Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 00:56






    Jour de la Saint Nicolas : anniversaire du prince-patron de Joseph Haydn, et par conséquent de la création d’Orlando paladino et de L’Isola disabitata du même, mais encore, aujourd’hui précisément, fête des quatre-vingts ans de Johann Nikolaus comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt, et (que Francesco se le dise) par sa mère, comtesse de Méran et baronne de Brandhoven, descendant de l’archiduc Jean-Baptiste d’Autriche né en 1782. Entendre Nikolaus Harnoncourt dans ses œuvres révèle sans doute un généreux, la hardiesse d’un génie avant les soins du savant ; non qu’il ne soit pas extrêmement réfléchi (il est bien loisible de lui en faire le grief ordinaire), mais qu’il séduise ou qu'il répugne, dans telle ou telle œuvre, à tel ou tel moment, tout dans son geste témoigne d’un esprit individuel, démiurgique si l’on veut, et qui toujours semble affirmer : « je l’ai dit comme mien ». Avec un air d'indépendance, comme un cavalier à l’ancienne mode.

    Et donc comme un danseur, admirable. C’est mon premier souvenir de lui, qui n’était alors qu’un nom sur les somptueux coffrets Telefunken. La radio retransmettait un Messie en direct de Stockholm (vers 1982, c’est celui publié ensuite avec Marjana Lipovsek). J’avais alors dans l’oreille un disque d’extraits que ma mère aimait écouter, dans l’interprétation fameuse de Colin Davis, et je fus d’abord saisi par je ne sais quoi qu’il m’aurait été difficile de définir alors, un mélange de poigne et de méditation, une manière de jouer avec les accents et avec les silences, les couleurs aussi, qui me rendait soudain singulier ce que je croyais familier.
    L’Ouverture était inquiète autant que solennelle, elle professait et elle insinuait, le récitatif initial du ténor forgeait un autre sentiment du temps, l’orchestre semblait soutenir et contempler Werner Hollweg dans ses prophéties ; et puis, quand l’air de ténor s’est achevé, et que j’attendais la suite, c’est-à-dire le chœur « And the glory of the Lord », voilà tout à coup un accord comme un coup de talon, littéralement inculqué, vertical et plein d'élan, d’où l’impulsion première jaillit, c’est-à-dire tout le mouvement et toute l’architecture de ce chœur qui se déployait, chose inouïe pour moi, comme une sorte de danse très noble, gardant le buste très droit, presque fière, mais délicate, toujours avançant mais traversière dans ses dessins. La pulsation inépuisable, mais le geste contenu et le cours énigmatique. Et voilà, donc : l’orchestre, le chœur ainsi conduits par un maître, non par un enfant, organisaient une danse sans nom sur la partition, dansaient la gloire du Seigneur. Et me voilà embarqué.

    Harnoncourt pour moi, ce fut d’abord ça, et non pas l’eau-forte de ces Quatre saisons de Vivaldi qui paraissent tout réinventer, comme si l’aimable tableau de la poésie descriptive pivotait et projetait le visiteur confiant dans l’inconnu, ou l’éblouissait dans une nuit obscure. Harnoncourt peut bien être comme le Dieu qui renverse et aveugle Saül, il peut brandir comme le Très-Haut la verge de courroux (ce boutoir qu’on a tant pu censurer chez lui), il peut transporter l’assemblée dans une vision d’effroi, comme dans un Dies irae de Mozart où il a l’intelligence
d'organiser et de saisir par la stupeur et le chuchotement, autant que par l'airain :






    Dans la salle d’apparat du Musikverein, dorée pour les jours de fête, et où le chœur de l'Opéra de Vienne prononce comme jamais, on dirait qu’il évoque l’Enfer, énergumène impérieux, beau, trop fiévreux pour qu’on le confonde avec le Roi de terrible majesté dont parle le texte liturgique, et cependant son organe presque démoniaque. Cuncta stricte discussurus : qui dira le contraire ? De même il entrouvre les portes de l’Averne dans Castor & Pollux de Rameau, comme nul n’a su le faire. « Harnoncourt prince des ténèbres » titrait le chroniqueur après une Création de Haydn donnée à Paris il y a une dizaine d’années. Et de fait, Harnoncourt n’est pas l’ami des claires fontaines, mais bien plutôt de l’ombre et du silence auxquels seule la musique sait donner corps.

    Splendeurs de l'angoisse. Écoutez donc ce qu'il faisait surgir en juin dernier sur les bords de l'Isola disabitata, justement : c'est Esterhaza recouvert par Füssli. Pourtant, là aussi, on y danse, on y danse. Et quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur la dramaturgie d'Harnoncourt dans les opéras de Mozart, notamment sur le versant Da Ponte, Mozart lui doit quand même une fière chandelle, pour tout le pan Sturm und Drang (quel Thamos ! et quelles symphonies transies !), pour cultiver les pots-à-feu dans toute sa musique sacrée, et pour raviver le blason de l’opera seria, que ce soit au milieu des tombeaux de Lucio Silla ou devant la coupe de poison qui happe Aspasie dans une divagation immobile. Émulation monumentale entre le chef et Yvonne Kenny, qui sait, contrairement à Gruberova, ce que tragédie veut dire.



  


    Un beau démon, mais aussi disais-je un maître de ballet, ou plutôt un prédicateur irrésistible qui n’aurait pas oublié que le mouvement mystérieux de la danse est une des formes de l’éloquence et de la prière. C’est ce que montre un concert filmé à Melk vers 2000 et consacré à des cantates de Bach, au premier chef à la cantate BWV 147, aussi bien pour son choral litanique que pour le chœur d’entrée : Herz und Mund und Tat und Leben ; le cœur et la bouche et l’acte et la vie… et l’esprit. « Ja, der Geist spricht » : l’esprit parle, et danse, et sourit. Voyez :








    Dans ce même concert, il y a aussi le Magnificat. Au cours de l’air de soprano « Quia respexit humilitatem », le chœur fait irruption pour s’emparer des derniers mots et clore le verset : omnes generationes, répété, multiplié, inextinguible. « C'est pourquoi tous les âges me diront bienheureuse ». Chez tant d’interprètes, cette irruption prend la forme d’une jubilation cataclysmique. Rien de tel ici, plutôt l'élévation d’un mystère, mystère glorieux (béatitude éternelle de la Vierge) mais sur fond de mystère douloureux (le consentement au sacrifice). Par sa manière de jouer, à tous les sens du mot, ce chœur déferlant, Harnoncourt semble suggérer, en accord avec la puissance ambivalente de la musique, que la Nativité n’est jamais que le prélude de la Passion, son antichambre.






    En définitive, c’est d’abord cela que je retiens d’Harnoncourt : moins un volontarisme assumé de l’interprétation, qui peut aller de pair avec un parti-pris de sursignifier, et qui conduit parfois à des choses bien étranges (son enregistrement du Paradis et la Péri de Schumann, si audiblement ennemi du flux vital, me laisse perplexe), qu’un sens de l'imagination qui est aussi bien théâtral que spirituel. Et même hors du rite renouvelé de la danse. Ce qu’il a pu laisser de Schubert est plus d’une fois incomparable, essentiel (mot galvaudé mais tant pis) jusque dans l’hétérodoxe. Le disque où il dirige la Messe en mi bémol de Schubert D. 950 est une merveille, et un abîme, mais ce qui suit, le Chant des Esprits au-dessus des eaux, d'après Goethe (version inédite au disque à ma connaissance), confirme également parmi ses titres celui de poète.







