, avec ses intervalles « terribles » à bien exécuter. Cette ironie cachée résulte des circonstances de la composition de l’air pour Josefa Duschek, rapportée par Karl Mozart :
« Un jour, Mme Duschek, après avoir préparé de l’encre, des plumes et du papier à musique enferma pour rire le grand Mozart [dans le pavillon de la Villa Bertramka à Prague], en lui déclarant qu’il ne recouvrerait la liberté qu’après lui avoir remis un air qu’il lui avait promis sur ces paroles :
Bella mia fiamma, addio. Mozart se soumit à la nécessité, mais pour se venger de l’espiègle Mme Duschek, il mit dans cet air différents passages d’une intonation difficile, en menaçant sa despotique amie de détruire sur le champ, si elle ne réussissait pas à le chanter sans faute a prima vista. »    

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Mercredi 4 avril 2007 3 04 /04 /2007 01:03

    J'ai découvert Kempe, comme beaucoup, avec les intégrales de Lohengrin et des Meistersinger où brille Elisabeth Grümmer (le premier à Vienne, le second avec Berlin), même si parmi les disques de la Guilde que possédaient mes parents il y avait un programme de valses viennoises qu'il dirigeait, mais je n'avais aucune conscience des vertus de l'interprétation alors, et je me contentais de danser vaguement par-dessus.

    Le hasard de la médiathèque fait que je tombe sur un programme d'extraits de Wagner gravés avec la Philarmonie de Vienne en février 1958, en marge de l'enregistrement du Lohengrin intégral quelques semaines plus tôt, et que Testament a réédité en 2002.
Lohengrin : Préludes de l'acte I et de l'acte III
Parsifal : Prélude et Enchantement du Vendredi saint
Tristan & Isolde : Prélude et Mort d'amour


    C'est un disque enchanteur. Ma connaissance de la discographie wagnérienne étant limitée, je manque de points de comparaison, mais le sentiment d'évidence et de mystère, de total naturel de cette direction me ravit. Il me semble qu'on retrouve là les qualités d'humilité et de rigueur épanouies en profonde poésie qui caractérisent le Requiem allemand gravé par Kempe à la même époque (avec Grümmer et les forces de Ste-Hedwige de Berlin, EMI Références).
    Le prélude de Parsifal transporte vraiment ailleurs, sans emphase, sans geste expressif ostentatoire, j'allais dire sans bruit. Et je ne sais pas si j'ai déjà entendu ce début et cette fin de Tristan dirigés avec cette profonde douceur, cette plénitude lyrique parfaitement maîtrisée. Quel dommage qu'on ne lui ait pas fait graver un Tristan intégral… J'imagine volontiers sa nuit du second acte. Pour le Lohengrin, on connaissait déjà, mais je me suis demandé si cette prise du premier prélude n'était pas supérieure en rayonnement.

    N.B. Remarque sur les témoignages de Kempe dans Wagner.
  Les Meistersinger EMI étant de 1956, ils ne devraient pas tarder à être réédités en collection très économique chez Naxos (ils ne sont plus au catalogue EMi de toute façon, sauf erreur). Il existe une Walkyrie live à Bayreuth avec Crespin et Hines, de 1960 je crois, que Myto avait publiée : connais pas. Un Tristan live peut-être, au moins par extraits ? J'invoque la Kat Omnisciente !

    [Sans rapport : Kempe a aussi gravé le Requiem de Mozart à Berlin avec Grümmer, Höffgen, Krebs (ou Traxel) et Frick à Berlin (EMI, rééd. l'an dernier). Je ne l'ai plus réentendu depuis plus de 20 ans. À l'époque, habitué à la version de Colin Davis (Philips), ça me semblait étrange.]
   
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Samedi 7 avril 2007 6 07 /04 /2007 16:23

J.-S. BACH, Passion selon saint Matthieu
Direction : Enoch zu Guttenberg

Claes Hakon Ahnsjö, ténor : l'Evangéliste
Hermann Prey, baryton : Jésus

Margaret Marshall, soprano
Jard Van Nes, alto
Aldo Baldin, ténor
Anton Scharinger, baryton

Chœur de Neubeuren (Neubeurer Chorgemeinschaft)
Chœur de garçons de Tölz
Bach Collegium de Munich

Enregistré en public à l'abbaye de Neubeuren (Bavière) en 1990
Filmé par Peter Schulze Rohr
1 DVD Arthaus