Des Menschen Seele

    L’âme de l’homme
Gleicht dem Wasser :
    Est semblable à l’eau :
Vom Himmel kommt es,
    Elle vient du ciel,
Zum Himmel steigt es,
    Elle monte au ciel,
Und wieder nieder
    Et de nouveau
Zur Erde muß es,
    il faut redescendre vers la terre,
Ewig wechselnd.
    Alternance éternelle.

Strömt von der hohen,
    Il jaillit des hauteurs
Steilen Felswand
    de la falaise abrupte
Der reine Strahl,
    un écoulement d’eau pure,
Dann stäubt er lieblich
    Et puis il poudroie, séduisant,
In Wolkenwellen
    en nuages ondoyants
Zum glatten Fels,
    sur le rocher lisse,
Und leicht empfangen
    et de là, reçu avec légèreté,
Wallt er verschleiernd,
    il descend environné de ses voiles,
Leisrauschend
    enveloppé d’un doux murmure,
Zur Tiefe nieder.
    Vers les profondeurs.

Ragen Klippen
    S’il rencontre des obstacle rocheux
Dem Sturz entgegen,
    dans sa chute,
Schäumt er unmutig
    il écume avec colère
Stufenweise
    et par degrés
Zum Abgrund.
    il descend vers l’abîme.
Im flachen Bette
    Dans un lit horizontal
Schleicht er das Wiesental hin,
    il serpente à travers les prairies,
Und in dem glatten See
    Et sur la surface du lac
Weiden ihr Antlitz
    toutes les étoiles
Alle Gestirne.
    contentent leur face.

Wind ist der Welle

    Le vent est pour la vague
Lieblicher Buhler ;
    Un aimable soupirant ;
Wind mischt vom Grund aus
    le vent creuse et mélange
Schäumende Wogen.
    les flots écumants.

Seele des Menschen,
    Âme de l’homme,
Wie gleichst du dem Wasser !
    si semblable à l’eau !
Schicksal des Menschen,
    Destin de l’homme,
Wie gleichst du dem Wind !
    si semblable au vent !



    Une dernière vidéo : entretien avec Harnoncourt à l'occasion d'un récent concert Mendelssohn aux Pays-Bas, avec le Psaume 42 (Wie der Hirsch schreit) dont on n'a ici que des miettes, hélas. Le chef souligne combien jusqu'à aujourd'hui la grandeur et la profondeur de Mendelssohn sont sous-estimées, dissimulées par une image fallacieuse de musique aimablement superficielle. C'est non seulement qu'il a pâti de la doxa wagnérienne mais qu'il était toujours suspect pour un génie romantique d'être issu d'une famille riche et brillante.







    N.B. Sur Harnoncourt, sa carrière, son art, ses disques marquants, on peut réécouter pour quelques semaines une série diffusée par France Musique les jours passés (Grandes Figures, 30 nov. - 4 déc.), et qui offre un bon panorama, avec plusieurs témoignages particulièrement extraordinaires, comme l'Aria de la Suite en ré de Bach, où on n'attend pas Harnoncourt, et qui est bouleversante. Plus de détails ICI.

    P.S. Et encore une addition à la célébration : Harnoncourt dans Alexander's Feast, c'est à la page suivante.





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Jeudi 3 décembre 2009 4 03 /12 /2009 01:32


J'aurais dû dire enfin quelque chose des quintettes à cordes de Mendelssohn, ou du récent disque Duphly d'Elisabeth Joyé, ou d'Alexander Balus, ou de Meine Rose de Schumann par Erika Köth. J'aurais pu aussi, dans un moment de fureur, parler de Claudine Ansermet dans des airs de cour de Guédron, et de ce disque Kapsberger enregistré naguère par Rolf Lislevand.

Mais comme Elisabeth à Fontainebleau, je suis fatigué. A marché, a beaucoup marché.
Alors finalement, ce sera ça, ô ma lie immortelle !





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Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /2009 01:32





Avertissement :
        Cette nouvelle page s'inscrit dans le plan de lutte contre l'impatronisation de Hildegard Knef et des Mystères de l'Ouest sur ce blog.


    L'Université de Salzbourg fut fondée par les Bénédictins en 1622, et jusqu'en 1778 au moins des festivités proposaient en fin d'année scolaire un spectacle théâtral. Dans les années 1760, l'usage était, à l'exemple de la pratique des collèges jésuites, de faire jouer par les élèves une tragédie en latin sur laquelle se greffait une pièce de théâtre lyrique, également chantée par des élèves. C'est sur un principe analogue qu'avait été créée au collège Louis-le-Grand de Paris la tragédie en musique de Marc-Antoine Charpentier David & Jonathas, conçue pour s'insérer comme intermède dans une tragédie latine sur le même sujet. Et de même que chez les jésuites, le texte des œuvres dramatiques était dû aux Pères chargés d'ailleurs des activités d'enseignement. Plus exactement, ce théâtre scolaire des Bénédictins de Salzbourg concernait les élèves du lycée rattaché à l'institution de l'Université.

    Le 13 mai 1767 fut ainsi représenté dans la Grande salle de l'Université un intermède chanté, en latin, sur le sujet d'Apollon et Hyacinthe, tiré des Métamorphoses d'Ovide, et destiné à orner la représentation de la tragédie latine La Clémence de Crésus. Dans les deux cas, le texte était procuré par le P. Rufin Widl. Quelques années plus tôt, d'ailleurs, le sujet de la tragédie latine avait été Idoménée Roi de Crète (Idomeneus Rex Cretensium, sur des vers de Marian Wimmer). La musique de l'intermède de 1767 était l'œuvre du jeune Mozart, alors âgé de 11 ans, et qui quelques semaines plus tôt avait déjà contribué à la mise en musique d'une moralité allégorique, en allemand cette fois, Le Devoir du Premier Commandement (Die Schuldigkeit des ersten Gebotes), donnée au palais archiépiscopal.

    Pour ce qui est d'Apollo & Hyacinthus, les rôles étaient confiés à des élèves dont l'identité est documentée par le programme de la représentation, y compris bien sûr pour les parties aiguë : Apollon est distribué à une voix d'alto, le jeune Hyacinthe dont il s'éprend avant de le tuer gauchement est écrit pour soprano, de même que sa sœur Melia, leur père le roi Œbalus étant incarné par un ténor selon les habitudes de l'opera seria contemporain. Car le librettiste, sans doute appliqué à faire un peu diversion dans ce sujet équivoque, et pourtant de tradition dans le théâtre de collège du XVIIIe siècle, a cru bon de mêler aux personnages hérités d'Ovide une jeune princesse promise à Apollon : Melia. C'était reculer pour mieux sauter, si on peut dire, dans la mesure où cela ajoute un gentil travesti à l'histoire. Mais ces gens-là ne raisonnaient pas comme nous (?). On rappellera cependant que lorsque la première version intégrale de l'œuvre, conforme à l'original, fut publiée en 1982 sous la direction de Leopold Hager (DG), l'enregistrement fut chroniqué dans Diapason par Dominique Fernandez, avec l'enthousiasme qu'on imagine.

    Mais parlons de la fille. La princesse Melia, dont le rôle fut créé par le jeune Felix Fuchs (sans doute aussi adroit qu'heureux, qualités toujours utiles), se voit attribuer une importance considérable dans l'œuvre. Elle chante en effet un superbe duo avec son père après la mort d'Hyacinthe (« Natus cadit »), déploration aérienne, gracieuse autant que pénétrante, étrange musique de zéphyrs. Mais auparavant elle chante un duetto véhément avec Apollon, mais aussi le seul air vraiment brillant de l'œuvre, et dont l'écriture laisse supposer que certains élèves ne montaient pas sur la scène sans biscuit.

    Voici le texte de cet air euphorique de Melia, qui se proclame déjà diva à la seule pensée de s'unir à Apollon (mais cet air a pour le moment échappé aux appétits de Renée Fleming) :

    Laetari, jocari,
    fruique divinis honoribus stat,
    dum Hymen optimus
    taedis et floribus
    grata beata
    conubia jungit et gaudia dat.

    Jam diva vocabor,
    si Numen amabo ;
    per astra vagabor
    et nubes calcabo :
    et urbes, et regna devoveant se,
    et Fauni adorent et Satyri me.


    La joie, les jeux,
    la jouissance d'honnneurs divins, tel est mon lot,
    pourvu que l'Hymen souverain,
    avec ses flambeaux et ses guirlandes,
    forme des nœuds fortunés, désirables,
    et dispense le bonheur.

    Alors on m'appellera déesse,
    s'il est vrai que j'aime un dieu ;
    je me promènerai parmi les astres,
    et je poserai le pied sur les nuées :
    et les cités et les royaumes me révèreront,
    et les Faunes et les Satyres m'adoreront.


    En 1990, un nouvel enregistrement discographique distribuait la partie de Melia à Christian Fliegner, qui en a laissé une interprétation très étonnante, récemment évoquée dans une émission radiophonique qui débattait du mystère des voix masculines aiguës (castrées ou pas), qui est presque aussi grand, semble-t-il, que celui de la foi. Voici donc le jeune Fliegner, souverain au-dessus de la tourbe d'un orchestre abandonné d'Apollon. Et pour faire le pendant, voici à la suite l'interprétation d'Arleen Auger dans la version dirigée par Hager. Vous déciderez, s'il le faut, lequel s'attire le mieux les ris et les jeux.












    Un dernier mot : cet air de Melia, séduisant dans sa vanité, n'est pas fait pour hanter la mémoire. Cependant Apollo & Hyacinthus, dans ses meilleurs moments (exceptons-en un Apollon singulièrement plat), baigne dans une lumière arcadienne vraiment touchante. Comme tel, cet opéra n'a pas à rougir devant des œuvres tardives, comme ce Songe de Scipion, si inégal, même s'il est plus brillant.




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Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /2009 01:20
















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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 17:23






Haendel, Berenice regina d’Egitto (1737)
Livret d’après Antonio Salvi
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 21 novembre 2009

Bérénice, reine d’Égypte : Klara Ek, soprano
Alexandre, fils de Ptolémée : Ingela Bohlin, soprano
Fabius, ambassadeur de Sylla : Cyril Auvity, ténor
Démétrius, prince de Macédoine : Franco Fagioli, contre-ténor
Séléné, sœur de Bérénice : Romina Basso, mezzo
Arsace, prince vassal : Mary-Ellen Nesi, mezzo
Aristobule, capitaine et confident de Bérénice : Vito Priante, basse

Il Complesso Barocco
Elisabeth Blumenstock, premier violon
Direction : Alan Curtis



    Dernier opéra composé par Haendel pour Covent-Garden, Berenice a mauvaise réputation. Hormis un unique enregistrement discographique dans la série laborieuse gravée aux Amériques par Rudolph Palmer, on n’en connaissait ordinairement, du moins jadis, que le Menuet déboîté de l’Ouverture, et si l’air de fureur de Démétrius a été enregistré avec indolence par Gloria Banditelli (récital Haendel avec Sandrine Piau chez Opus 111), c’est à peu près au seul air de basse « Si, tra i ceppi » que Berenice devait sa pauvre survie : il figure dans des récitals fameux de Fischer-Dieskau, Souzay, Terfel ou Kipnis. D’ailleurs l’air chanté par Vito Priante lors du concert ne correspondait pas au souvenir que j’en gardais, et pourtant je doute qu’il y ait une version alternative.
    Bref, il faut reconnaître qu’en plaçant l’entracte au milieu de l’acte II, après l’air de fureur cité, Curtis a un peu masqué le fait que l’acte III fléchit singulièrement : la faute peut-être à l’adaptation de l’ancien livret de Salvi (je suis incapable d’en juger) mais d’abord à la musique, qui accuse une certaine baisse de tension, malgré l’air brillant de la Fortune, brillant mais plein de suspensions, où la voix de la reine dialogue avec le hautbois dans un esprit assez proche de ce qu’on pouvait entendre plus tôt dans les oratorios romains. Cet air, du reste, on le reconnaît immédiatement quand on a en mémoire le Pasticcio combiné par Malgoire et Martinoty en 1985, où on voyait à l’écran une jeune dame aux yeux bandés faisant l’équilibriste sur une grosse boule : cqfd.

    Et pourtant, inégal comme il peut l’être, avec un livret piètre en plus d'un endroit, cet opéra recèle des beautés véritables, qui assurent le plaisir de la soirée. Une fois qu’on aura dit combien le rôle d’Arsace, marginal dans le livret, reste d’une constante banalité musicale en regard des autres rôles, et que le castrat Gioacchino Conti (dit il Gizziello) ne semble pas avoir été un foudre de guerre étant donné la relative fadeur de la partie d’Alexandre (mais l’interprète est peut-être responsable de cette impression), on est frappé par la séduction du premier air de Fabius, évocation métaphorique du vol de l’abeille, ou par l’intérêt de ce que chante Démétrius, mais avant tout par le couple formé par Bérénice et sa sœur, soprano et mezzo, incarnées il est vrai par les reines de ce concert. Dès le premier air, confié à la protagoniste, le grand Haendel est là, dans cette rencontre de l’élégance et de la surprise, et surtout avec un art admirable de caractériser aussitôt un personnage dont la majesté fière expose un sentiment bien plus subtil que le schématisme sec du texte.

    Le rôle-titre fut écrit pour le soprano vedette Anna Strada del Pò, et on se dit que décidément quand elle chantait Josabeth dans Athalia en 1733 elle pouvait en effet tenir la dragée haute à la protagoniste, s’il est vrai que Bérénice sollicite à la fois brillant, relief et autorité. Cette Bérénice égyptienne, c’était la Suédoise Klara Ek. Je l’avais découverte la saison passée dans le splendide Tolomeo ed Alessandro de Domenico Scarlatti, dont le livret est autrement consistant et cohérent que le remake Tolomeo réalisé pour Haendel, ce qui rendait d’ailleurs le rôle de Seleuce bien plus varié et prenant, quelles que soient les grandes vertus musicales de la partie haendelienne. On retrouvait donc Ek, avec ce même air de ressemblance sur le visage avec la jeune Birgit Nilsson, et cette manière « vieille cour » de saluer. On retrouvait surtout une voix égale, aisée, élégante, brillante, avec suffisamment de caractère mais aussi de rondeur. C’est d’ailleurs cette rondeur et un raffinement sonore supérieur qui la distingueraient par exemple du soprano d’Isabel Bayrakdarian, qui avait chanté avec superbe la Cléopâtre de Hasse sur cette même scène sous la direction de Jacobs, et que le timbre de Klara Ek évoque parfois. La voix de la Suédoise est sans doute moins saisissante, mais dispose d’une conduite pour ainsi dire mozartienne du chant, constamment plastique, et de toute façon d’une économie remarquable de la finesse et de la véhémence, sans cesse attentive au texte, dès le moindre récitatif. Il n’y a guère que l’air de la Fortune, peut-être, qui m’ait un peu laissé sur ma faim, faute d’une imagination expressive assez soutenue dans les réitérations sur toute l’étendue de l’air, mais c’était assurément de haut vol.