    Guttenberg, mèche argentée et visage animé, dirige le chœur qu'il a fondé en 1967 et un orchestre dont il est familier, le tout dans un style qu'on peut situer dans la lignée de Karl Richter, le génie en moins. Car si cette Passion est dirigée avec le sens de la masse et de la puissance, l'esprit n'est pas toujours présent. À vrai dire, ce n'est pas exactement le déficit de l'articulation qui est en cause, même si l'esthétique du phrasé est nettement romantisante, car les arêtes ne sont pas outrageusement négligées.
    Le défaut majeur, c'est le manque de fluidité et aussi de variété expressive, ou d'animation intérieure. Par exemple, l'air "Erbarme dich" semble dévidé en pilotage automatique, avec un violon solo bien scolaire, Jard Van Nes jouant de son côté plus de l'opulence de son timbre que de son imagination expressive : pour le coup, on est vraiment du côté de Herta Töpper plutôt que de Julia Hamari. L'orchestre, assez fourni, brille plus par sa solidité que sa poésie ou sa souplesse. Le continuo (avec clavecin toujours) est sec comme un coup de trique. On doit cependant distinguer la flûte solo d'Andras Adorjan, extraordinaire dans l'air de soprano « Aus Liebe will mein Heiland sterben ».
    Une tradition bavaroise de l'interprétation de Bach semble bien à l'œuvre, non sans lourdeurs : si les tempos du chœur sont finalement assez contrastés (et il faut saluer leur précision d'articulation dans les sections furieuses, car avec des effectifs aussi nombreux…), certains moments méditatifs sont distendus, et les conclusions sont parfois éléphantesques : ainsi pour « als wie ein Lamm » du chœur d'entrée, et plus encore dans le dernier chœur des prêtres pour « er hat gesagt : “Ich bin Gottes Sohn” ». Bref, ça respire beaucoup moins qu'avec Jochum, par exemple, qui veillait à ne pas alanguir les chorals.

    Un mot encore sur les chœurs (constitués de très bons amateurs) : tous en costume bavarois, ils offrent certes une galerie de physionomies droit sorties d'un épisode de Derrick, mais aussi ils chantent avec un engagement physique appréciable. La dimension de célébration collective mais aussi de dramaturgie est plus marquée qu'avec des approches plus volontiers esthétisantes de certains baroqueux. C'est flagrant dans les turbae, avec cette violence âpre si allemande : je ne dis pas cela parce que j'ai vu ce DVD juste après une émission passionnante (et effarante) d'Arte sur la collusion des églises protestantes et catholiques avec le nazisme ; je songe plutôt à cette vieille tradition de la peinture allemande qui représente la foule brute et grimaçante déchaînée contre le Christ.

    Les solistes ne sont pas les premiers venus. Cependant Aldo Baldin est plus efficace qu'éloquent et les qualités de Jard Van Nes tiennent plus au corps sonore de sa voix qu'à son inspiration. Anton Scharinger, à qui reviennent tous els airs de basse et le rôle de Pilate, est d'une platitude désolante. La voix est belle pourtant, qui rappelle un peu celle du jeune Prey, mais quelle tristesse d'entendre « Am Abend — Mache dich, mein Herze, rein » chanté avec une telle absence de recueillement et de nuances… Une voix, assurément, mais pour la sensibilité il faudra repasser.
    Margaret Marshall, d'une tenue très british, est elle extrêmement recueillie et éloquente, avec des inflexions dynamiques extraordinaires. Il est également beau de voir l'effort dominé et pour ainsi dire occulté sur son visage et dans son corps. Sa contenance est très élégante et cependant le corps, à de menus indices, signale la difficulté de maîtriser la ligne de ces airs.
    Claes H. Ahnsjö, familier de Munich, est droit comme une statue et chante l'Evangéliste avec un contrôle absolu et une noblesse constante. Cela reste sans doute un peu raide dans l'esprit, mais nous n'entendons pas la moitié d'un ténor. Il laisse la vedette à un Hermann Prey fantastique : sexagénaire pourtant, corpulence taurine et empâtée, mais dès qu'il ouvre la bouche, c'est idéal de majesté et de simplicité, de couleur aussi. L'évidence même.

    Soulignons enfin la platitude des images. On évite certes la trépidation visuelle, mais les plans fixes reviennent avec une grande monotonie (pour les passages choraux en particulier). On ne perd certes rien de la prestation des solistes, mais l'ennui guette parfois. De toute façon, l'intérieur austère car dénudé de l'église de Neubeuren ne permet aucune diversion.
   
    N.B. Cette interprétation avait été publiée également en CD par Eurodisc.


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Jeudi 12 avril 2007 4 12 /04 /2007 03:40


    Oui, je sais bien, c’est du vice. N’allons pas alléguer Nietzsche, non, justement pas… remarquons simplement la réapparition de plusieurs interprétations allemandes de Carmen.
    Si Fassbaender a chanté le rôle dans les années 70 (à San Francisco avec Van Dam, à Munich avec King et Donath), elle n’en a gravé que des extraits, toujours disponibles chez Berlin Classics (dir. Patané, avec Ludovic Spiess et Anneliese Rothenberger) : en allemand bien sûr, même si la séguédille figure (dans un bon français) sur son récital Orfeo. Récemment a été publiée une version munichoise de 1954 dirigée par Jochum, avec Georgine von Milinkovic, bayreuthienne fameuse, Rudolf Schock et la Micaela d’Elisabeth Grümmer (Walhall, à commander sur www.jpc.de).

    Faute d’avoir pu encore écouter ces témoignages, je me rabats sur un disque d’extraits gravés par DG en 1958 sous la direction de Fricsay. Les éditeurs allemands se sont mis en effet à rééditer en collection économique ces "sélections" d’opéras en allemand publiées dans les années 50-70 à destination du marché germanique : EMI a lancé depuis 6 ans une telle collection (avec de vrais morceaux d’Erika Köth dedans !), Polygram a suivi (exemple : le Trouvère par Konya, Wächter, Malaniuk, Hillebrecht…), et c’est aujourd’hui DG qui leur emboîte le pas avec cette Carmen, une Bohème avec Lorengar, Konya et Streich, ou une Traviata avec Güden et Wunderlich — mais oseront-ils rééditer la Traviata improbable de Stader et Haefliger ?



Carmen : Oralia Dominguez
Don José : Josef Simandi
Micaëla : Maria Stader
Escamillo : Josef Metternich
Frasquita : Hanny Steffek
Mercédès : Liselotte Fölser
Le Remendado : Paul Kuen
Le Dancaïre : Kurt Wehofschitz
Chœurs et orchestre de l’Opéra d’État de Bavière
Ferenc Fricsay (janvier 1958)

Prélude ; Habanera ; Duo José-Micaëla ; Séguédille ; Chanson bohémienne ; Air d’Escamillo ; Quintette des contrebandiers ; Air de la fleur ; Air des cartes ; Air de Micaëla ; Entrée des toreros et des picadors ; Scène finale.


    Voici donc des Allemands (Escamillo et les petits rôles, parmi lesquels Kuen, le Mime de Bayreuth !), deux Hongrois (Stader et Simandi, dont il existe un Lohengrin de Budapest sous la direction de Klemperer) et une Mexicaine de 33 ans, alors adoptée par DG : elle grava un récital d’opéra italien (jamais reporté en CD sauf erreur) et participa à l’une des deux gravures du Requiem de Verdi par Fricsay (celle avec Gabor Carelli).  Cette Carmen n’est pas toujours à l’aise avec la langue, mais on saluera quand même sa discipline.
    L’usage de l’allemand n’aurait sans doute pas beaucoup plu à Nietzsche, et il est certain que la fluidité de la musique en pâtit, en particulier dans le quintette. Pour le reste, on s’habitue ou pas à entendre pour la Habanera : « Ja, die Liebe hat bunte Flügeln, / Ein solches Vöglein zähmt man schwer… » Pour ma part, je me suis habitué à cause de (ou grâce à) Martha Mödl, mais chut ! Il est par ailleurs notable que le texte allemand est parfois plus cru que l’original : à la fin, au lieu de « Vous pouvez m’arrêter », José chante « Vous me voyez rouge de sang ».

    À ce stade, le lecteur dont le stock de bienveillance commence à s’épuiser se demande : « mais enfin, à quoi bon ? »

    À quoi je réponds : la direction de Fricsay ! Car c’est une merveille. Ceux qui ont une fois entendu sa Lucia de Lammermoor (Walhall, en allemand, avec Stader, Haefliger, Fischer-Dieskau) savent les prodiges d’intelligence et de poésie qu’il dispense jusque dans les passages apparemment les plus passe-partout (l’introduction de la scène de la fontaine, par exemple). Eh bien, ce qu’on entend ici est un modèle de plus : pour le soutien des chanteurs, pour ce mélange de tension et de légèreté qui l’a rendu incomparable, pour la fluidité, l’élégance mais aussi la rigueur de la pulsation rythmique (n’est-ce pas, Michel Plasson ?).
    Dès la Habanera, c’est admirable, et on se dit que Bizet bénéficie des vertus d’un grand interprète de Bartok. La Chanson bohémienne est d’une ivresse dyonisiaque étonnante, à proportion de la sécheresse du trait. Le quintette est idéalement mozartien, ou plutôt il sonne comme du Mendelssohn* (hélas, la vocalisation n’est pas le fort des Damen und Herren). Dans l’air de la fleur, le dosage orchestral est magnifique, avec des contrechants qui auront rarement sonné ainsi. Et la scène finale est définitivement un modèle : hyper dramatique sans la moindre lourdeur, avec un orchestre mobile et net, d’une présence théâtrale fantastique. Bref, la classe totale !

    Du côté des solistes, c’est inégal mais toujours intéressant. Oralia Dominguez, qui évoque parfois Grace Bumbry, vaut pour une voix somptueuse et profonde, avec de la présence et de la discipline (on devine que le chef n’a pas transigé avec la précision rythmique), mais elle reste trop mûre de timbre : c’est Azucena qu’on entend. L’air des cartes fait presque entendre le ton d’Erda, rôle qu’elle gravera plus tard avec Karajan (et où elle est d’ailleurs remarquable). Or c’est ce mélange d’autorité et de maturité qui bloque l’incarnation : rien de félin ni de juvénile ni même d’érotique, à mon sens. Dans la scène finale, on a presque l’impression d’entendre un loser face à une ogresse.
    Car le profil névrotique de José est sans doute ce que Josef Simandi réussit le mieux, dès le duo avec Micaëla. Le chant est parfois un peu geignard, pas très bien soutenu, mais cette incertitude se résout finalement en efficacité expressive. La voix n’a rien de latin, cependant le timbre est plutôt clair mais sans rien de solaire, avec quelque chose d’un peu brumeux. La montée sur « une chose à toi » est donnée sans la nuance piano requise, mais l’aigu est prenant. J’imagine mal ce ténor en Lohengrin mais pour José, c’est assez adéquat. La scène finale le trouve vraiment convaincant, avec ce côté défait parfaitement en situation (« Wie ? du liebst mich nicht mehr ? » – José parle comme Pamina !)