    Ma ecco la sorella. Romina Basso trouvait là sans doute un cadre plus approprié que la Judith de Vivaldi pour déployer son show maniériste. Je dis cela sans raillerie, car elle m’a subjugué, et je suis au bord de l’addiction dès qu'elle entame un récitatif en levant lentement sa main vers son visage, avec le poignet artistement cassé. L’art chez elle ne cache pas l’art, Dieu sait, mais il est impérieux, et l’interprète emplit le moindre mot, la moindre phrase, avec une densité et une intensité admirables, malgré l’abus prévisible du soulignement des appoggiatures par la note inférieure. Mais enfin ce style s’impose. Un seul exemple, à la fin de la scène 5 de l’acte III (son air est coupé, entre autres suppressions observables à partir du livret fourni avec le programme), elle quitte Arsace en disant : « Dalle catene / sciogli Demetrio, e tua sara Selene ». Le ralentissement du débit sur les quatre derniers mots, l’assombrissement du timbre, le regard aussi, tout suggère magnifiquement la réticence au sein de l’abandon. Exemplaire, comme la manière variée à l’infini de détacher « dov’è ? » dans son air conclusif de l’acte II. Air jouissif au demeurant, étonnamment proche dans son matériau initial de l’air d’Agrippina « Ogni vento », sans l’effet d’entraînement  de ce dernier, mais aussi avec plus de subtilités rythmiques. À vrai dire, tout ce que chante Séléné est constamment beau, même l’air de l’acte III construit sur le cliché de la tourterelle malheureuse, et qui est tout sauf une roucoulade de plus, régi qu’il est par l’ étrangeté et le mystère d’une écriture assez en retrait, et où la personnalité vocale de Basso fait merveille.




    Si Romina Basso présente toujours à mes yeux quelque chose d’Ida Galli, en plus épanoui, Ingela Bohlin m’a fait pas mal penser à Nico, pour rester dans La Dolce Vita et les imbroglios d'aristocrates. Beauté lisse, mais aussi pâle. Je gardais du reste le souvenir, dans le DVD du Mitridate de Salzbourg, d’une voix dotée de plus de relief. Sur la scène des Champs-Élysées, elle m’a paru d’une distinction parfaite, mais assez distante, un peu terne même, avec une personnalité fuyante. À l’acte II, « La bella mano » manquait de variété, restait une joliesse indéniable, mais à l’acte III l’ennui menace dans « In questa sola [mano ancora !] », déparé il est vrai par la platitude de l’orchestre (ce violoncelle…). Des comparses, marginalisés par la partition, il y a peu à dire. Mary-Ellen Nesi ne laisse aucun souvenir, Vito Priante laisse plutôt celui d’un mordant et d’un éclat dispensés parfois au détriment du poli et de la ligne. Pour Cyril Auvity, c’est plus compliqué. L’air de l’abeille à l’acte I (« Vedi l’ape che ingegnosa ») est très soigné, cultivé avec une poésie évidente, et installe le charme espéré. Le reste est plus incertain, à commencer par un italien plat. L’émission semble parfois forcée, et la texture convient sans doute davantage à la musique française. En tout cas la voix reste audiblement fragile : c’était là son charme, avec sa clarté et sa jeunesse, dans le Télémaque de Monteverdi qui l’avait révélé à Aix. Mais je serais curieux de savoir comment il a pu venir à bout de Don Ottavio, qu’il a chanté sur scène à Montpellier.

    Reste le cas de Franco Fagioli. Si l’on peut juger de la personnalité d’un artiste par sa performance, Fagioli doit être un grand inquiet, du genre, une fois rentré dans sa chambre d’hôtel, à vérifier quinze fois que la porte est bien fermée. Car le chanteur n’est jamais en repos, un geste toutes les cinq secondes, ou à peu près, triturant le pupitre, les mains toujours mobiles, se retournant vers l’orchestre, etc. J’avoue du reste que quand les chanteurs sont entrés en scène, comme je n’avais plus bien la distribution en mémoire, je l’ai injustement identifié à un confident, à un second Aristobule. Eh non, c’est le prince de Macédoine qui s’avance, sans excès de dignité, sa faconde agitée évoquant plutôt le coup de feu dans une trattoria. Et à propos de macédoine, c’est peu dire que ce chant vite grimaçant, avec des contorsions invraisemblables de la bouche et une manière de vocaliser pour le moins bizarre, peut déranger par ce déluge d’éléments composites. Pourtant, ce qu’on entend fait grande impression, que ces gesticulations inlassables ne sauraient ternir. Celui qui entre d’abord comme un petit bonhomme gauche et agité est de ceux qui mouillent leur chemise, et cette générosité (car c’est en définitive le cas) s’entend d’abord dans une voix extraordinairement sonore pour ce type de voix, large même, avec des graves impérieux, du corps, et un aigu spectaculairement aisé, héroïque, beau. Comme de surcroît l’interprète prend des risques, il procure un monologue de l’acte II (accompagnato puis air de fureur) qui suscite de bout en bout intérêt et étonnement, et tire le maximum d’un moment qui ne témoigne pas non plus de la plus haute inspiration de Haendel. Trafiqué dans le détail, la voix de Fagioli s’impose alors par un ascendant inversement proportionnel aux mouvements du corps. Le beau duo avec Bérénice qui ferme l’acte I le montrait du reste beau musicien, et les timbres de Fagioli et d’Ek s’enlaçaient aimablement. 

    Un mot de l’orchestre, et de son chef aux gestes si particuliers, et dont on doute parfois qu’ils puissent imprimer une direction véritable. Plus de soin que d’éloquence, comme il est habituel. Il Complesso Barocco était pourtant dans un beau soir, sans doute grâce au premier violon, qui n’était pas la même instrumentiste que pour l’opéra de Scarlatti la saison dernière. Audiblement, Elisabeth Blumenstock menait le pupitre des violons avec une tension et une rigueur salutaires, dont témoignaient ses propres figures dans l’air de la tourterelle (sauf erreur). Malheureusement, les cordes graves, violoncelles au premier chef, étaient d’une lourdeur sensible, déséquilibrant d’autant plus l’ensemble que leurs phrases étaient souvent plus assénées que phrasées, quoique articulées d’ailleurs. Les jeux de dialogue ou d’irrégularité rythmique entre les parties en auront souffert, et donc la poésie plus d’une fois, dès l’air de l’abeille. Reconnaissance cependant à Alan Curtis, pour permettre dans le sillage de ces concerts un enregistrement plus digne de Berenice, à paraître en 2010 chez Virgin.

Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 00:33


Avertissement :
Dans ce qui suit, je ne vais pas sur les brisées de Francesco, et Francesco ne m'a pas mordu. Je ne cherche qu'à me soulager, comme disait la Religieuse portugaise, je veux dire, à soulager ma conscience.
Merci de votre compréhension.