    Dans le peu qu’on entend, Josef Metternich est impérial, d’une morgue parfaite, sa sécheresse hautaine est parfaitement accordée à la direction grand style de Fricsay. Manque sans doute le sex-appeal qui fait un Escamillo, mais cela ne change rien : j’adore ce chanteur.
    Enfin, Maria Stader est surprenante, et à vrai dire quasi idéale. Eh oui ! En voilà une dont on ne doute pas un instant qu’elle sorte en effet de la chapelle. Le côté un peu bourgeois de Stader, qui gâche sa Comtesse des Noces, est parfait ici. Tenue de mozartienne, nuances, juvénilité, pureté musicale, tout cela est impeccable, mais aussi elle n’a rien de fade ni de maniéré ni de niaiseux : elle sait trouver des accents ardents aussi bien dans l’air que dans le duo, où elle est vraiment admirable. Un de ses meilleurs témoignages au disque, assurément. 

* J'en profite pour rappeler la réédition de la version absolument inouïe de poésie aérienne que Fricsay a laissé du Songe d'une nuit d'été (avec Rita Streich et Diana Eustrati) : DG (coll. Dokumente) ou  Urania.


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Dimanche 15 avril 2007 7 15 /04 /2007 00:02

Seefried : Schubert, Brahms, Verdi (1645-1968)
1 CD Archipel, 2006



SCHUBERT (studio Vienne, 1956 [sic]*)
Goethe-Lieder : Ganymed, Der König in Thule, Gretchen am Spinnrade, Gretchens Bitte, Szene aus Faust, Schäfers Klagelied, Wanderers Nachtlied, Liebhaber in allen Gestalten
+ autres lieder : Im Frühling, Fischerweise, Widerschein, Der Wanderer an den Mond, Der Tod und das Mädchen, Der Jüngling und der Tod, Das Lied im Grünen, Seligkeit
Erik Werba, piano
*l'enregistrement date en fait de 1968 : voir ci-dessous

BRAHMS (live Edimbourg, 1952)
3 quatuors op. 64 : An die Heimat, Der Abend, Fragen
avec K. Ferrier, J. Patzak, H. Günter, et H. Gal au piano

VERDI, Requiem (live Vienne 1945)
Agnus Dei & Libera me
avec E. Höngen, Chœurs et Orch. de l’Opéra de Vienne, dir. K. Böhm



    Voilà un disque généreux (plus de 78 minutes), avec des compléments peu ordinaires, mais la précision « issued from the original sources » signifie pour les Schubert que la gravure a été faite à partir d’un microsillon, d’où des bruits de surface audibles au casque, parfois très marqués. Le pire cependant, ce sont des bruits de fond (toux, bruits de vaisselle, et même éclats de voix !) qui apparaissent dans les derniers lieder de la série, bruits d’ambiance qui ne sont pas d’époque, mais bien parasites du report Archipel ! On a l'impression d'entendre La Jeune fille et la Mort puis Le Jeune homme et la Mort dans une ambiance de troquet… C’est certes en arrière-plan, mais au casque, c’est insupportable, d’autant qu’à ce moment-là l’aigu se met à saturer volontiers. De toute façon, le niveau de l'enregistrement est ostensiblement haussé dans ces derniers lieder avec même un curieux jeu de bascule de canal à un moment. Bref, c'est à peine du bricolage, et pas mal du travail de cochon. Et moi qui croyais qu'Archipel était une maison sérieuse…

    Au demeurant, ce récital Schubert avec Werba est sans doute celui qui est toujours plus ou moins resté accessible : à la fin des années 70, c’était même le seul disque de lied de Seefried disponible en France (chez Musidisc) !
Au début des années 80, Pearl en avait donné une édition en double microsillon, avec Frauenliebe und Leben et les Mignon-Lieder de Wolf, toujours avec Werba. Il fut depuis reporté en CD chez Adès, et largement diffusé ainsi (ce CD Adès est désormais épuisé).
    Ce disque reste un jalon majeur de la discographie de Schubert, d’autant plus qu’il donne un excellent panorama de ses lieder. Archipel présente les Schubert comme datant de 1956, mais est-ce la bonne date ? Vérification faite, c'est 1968 qui est la date exacte (le précédent report en CD chez Adès le confirme) ! La voix de Seefried souffrait de ce qui précipita son déclin : timbre durci, fêlure de l’aigu, souffle raccourci, attaques miaulées parfois (écoutez « du rings mich anglühst », dès le début de Ganymed). En outre, Werba est plus d’une fois prosaïque et instable au piano : Ganymed, malgré l’enthousiasme prenant de la soprane, souffre à la fois de gaucherie et de précipitation, et Im Frühling manque de dimension méditative comme de respiration. Pour ces deux lieder, la comparaison avec le couple E. Schwarzkopf / E. Fischer est sans pitié.

    Cela dit, quels dons d’éloquence et d’expression ! En un sens, c’est l’anti-Janowitz : si la beauté vocale se dérobe, les mots ne sont jamais gommés ou indifférents. Ganymed a beau pâtir d’un manque d’aisance sur la partie haute de la tessiture et d’un souffle court, il faut l’entendre dire « Morgenglanze » et surtout « Ich komm… ich komme, etc. », comme chavirée. La Jeune fille et la Mort lui donne évidemment loisir de déployer son urgence dramatique et sa science de la couleur, mais Schäfersklagelied est bouleversant dans sa retenue mélancolique. Widerschein, peu souvent chanté, est aussi magnifique.
 
    Mais ce qui rend ce disque Schubert historique, c’est le groupe des 4 lieder tirés du Faust, dont on se demande pourquoi ils ne sont jamais, pour ainsi dire, chantés ensemble en récital. Seefried est évidemment à son affaire au rouet, chantant comme si les mots la brûlaient, naïve et possédée, et son « sein Kuss » est saisissant. La ballade de Thulé est peut-être plus extraordinaire, par ses couleurs, par l’équivoque insondable de son expression qui suggère mille arrière-plans de l’inconscient, et par le génie des inflexions et des silences. Mais ce sont les deux lieder suivants qu’on se réjouit de retrouver. D’une part, la supplication de Marguerite devant la Vierge, qui est un chef-d’œuvre en soi. Qui a dans l’oreille Barbara Bonney pour ce lied suffoquera en entendant d'une part de vrais mots, et d'autre part la douleur qu’exhale Seefried, au bord de la folie dans « ich wein’, ich wein’, ich weine ». C’est extraordinaire.
    Mais le sommet, c’est peut-être la scène de l’église (Szene aus Faust), lied dialogique à 3 personnages (Marguerite, Méphisto, le chœur chantant le Dies Irae) : là éclate le génie de l’interprète, subtile et vraiment démoniaque en Méphisto, bouleversante en Marguerite, et trouvant pour les versets alternés du Dies Irae un ton et des couleurs inoubliables. Comme pour Le Roi des Aulnes, il est impératif pour l’expression qu’un même interprète chante les 3 parties. Pour preuve, l’enregistrement bizarre (Radio de Berlin) laissé par Grümmer avec Fischer-Dieskau et un chœur emphatique.

    Ne serait-ce que pour ces 4 lieder, ce disque est à connaître absolument, mais si possible dans une édition CD officielle !

    Les compléments ne sont pourtant pas indifférents. Les 3 quatuors vocaux de Brahms, très beaux (le premier en particulier), mais au son lointain. Le timbre de Patzak peine certes à se mêler aux autres. La voix de Seefried en 1952 était alors encore juvénile et souple mais déjà dotée de cette éloquence extraordinaire.
    Mais le joyau de ce CD, ce sont les extraits du Requiem de Verdi captés en 1945,
littéralement inouïs, et dont à ma connaissance seuls des extraits ont été publiés çà et là en complément d’intégrales de l’œuvre issues d'autres archives d’après-guerre.
    Dès qu’on entend Seefried et Höngen dans l’Agnus Dei, on est transporté ailleurs, la musique se fait toute suggestion poétique, étrangeté et mystère. L’union des timbres est fascinante, autant que les deux individualités (Höngen a des couleurs inouïes). Ce sens du mystère, je ne l’avais jamais entendu auparavant dans cette séquence.
    Mais alors que dire du Libera me ? Ratiocine qui voudra sur l’italianità, la vocalità, et sur les « moyens » de Seefried. On est d’abord saisi de la splendeur concentrée et tourmentée de la voix en 1945, à l’aigu aussi libre que l'expression, coloré, charnel, mais en fait la beauté vocale s’efface derrière le sentiment d’urgence absolue de cette interprétation. Elle chante comme si sa vie en dépendait. Seefried réussit le prodige d’allier dans son interprétation le caractère éperdu de la supplication et un ton de sibylle : à la fois profondément humaine et au-dessus de la tourbe, comme hors de l’histoire. Vraiment, c’est inouï. La plage « Requiem aeternam » dégage une tendresse et un recueillement qui happent l'auditeur, et quel aigu tenu à la fin. Sans doute Böhm n’est-il pas étranger à la tension et au mystère incroyables qui se dégagent de ce concert. Mais Seefried, bon Dieu… Et vous n’aurez jamais entendu, je pense, une soprane donner ainsi la psalmodie finale « Libera me, Domine… », à la fois murmure et apocalypse. Inoubliable*.