   Chantons sous la pluie, pour commencer, avec la même chanson dans trois états différents :


    1) Ich steh im Regen :
    chanson interprétée par Zarah Leander en 1937 pour le film Zu neuen Ufern (Vers de nouveaux rivages)






    2) Il pleut sans trêve :
    la même, en français pour la V.F. du même film, répondant désormais au titre plus excitant de Paramatta, bagne de femmes (Remarquez que s'il pleut longtemps elles seront toutes trempées !)






    3) Jag star i regnet :
    la même, en suédois, reprise par la créatrice en 1960 pour la TV






    Donc elle chante sous la pluie, mais ça ne donne nullement envie de danser, plutôt de s'étendre sur un divan et de fumer en regardant au plafond ou bien le ciel par-dessus le toit. La chanson est d'ailleurs assez typique de cette capacité de nostalgie d'une partie du vaste répertoire de Zarah Leander, née suédoise en 1907, connue pour être devenue la star du cinéma allemand après l'exil de Marlene Dietrich, connue aussi pour ses dêmélés avec Goebbels et ses affinités indépendantes (pour aller vite). UFA oblige, sa renommée s'imposa dans la France occupée, mais elle était déjà admirée avant-guerre, par exemple en raison du succès de La Habanera de Douglas Sirk. Après le bombardement de sa maison berlinoise, elle retourna en Suède, où sa personnalité fut longtemps controversée. La Scandaleuse de Berlin, c'était elle, même si elle n'adhéra jamais au parti nazi et ne prit pas de position politique publique, sa situation était objectivement très équivoque. Une de ses chansons, Davon geht die Welt nicht unter (Le monde n'en mourra pas), était du reste un tube dans les armées du Reich. Et la chanson qu'on entend dans Les Damnés de Visconti, au moment du mariage sinistre de Bogarde et Thulin, c'est aussi un de ses tubes : Nachts in das Telefon.

    Contrairement à Dietrich, elle avait, comme on dit, une voix, et ses débuts furent à la fois au cabaret et dans l'opérette : elle triompha dès 1929 dans La Veuve joyeuse à Stockholm, et Lehar aurait (dit-on) accepté de transposer pour elle le rôle-titre vers le grave (je n'ai pas vérifié). Au cours des années 30, elle gagne Vienne où elle interprète Axel an der Himmelstür de Benatzky, dont Myto vient de publier un enregistrement du début des années 50, toujours avec elle. C'est de cette œuvre qu'est extrait le superbe Gebundene Händen. Leander tourna surtout une longue série de films "musicaux" selon l'habitude de l'époque, l'insertion de parties chantées étant favorisées par la récurrence, parmi ses rôles mélodramatiques de femme magistralement perdue, de personnages de cantatrice ou d'artiste de music-hall. Elle joua aussi le grand amour de Tchaïkowski : c'est dire si elle n'avait peur de rien.




    Dans Der Weg ins Freie (Le Chemin de la liberté) en 1941, elle incarne une star de l'Opéra de Vienne, tiraillée entre l'appel mondain de sa carrière et la tentation d'un bonheur idyllique sur les terres d'un hobereau des marches (joué par Hans Stüwe, également requis pour Tchaïkowski). Victime de l'inévitable traître cauteleux, et des événements politiques, elle se laisse passer pour morte et  s'enfuit sous un faux nom en Italie, où on la retrouve chantant Maddalena de Rigoletto… avec un ténor invité qui la reconnaît pendant le quatuor. Auparavant on la voyait créer à Vienne une Sémiramis improbable, sur une musique de simili-Goldmark. Elle mourait d'emblée sur scène, bien évidemment. Huhuhu. Mais ce n'est rien en comparaison de sa mort véritable et immobile à la fin. Ah, le bonheur était si proche…

    Le premier film dans lequel je l'ai vue, c'était Heimat (titre français : Magda). Cette fois, une fameuse alto fait halte dans une petite principauté allemande pour chanter l'Orphée de Gluck au théâtre (« Ach, ich habe sie verloren… », vous voyez l'allusion…) et la Passion selon saint Matthieu à la cathédrale. Or nul ne sait qu'elle revient en fait dans sa ville natale, qu'elle dut quitter autrefois, fille-mère engrossée par l'inévitable traître libidineux et haut placé, et qu'elle doit régler quelques comptes. Son père vit toujours, et vous imaginez le pardon final, avec effusions sur l'enfant du péché. Et en avant pour les airs de pénitence de la Passion de Bach, chantés les yeux humides. Le film oppose du reste l'univers bismarckien, pudibond, incarné par des duègnes parmi lesquelles la tante de Magda, poétesse sentimentale de son état, et la liberté d'allure que partagent l'artiste et le prince. Ainsi dans cet extrait :






    Cependant la coquetterie conquérante n'est que le masque posé sur la plaie toujours béante. (C'est beau, hein ? mais c'est une phrase que j'ai beaucoup travaillée). Elle pourrait chanter aussi Amfortas, ce serait assez dans sa tessiture, surtout après la guerre. Tenez, voici le remake de la chanson de Magda en 1966. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas de Ma Sorcière bien-aimée (quoique…).





     Le come-back de Leander fut évidemment malaisé après la guerre. Elle y parvint pourtant, y compris en Allemagne où elle se produisit dans des comédies musicales encore à la fin des années 60. Pas vraiment une descente aux enfers, mais au moins à la cave. L'assise grave de sa voix avait tournée alors carrément au ténor, ou baryténor, et bien fin qui, à la seule écoute, dirait qu'il entend une voix de femme dans cette reprise de Wonderland by night  (con la tromba) :





    De la même époque, une espèce d'air du catalogue pour marins est plus redoutable encore. Et en 1977 elle poussait encore la chansonnette à la télévision suédoise en compagnie de Birgit Nilsson, qui ne craignait pas les marins non plus. Ne demandez pas laquelle des deux coiffe l'autre au poteau viriloïde :





    Oui, je sais…


   On gardera plutôt le souvenir de son grave caressant dans Ich hab vielleicht noch nie geliebt (1937), de la fantaisie élégante de Stockholm blir Stockholm (1930), de son tact dans Du darfst mir nie mehr rote Rosen schenken, ou du contrôle élastique de Merci, mon ami (c'est Paulette Poupard – oui oui, je sais… – qui en chanta la V.F.). On se tournera donc vers une anthologie délectable (1930-1941) parue dans la collection irremplacée Chansophone. Mais se méfier des nombreuses compilations au catalogue allemand, certaines sont dans un son atroce, ou bien ne retiennent que des remakes tardifs avec des orchestres en confiture.








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Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 22:23




    Il était question l'autre jour de la manière dont les opéras de Gluck sont vite grimés en machin lourdingue faute d'un style convenablement déssiné. Mais que dire de la Médée de Cherubini, plus vulnérable encore à un grossissement fatal, sinon que la retransmission ce soir d'une représentation donnée à Nancy il y a peu présentait surtout de cet opéra, donné dans l'adaptation italienne ordinaire, une image ennuyeuse, et même odieuse ?