* Une célèbre soprane rivale de Seefried aurait commenté son interprétation dans ce concert en parlant de « catholicisme dégoûtant ». Tout est dit, en un sens.



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Vendredi 25 mai 2007 5 25 /05 /2007 00:41


    Fugitivement réédité en CD en 1995 — en même temps que La Femme sans ombre de Keilberth (avec Borkh, Mödl, Thomas, Fischer-Dieskau) qu'on aimerait aussi retrouver —, revoilà une version de Così fan tutte méconnue mais marquante, contrairement à celle de Leinsdorf récemment rééditée chez Sony, beaucoup plus marginale.

    Enregistré à Berlin en décembre 1962, ce Così presque intégral (ne manque que le duetto de Ferrando et Guglielmo au début de l'acte I et bien sûr, hélas, l'air de Ferrando "Ah, lo veggio") aurait dû logiquement être dirigé par Fricsay, disparu quelques mois plus tôt. Regrets éternels. Mais Jochum est magnifique : on a la couleur somptueuse des Berliner Philarmoniker mais aussi la mobilité, la rapidité souvent, le sens du théâtre. Ceux qui connaissent son Enlèvement avec Wunderlich et Köth (DG) savent quel mozartien extraordinaire Jochum pouvait être. C'est d'abord lui qui procure une délectation considérable à l'écoute de ces disques.

    Tous dans la distribution partagent le souci du style et de la caractérisation. Hélas, pour Irmgard Seefried, il est trop tard, si tant est qu'elle ait jamais possédé l'aisance technique nécessaire à Fiordiligi. La voix est ternie, blessée, le timbre paraît fêlé, elle crie dans l'aigu, paraissant d'ailleurs bénéficier parfois d'une amplification sonore artificielle. Les deux airs sont plus d'une fois éprouvants, mais c'est aussi dans les ensembles que cette voix sonne de façon problématique. Et pourtant… il y a des moments de génie, dans les récitatifs en particulier, il y a des mots, des phrases qu'elle prononce comme personne, et ce qu'on sent de la caractérisation malgré la détresse vocale demeure très attachant, mais ce n'est pas pour toutes les oreilles. On vous aura avertis !
    En Dorabella, Nan Merriman n'est pas indigne de sa légende dans la version Karajan avec Schwarzkopf. C'est somptueux, d'une rondeur et d'une sensualité affirmées, mais c'est aussi trop mûr de sonorité à mon goût, mais quelle classe ! C'est finalement Erika Köth qui,
avec sa voix faussement légère, casse la barraque en Despina. (Comment ça, je suis de parti pris ?) À la fois gamine et sarcastique, hilarante dans les travestis (son notaire est anthologique), d'une intelligence musicale et dramatique de chaque instant, grincements compris. Une incarnation du rôle à redécouvrir.

    Face aux dames, les messieurs affichent plus d'homogénéité et de constance dans l'excellence. Car c'est un des plus beaux trios masculins de Così jamais réunis. Fischer-Dieskau compose un Alfonso cynique, tenace mais aussi badin, sans la hargne étonnante de Bacquier (version Solti), et c'est bien sûr au prix d'un raffinement de chaque instant, sans doute excessif d'autant que son italien buffo est anguleux (prière d'oublier Bruscantini…). Reste une caractérisation étonnante, et une beauté vocale de premier ordre. Il forme avec Köth (sa complice à Berlin depuis longtemps alors) un  couple remarquable.
    Hermann Prey est exemplaire en Guglielmo, comme de bien entendu, mais c'est Ernst Haefliger qui frappe peut-être davantage. Le côté "garçon sérieux" de Ferrando lui sied parfaitement, et il prodigue des trésors de musicalité, de délicatesse, de phrasé, avec cette poésie contemplative si propre à sa voix. Dommage que l'italien soit si germanique et raide, mais un témoignage de très grand mozartien. Si seulement il avait pu avoir Grümmer pour partenaire… L'Opéra de Berlin les avait appariés dans Così en 1955, mais en trouvera-t-on jamais trace ?

    N.B. Réédition en collection très économique, disponible en Allemagne dès le 5 juin prochain (voir le site jpc.de).
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Vendredi 22 juin 2007 5 22 /06 /2007 23:47



    Comment parler des disques Mozart de Clara Haskil ? Concentration, dépouillement, profondeur nocturne, humilité, humanité, ombre de la souffrance tenue en lisière, équilibre souverain de la rigueur rythmique et du cantabile, avec cette manière de suggérer le poids de la musique sans jamais être pesant. La Hongroise Annie Fischer, autre fantastique mozartienne de l'après-guerre, paraîtra d'une noblesse plus altière, moins immédiatement humaine. Cependant, jamais rien de "joli" ni de complaisant chez Haskil. Combien Joao Pirès paraît apprêtée en comparaison…

    Voici réédités, dans un coffret de 6 CD vendu pour 20 euros* (dans cette collection "Éloquence" d'Universal qui n'est pas commercialisée en France
), l'ensemble des Mozart gravés en studio par Haskil pour Philips ou DG : 2 œuvres pour piano solo, une poignée de sonates pour violon et piano avec Arthur Grumiaux, quelques concertos. Une aubaine, dont voici le détail.