    Sans doute l'Opéra de Lorraine fait au mieux avec ses moyens, et du reste le Jason était séduisant, malgré un style parfois flottant. Du rôle ingrat de Glauce, on n'aura pas eu la grâce angoissée qu'on espère, et qu'on a de fait rarement au théâtre. Quant à la protagoniste, elle se rangeait sans peine dans la catégorie de la voix grasse en manque de noblesse, faisant des nuances au petit bonheur et dont les velléités d'insinuation se résolvaient en grincements ou ricanements qui feraient bien l'affaire d'une Sorcière de Hänsel et Gretel. Dès les premiers mots de l'entrée, où l'interprète semble empêtrée dans le matériau et l'effet immédiat, on se dit que c'est assez mal engagé, et le suite sera hélas au diapason. L'affrontement avec Créon au second acte en devient quasiment grotesque. Allô, les Enfers ? C'est pour une réclamation. On avait commandé une Tisiphone, et vous nous avez envoyé une mégère de la halle.

    Comme de juste, ça criait un peu çà et là, mais c'est sans compter qu'il existe aussi un art du cri, et que là le glapissement n'échappait pas à cette sorte de débraillé général, transformant la déclamation (c'est-à-dire le rôle) en coulée gélatineuse, avec des alanguissements et des points d'orgue en veux-tu en voilà. Privé de nerf, de rigueur, de netteté du style ou la phrase, bref de « dessein », le personnage devient importun, ou oisif, et l'opéra interminable. Reste la sonorité, pas bien séduisante pour moi. Il y a des voix qui ne disent rien, décidément. Du reste, l'interprète accommode parfois la partition à sa mode, par exemple pour la dernière phrase où le « t'aspetta » n'est pas attaqué d'emblée sur la même note (périlleuse) pour les deux premières syllabes. Peut-être que l'interprète compensait cette trivialité vocale par une présence théâtrale supérieure, mais la première fait un peu douter de la seconde.

    Mais il serait injuste d'accabler la protagoniste sans mettre en cause la direction du chef. Il est ordinaire aujourd'hui de dauber sur Evelino Pidò, mais son sens de cette musique n'en est que plus frappant quand on essuie comme ce soir un orchestre à l'éclat avachi, qui semble se remuer avec peine, même s'il ne passe pas inaperçu. Là aussi il manquait la tension, le sens de la grandeur, quelque chose d'aigu et de concentré qui sauverait la musique du bouillon ou du fusain. Que reste-t-il de la comparution de Médée devant Créon ainsi gâchée à la truelle, avec des chœurs patauds ?

    On se demande aussi pour quelle raison l'imposant prélude de l'acte III où se déchaîne un orage, s'est trouvé réduit à ses premières minutes (ce n'était apparemment pas un errement de montage*). Et on se demande enfin ce que devenait,
dans cette reprise du spectacle réglé naguère par Yannis Kokkos, la pantomime finale de Médée où Antonacci partait pour les Enfers en gravissant des degrés dans la hauteur. Car l'orchestre a joué en guise de postlude la version abrégée qu'on entend par exemple dans l'intégrale de studio de Callas, mais non le postlude prévu par Cherubini, assez développé pour donner le temps à la ville de s'embraser et d'offrir une vision d'apocalypse (c'est ce qu'indique le livret d'origine). À défaut de Médée donc, un simulacre incertain.




* P.S. Eh si : voir les commentaires


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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /2009 15:10




Elisabeth Söderström

(1927-2009)



    Un documentaire anglais lui avait été consacré (on peut le voir sur Youtube) qui s’intitulait La Voix humaine, et l’humanité est en effet ce qui émanait de son chant comme de sa personne, si parfaitement étrangers à la pose, si cultivés pourtant. Mais on s’approcherait peut-être encore plus de ce que fut Elisabeth Söderström en considérant le titre de son autobiographie, parue en Angleterre en 1979 : In my own key. Dans un entretien télévisé, elle a pu revendiquer une carrière en « misch masch », sur des fronts divers. Quel soprano, et même quelle cantatrice de cette envergure, se sera ainsi imposée en marge des voies cent fois balisées du répertoire ?
    On citera certes sa Comtesse des Noces (l’intégrale dirigée par Klemperer, avec Bacquier, Grist et Berganza, est inaccessible depuis longtemps) ou ses interprétations du Rosenkavalier, Oktavian avec Crespin à Glyndebourne, la Maréchale ensuite (et encore au Palais Garnier à la fin des années 80 avec Trudeliese Schmidt), et beaucoup plus tôt Sophie. Mais en vérité la grandeur de Söderström excédait ce profil : elle ne fut à proprement parler ni une mozartienne ni une straussienne, et son timbre même, extraordinairement singulier, l’exceptait de toute filiation viennoise et même d’une certaine idée convenue du charme vocal qui s’attache à ce répertoire. Voix bizarre, comme Söderström le disait d’elle-même avec une franchise adorable. Séduisante comme elle était, dans son étrangeté, dans sa chair, dans ses couleurs, cette voix offrait le frémissement même de l’intelligence, dans sa générosité, dans son mystère enfin.






    Sa discographie témoigne d’une excellence dans la curiosité et l’éclectisme qui reste, il faut bien le reconnaître, à peu près sans exemple. Son souvenir reste attaché à la superbe série des opéras de Janacek gravés par Mackerras, et d’abord à son Emilia Marty de L’Affaire Makropoulos, qui dispenserait quasiment de toute autre, et qu’elle a défendue aussi à la scène (photo ci-dessus). Mais que dire de son Néron dans Le Couronnement de Poppée pionnier d’Harnoncourt en 1974, monstrueux et subtil, obsédant, vénéneux, mais suggérant en permanence, face à la Poppée ondoyante de Donath, l’au-delà d’une hystérie dont elle évite les écueils ? Shakespearienne en effet : Söderström semble inventer la poésie du pathologique, faisant passer dans la voix un sourire mauvais dans l’évocation d’Octavie face à Sénèque, et partout l’irritation du désir, un érotisme périlleux, subordonné à l’éloquence du texte et à l’étrangeté du caractère. Ce sens poétique de l’étrangeté fait tout le prix de la Shéhérazade de Ravel avec Boulez en 1971 (BBC Legends), même si le français est moins parlant que d’autres et si le relief prime sur la fluidité. Mais quel monde s’ouvre avec L’Indifférent ! Cette profondeur s’entend aussi dans l’Eneas de Joseph Martin Kraus, qu’elle a chanté en 1961 et que j’écoutais par hasard peu d’heures avant d’apprendre sa mort.

    Car étrange et éloquente, elle l’a toujours été – étrange, c’est-à-dire étrangère à l’habitude reçue autant qu’intime à ce qu’elle chante : on reviendrait encore à Emilia Marty. Mais il suffit d’écouter comment elle délivre la partie de soprano dans la Missa solemnis de Beethoven basaltique édifiée par Klemperer  (EMI, 1966), et qui réussit une quadrature du cercle dont peu de cantatrices peuvent se vanter : concentration vocale et densité (les couleurs sont incroyables), dignité du ton, mais perméable à l’humilité de la supplication (Kyrie) comme à l’effroi (Sanctus), alliage inespéré du tranchant et de la légèreté. La section « Pleni sunt cœli et terra », confiée aux solistes, est phénoménale, l’ardeur du verbe éblouissante, mais d’une lumière sombre, s’il est vrai que le soprano de Söderström est tout sauf diaphane ou angélique, et que sa chaleur native la distingue de tant de Nordiques au timbre d’opale et de glace. Et jusque dans cette transe effarante, elle ne néglige jamais la langue, le rebond et la majesté de la langue (ces Hosannah sont un trésor). En l’écoutant, on songe à ce qu’elle disait de la pureté des voyelles de la langue suédoise, qui prédisposerait à l’art du chant. Mais pour la seule Söderström, un tel témoignage offre l’exemple d’un art qui cultive en même temps la couleur et le dessin, une force presque tellurique et une finesse étonnante, et qui rend comme rarement l’ambiguïté expressive de Beethoven. Pas étonnant que son Fidelio tardif (à Glyndebourne avec Haitink, DVD), si personnel, si délié, fasse  pourtant surgir, paradoxalement, le souvenir de Martha Mödl. Söderström ne prétend pas pourtant à la stature épique : son Fidelio est lyrique, humble, domestique pour ainsi dire dans son intensité propre, en accord avec le caractère qu’elle prêtait au personnage : fragilisé par la fatigue mais tenace.