¶ Sonates pour piano n° 2 et 10 (en fa majeur)
¶ Variations "Ah, vous dirai-je, Maman" K. 265
¶ Variations sur un menuet de Jean-Pierre Duport K. 573 (chef-d'œuvre !)
¶ Sonates pour violon et piano K. 301, 304, 376, 378, 454, 526
¶ Rondo pour piano et orchestre en la majeur K. 386 (œuvre aimable, sans plus)

Concertos pour piano :
¶ n° 13, dir. B. Paumgarten. Concerto de jeunesse, auquel Haskil donne une densité qui n'altère jamais l'élégance.

¶ n° 20 en ré mineur et n° 24 en ut mineur, avec l'Orchestre Lamoureux dir. par Igor Markévitch. Étonnant d'âpreté autant que de tendresse. Le tranchant de Markévitch seconde admirablement la grandeur absolue de Haskil.

¶ n° 19 et 27, dir. Ferenc Fricsay. Le disque préféré de Haskil elle-même. Il faut dire qu'elle trouve en Fricsay un partenaire d'élection. Ce disque est également proposé par DG dans la collection "The Originals".

¶ n° 9 "Jeunehomme" et 23, dir. Paul Sacher. J'ai grandi avec ce disque sans âge. Le Symphonique de Vienne n'est pas le plus grand orchestre du monde, mais l'esprit de Sacher est parfaitement juste et en phase avec celui de Haskil. La douleur rentrée de l'Adagio du concerto "Jeunehomme" est inoubliable et le n°23, pour lequel Messiaen évoquait des visions d'ossuaire, est donné pour l'éternité.

*
Le coffret peut être commandé sur www.jpc.de pour 20 euros (port en sus), 24 euros après le 15 juillet.
    Un doute quand même : Haskil a aussi gravé le n° 20 en ré mineur avec Fricsay. Peut-être est-ce dans cette version, et non dans celle avec Markévitch qu'il est ici proposé. Le coffret ne paraissant qu'à la fin du moins, c'est à vérifier.


   
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Jeudi 28 juin 2007 4 28 /06 /2007 19:32

Haendel, Orlando (enr. 1963)
Orlando : Janet Baker
Angelica : April Cantelo
Medoro : Pamela Bowden
Dorinda : Heather Harper
Zoroastro : Stanislav Pieczora
The English Chamber Orchestra
Arnold Goldsborough

2 CD Ponto, 2006


    Une photo
en pied de Janet Baker en Orlando trône dans L’Avant-Scène Opéra consacré à cet opéra de Haendel, dont la discographie reste étonnamment pauvre eu égard à la richesse exceptionnelle de l’œuvre. Baker a chanté le rôle en 1964 (elle avait 31 ans) à Birmingham puis en 1966 sur la scène du Sadler’s de Londres, les deux fois en anglais et les deux fois sous la baguette de l’extraordinaire chef qu’était Anthony Lewis (c’est à lui qu’on doit le Sosarme avec Deller et Margaret Ritchie ou la première gravure d’Hippolyte & Aricie, avec Baker en Phèdre). Mais rien ne restait de cette incarnation, pas même une scène de la folie en récital.

    Ponto, qui poursuit la publication d’inédits de Janet Baker (son Oktavian, son Compositeur, son Alceste de Haendel ont récemment suivi celle de Gluck où elle est absolument phénoménale), exhume ici une bande radio de 1963 : l’opéra est chanté en italien, abrégé par la suppression çà et là des da capo. L’absence de l’air de Zoroastro « Tra caligine profonde » est comblée par l’éditeur à l’aide d’un live de Schevingen en 1978, où c’est Henk Smit qui s’y colle. Mais ce qui s’annonce comme une aubaine tourne quand même à la déception, même si on chérira le moindre legs haendelien de Baker.


    Car à ceux qui considèrent que dans l’opéra baroque les chanteurs sont primordiaux on opposera une réfutation éclatante. La direction d’orchestre est ici épouvantable : mollesse, lourdeur, rien d’articulé, rien de contrasté. On a le sentiment que tous les numéros sont donnés au même tempo tiédasse : la folie est précautionneuse, l’air virtuose de Dorinda est pachydermique, « Non potrà dirmi ingrata » est dépourvu de tenue et de sensibilité, mais les airs méditatifs sont constamment grevés par une sorte d’inertie, d’avachissement non moins rédhibitoire. « Verdi piante » est impropre au frémissement. Et les flûtes, déjà disgracieuses dans ce dernier air, flinguent l’effort de Harper pour rendre avec grâce l’air du rossignol.
    Tout sonne scolaire, épais, interminable. Ah, Leppard avait du génie… Que reste-t-il de cette musique ainsi privée de phrasé et de climat, noyée dans ce bitume indifférent ? Quand on pense à l’intelligence, à la musicalité et à la vitalité expressive qu’obtenait à la même époque Anthony Lewis… Il suffit d’ailleurs de comparer cet Orlando pataud et pénible à son Sosarme historique ou à l’Admeto en anglais (Ponto) où Janet Baker, Sheila Armstrong et Maureen Lehane bénéficient d’un soutien orchestral admirable. Hélas, tout ce qui est gold n’est pas d’or.