    De fait, elle avait la souplesse avec la puissance expressive, vertu plus rare que la puissance de l’organe, qui lui permit certes de passer de Bastienne (le rôle de ses débuts à 22 ans sur la scène de Drottningholm, qu'elle devait diriger de 1991 à 1996) et de Suzanne à Alceste ou Fidelio, la maturité venue : vertu de la vieille école, acquise auprès de son professeur, la colorature Adelaide von Skilondz, ancienne cantatrice de l’Opéra impérial de St-Petersbourg née en 1882, qui lui avait interdit de chanter Verdi ou Wagner (« ce n’est pas pour vous »), et qui l’exhortait à d’abord s’incorporer les grands rôles classiques avant d’aborder l’opéra du XXe siècle dont rêvait la jeune Söderström, laquelle avait d’abord rêvé de théâtre et créera par exemple la Gouvernante du Tour d’écrou en Suède (Stockholm, 1958) ou chantera le rôle d'Elisabeth dans l'Élégie pour deux jeunes amants de Henze dans sa nouveauté. Il suffit d’ailleurs de l’entendre chanter l’Invocation à la lune de Rusalka en 1986 (dans sa soixantième année, donc) pour admirer les fruits d’une telle discipline, alors même qu’elle aura beaucoup chanté de musique contemporaine à Cologne et Hambourg dans les années 60.


    Discipline donc, mais qui s’efface devant l’impression première qui est celle de la personnalité vocale et interprétative. Son Eurydice de Gluck en 1964 face à Fischer-Dieskau (Orfeo) est proprement prodigieuse, la plus grande sans doute, avec une intelligence théâtrale et un dosage du pathos parfaits, et toujours ce pouvoir infini de suggestion, ces accents inouïs et évidents : une Eurydice tourmentée et poignante, merveilleusement stylée, qui laisse deviner ce que put être son Alceste à Drottningholm (il n’en reste au disque qu’un « Divinités du Styx » dans un album documentaire de ce théâtre). Cette Alceste, on la regrette autant que sa Gouvernante du Tour d’écrou. Mais ce qu’on entend dans une Eurydice aussi hardie, dont l’imagination dévoile le plus profond de Gluck, tend d’une certaine manière la main à l’incarnation de Jenufa, dont on a deux témoignages, le disque de studio avec Mackerras mais aussi, plus saisissant encore, un live de San Francisco en 1980 (Gala) où elle a pour partenaire Sena Jurinac, passée de Jenufa à une Sacristine stupéfiante, âcre, terrienne, torturée : toutes deux sont de la même race d’artistes, capables en même temps du frémissement de l’humanité et d’une véhémence panique — deux emmurées vivantes, en un sens. Il faudrait encore joindre à cette série le portrait de Gerda dans le court opéra de Delius, Fennimore and Gerda, gravé pour EMI, et qui reste un des plus beaux témoignages de Söderström, méconnu hélas.






 
    Cette Jenufa de 1980 n’a pas une voix ordinairement juvénile : elle est chair, et chair à vif, plutôt que charme. On comprend du reste que Söderström, qui chanta beaucoup Puccini à Stockholm (des Butterfly en foule), ait prudemment renoncé à chanter Puccini à l’étranger, estimant ne pas avoir l’italianité nécessaire. Le timbre, de fait, est on ne peut plus individuel, et la qualité de la vibration est susceptible de ne pas séduire dans les gravures plus tardives, de rebuter peut-être les dévots de l’hédonisme. Dans Strauss en particulier, la tyrannie actuelle de l’opulence – même quand l’opulence vocale est le masque de la disette – rend d’autant plus bizarres les couleurs de Söderström dans les Quatre derniers lieder, antidote à l’hypnotisme de Janowitz comme à l’onction racoleuse de Fleming.
    Car son disque Strauss de 1981, fugitivement réédité en CD par EMI en 1998 – et préférable au live de 1976 avec Dorati, curieusement figé (BBC Legends) –, est pour moi une source de ravissement, même accompagné sans excès de soins par Richard Armstrong. Non seulement parce que Söderström parle toujours, même dans les lignes sinueuses, mais parce que le jeu des couleurs, décidément unique, est porté par une expression jamais languide ni aérienne, animée au contraire par une tension spirituelle constante, à juste distance entre l’ardeur et la contemplation. Même si la voix n’est pas toujours aussi aisée qu’avec d’autres sopranos, la présence et l’esprit sont incomparables, et le sentiment de renoncement au monde y est particulièrement troublant. La scène finale de Capriccio persuade plus encore, tant l’éloquence variée et le caractère, intime et pourtant impérieux, sont là avec la netteté et la suggestion, et avec cette franchise (on n’ose dire simplicité) plus pénétrante que le style quintessencié de celles qui raffinent la finesse devant le miroir. De même sa Comtesse des Noces n’atténuera pas plus la douleur que la profondeur du coloris (je parle des deux airs avec Pritchard en 1960 dans un disque BBC Legends). Les hasards du couplage joignent à ce programme Strauss le cycle de Britten Our Hunting Fathers sur des poèmes d’Auden (1936), où se déploie une science exceptionnelle de l’âpreté, jusqu’à la violence sarcastique – science du bizarre. Une cantatrice capable de chanter cette musique de la sorte n’est pas dans l’ordre commun, décidément, et on regrette de ne pouvoir entendre son enregistrement des Illuminations, difficilement trouvable désormais.




   
    J’évoquais Néron, mais les premières choses que j’aie entendues de Söderström, c’étaient d’une part un disque Schubert/Goethe avec Badura-Skoda au piano-forte (Astrée, CD supprimé) et le rôle de la Dame dans le Cardillac de Hindemith (intégrale DG dirigée par Keilberth en 1968 avec Fischer-Dieskau). Le récital Schubert reste assez méconnu, outsider à divers égards, et j’en garde un souvenir inégal : à l’époque je trouvais la voix parfois dérangeante, mais j’étais sensible à cette sorte de caractère singulier que m’offrait, différemment, Seefried, découverte à la même époque dans des disques plutôt tardifs. Je me souviens surtout d’un Roi des Aulnes à la dramaturgie crânement assumée, où Söderström n’hésitait pas à modifier l’émission et la couleur de la voix pour les quatre acteurs du récit, et osait là encore la bizarrerie de façon étonnante. L’enfant y était d’ailleurs presque terrifiant, moins pourtant que l’espèce de hideur du Roi, non pas insinuant à l’ordinaire mais pour ainsi dire visqueux. Il fallait oser.
    Pour la Dame de Cardillac, on entend d’abord Söderström converser avec le Cavalier, et puis vient ce monologue nocturne, suspendu dans le temps de l’attente de l’amant, étale et inquiet. Là il suffit de quelques mots à Söderström pour créer un univers poétique, par la couleur, encore et toujours, par le désir larvé, mystérieusement contemplatif, et qui fait penser au Tour d’écrou. « Die Zeit vergeht, Rose zerfiel… ». C’est à la fois une sérénade inversée et une berceuse, un memento mori également. Étrangeté familière où Söderström démontre son génie le plus naturellement. La Dame continue en secret : « Der Nachtwind weht um meine Lippen kühl ». Ces quelques minutes pourraient servir d'emblème à l'art de Söderström, aux antipodes des divas à œillades, déroulant comme une bannière « Meine Lippen, sie küssen so heiß »