    Le voudrait-elle, que Janet Baker ne pourrait guère s’extirper de cette bourbe tiède. Car si on jouit de retrouver ce timbre inimitable et sa manière aisée, enveloppante, de couvrir l’étendue de cette tessiture où les falsettistes sombrent plus souvent qu’à leur tour, il n’en reste pas moins que l’interprète, noble certes et mélancolique, paraît encore prudente et même bridée quand on songe à ce qu’elle pourrait donner. Décidément l’orchestre l’empêtre et la gêne : « Non fu gia men forte Alcide » se traîne sans pulsation, « Fammi combattere » piétine de façon ridicule, « Cielo, se tu’l consenti » est corseté, la folie est redoutablement raide (« Ma si, pupille, si »), sans soutien ni dialogue avec la soliste. Le plus convaincant, avec cette folie inégale qui réserve des inflexions magiques (malgré un malencontreux « e l’arso letto »…), reste le surprenant duo où Orlando s’apprête à tuer Angelica et surtout le monologue du sommeil, mais la folie réserve des. Au-delà de ces frustrations, et même si l’italien est affectée de petites scories (già prononcé "djiya", lasciato "lachiyato"), l’autorité mélancolique de Baker, son poids expressif, son imagination intuitive restent irremplaçables.

    April Cantelo, créatrice du rôle d’Helena dans Le Songe d’une nuit d’été de Britten, a au moins laissé un témoignage discographique majeur : Héro dans la première version de Béatrice et Bénédict gravée par le jeune Colin Davis (Oiseau-Lyre, 1963, rééd. Decca), où rayonne le plus prenant nocturne (« Nuit paisible et sereine ») jamais enregistré, Davis n’ayant pas retrouvé cette respiration et cette poésie pour son intégrale Philips avec Eda-Pierre. Elle a également gravé de la musique ancienne dans les années 60, et son Angelica offre une réplique de choix à Baker : voix très présente, charnelle, concentrée, digne, suggestive, bien conduite, mais aussi une expression un peu passe-partout, avec parfois une emphase surannée. L’équivoque essentielle au rôle, son clair-obscur, sa poésie pour tout dire, lui restent un peu étrangers, mais ce rôle est difficile à bien caractériser. Cependant « Verdi piante » (un des airs de Haendel que je trouve les plus émouvants) est magnifiquement chanté. On n’oubliera pas ce que fait Arleen Auger dans l’intégrale Hogwood, à défaut d’avoir entendu Lynne Dawson à Paris lors de la reprise de la production du festival d’Aix.

    De Medoro et de Zoroastro, rien de particulier à dire. En revanche, couronnons une Heather Harper de 33 ans, autre gloire du chant anglais, haendelienne de haut rang et interprète gigantesque (avez-vous déjà entendu sa miss Jessel du Tour d’écrou ?), et qui s’accommode avec esprit et poésie à la fois du carcan impossible de l’orchestre. Quel relief ! La voix, on s’en doute, ne sonne ni soubrette ni nymphe pour un sou, et ce n’est pas plus mal. Une telle intelligence musicale et expressive, cela n’a pas de prix.



    Un document important, vendu pour trois fois rien (12 euros sur Amazon, la moitié chez Caiman), mais répulsif pour découvrir l’œuvre. La discographie reste hélas scandaleusement mince. La version de Hogwood est sur bien des points excellente, en particulier pour la qualité orchestrale (la pertinence théâtrale de la direction est elle sujette à caution, comme l’a souligné Kaminski dans sa Discographie de L’Avant-Scène) et pour l’Angelica d’Arleen Auger (Catherine Robbin reste remarquable en Medoro, Emma Kirkby impeccable musicienne), mais elle a un défaut : l’absence de protagoniste. Car si Bowman a encore des moments splendides, il est aussi évanescent et paresseux (ce dernier défaut s’est comme on sait accentué dans les intégrales Haendel chez Hyperion), et sa folie est exsangue.
    Je ne connais pas la version studio de Christie avec Patricia Bardon : c’est le live aixois que j’écoute de temps à autre, pour la hauteur expressive et la défonce de Palmer dans le rôle-titre. C’était trop grave pour elle (elle le déplorait elle-même, d’ailleurs), mais quel personnage !
    Il existe aussi un live vénitien (Mondo Musica), avec un orchestre sirupeux conduit tant bien que mal par Mackerras. Horne fait du Horne, je déteste ça (je suis allergique à cette chanteuse), mais Cuberli est inoubliable en Angelica, d’un admirable rayonnement érotique. Dommage que cet orchestre soit si piètre, et si rarement ensemble…


Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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