    Elle montrera ce génie avec plus de hardiesse peut-être, en tout cas avec plus de liberté, dans un de ses disques de chansons suédoises, Örhängen (Bis, 1981), où Söderström est accompagnée au piano par Hakan Sund (également adaptateur de ces chansons, folkloriques pour partie) mais aussi à l’accordéon ou à la flûte à bec (!). On oscille entre la complainte, la ballade, la saynète ou la danse populaire. Söderström est confondante, tant sa palette expressive et stylistique semble infinie, mais d’abord juste, de la mélancolie à l’ironie grinçante. La valse foutraque d’Olrog est carrément désopilante, magistrale dans l’art pince-sans-rire du déraillement (ou qui se donne pour tel). Quand on songe à quel potage conduit l’hommage au patrimoine musical pour tel chanteur, on n’admire que davantage la distinction musicale que respire ce disque où la fantaisie et la plaisanterie se résolvent toujours en poésie, et souvent en mystère. Le plus familier, c’est aussi le plus lointain. Et la plus grande Söderström est autant dans cet album que dans les mélodies de Chopin, Tchaïkowski ou Rachmaninov qu’elle a enregistrées avec Wladimir Ashkenazy.

    Un disque pour finir, publié en 2003 par Bluebell, dans une collection consacrée aux grands chanteurs natifs de la Suède : on y entend des captations issues des archives suédoises, toutes inédites, échelonnées de 1952 (Martha de Flotow) à 1977 (Suor Angelica). Tout y est extraordinaire, sinon idiomatique (Manon Lescaut de Puccini en 1970), avec des raretés qui sont de vrais trésors.
    Le programme commence avec l’entrée de la Duchesse de Parme dans le Doktor Faust de Busoni (Opéra de Stocholm, dir. Leif Segerstam, 1969, en suédois). C’est le digne pendant de la Dame de Cardillac : chair et mystère, jusqu’à l’onirisme. L’enchaînement se fait tout naturellement avec la Shéhérazade de Ravel chantée à Malmö et en suédois le 4 juin 1970, plus libre et plus poétique encore que dans le live londonien avec Boulez, et avec une voix mieux captée ; non seulement le suédois n’est pas gênant, mais audiblement Söderström y recouvre la pleine éloquence des phrases.




    Du fonds Strauss et Mozart, le monologue de la Maréchale (1960, en suédois) apporte peu, documenté d’ailleurs en langue originale dans le disque EMI dirigé par Richard Armstrong. En revanche, on découvre Söderström en Suzanne dans l’air au jardin (dir. Colin Davis, 1960, en suédois). Schwarzkopf l’y admirait, et les deux femmes ont chanté l’opéra ensemble au Met dans les années 50, avec Cesare Siepi. On entend une Suzanne inhabituellement charnelle, avec de la gravité, sans sourire, mais d’une conduite merveilleuse du phrasé et des nuances, toute au service du mystère, là encore. Unique. Suit le « Come scoglio » de Fiordiligi (avec le récitatif, mais en suédois, 1965), et on se doute que le sérieux héroïque du personnage y est privilégié autant que la voix est remarquablement assise (Söderström chantait parfois des rôles plus mezzo que soprano, d’ailleurs). Triolets plus ou moins achevés, peu importe : voilà une Fiordiligi autoritaire, mais avec quelque chose de voluptueux qui la rend indemne de toute dureté. Superbe, à tous les sens du mots.

    La surprise viendra d’ailleurs. Non pas vraiment de l’air de Suor Angelica, ici parente en dignité et en douleur de Jenufa, mais plutôt de la scène entre Eva et Sachs au second acte des Meistersinger (Opéra de Stockholm, 1962, avec un magnifique Sigurd Björling). Surprenante en effet est la caractérisation de Söderström, qui fait entendre une Eva sans coquetterie ni rouerie, mais d’abord têtue, presque véhémente dans son sérieux, avec une voix souple mais corsée très au-delà de la tradition. Ce qu’on perd en charme (et on le perd audiblement), on le gagne en personnalité et en théâtre : Söderström faisait de la résistance, décidément.

    Bien différent apparaît le généreux extrait de Martha (les deux quatuors du début de l’acte II, en suédois toujours, et avec Nicolai Gedda débutant !), témoin des enfances de Söderström (elle avait 25 ans). Je doute qu’on trouve mieux chez les meilleures Allemandes. La voix avait déjà son caractère mais avec une fraîcheur et même un brillant délectables. Mais au-delà de la séduction des couleurs (et d’un aigu aussi étincelant que charnu), c’est l’esprit qui charme et qui fascine : l’élégance, le feu, le sourire en coin, le rire (en musique), la fantaisie, la vie, tout y est avec un degré de naturel rarement offert pour cette histoire de lady anglaise changée par jeu en fille de ferme. Enfin, plus exigeant vocalement, extrait du répertoire national, l’air brillant d’Aline au premier acte de La Reine de Golconde (1868) de Berwald est un ravissement inattendu, grâce à l’ascendant vocal et au souffle poétique dont Söderström pare une musique aimablement embourgeoisée. 








N.B. À suivre, plus de détails sur la carrière de Söderström.

Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 21:58






Vous n'aimez pas les vieilles légendes urbaines ?


Vous êtes hostile au picard médiéval ?


Votre religion vous interdit de plaisanter sur les miracles ?



Eh bien, considérez plutôt cette fable sérieuse,
ici.




Par Bajazet - Publié dans : Actualités
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Vendredi 6 novembre 2009 5 06 /11 /2009 23:35




    Mozart par Lili Kraus
Concerto pour piano n° 12 en la majeur, K. 414
Concerto pour piano n° 18 en si bémol majeur, K. 456
Orchestre Symphonique de Boston
Direction : Pierre Monteux
(Boston, 12 et 13 avril 1953)
Sonate pour piano n° 11 en la majeur, K. 331
(New York, 1950)
1 CD Urania (2004)
    (Un accroc d’usinage apparemment au milieu d’une ritournelle d’orchestre dans le second mouvement du concerto en la. Plus des grincements bizarres dans la dernière minute du disque… Mieux vaudrait disposer de la réédition RCA, j'imagine, mais elle ne semble commercialisée qu'au Japon)


    Ce disque est arrivé par la poste d'aujourd'hui, et je découvre que c'est précisément le jour anniversaire de sa mort en 1986. Peu d'enregistrements de Lili Kraus me sont connus, mais je sais au moins que c'est par un de ceux, nombreux, qu'elle a réalisés pour la Guilde du Disque dans les années 50, que j'ai pour la première fois entendu et aimé des œuvres pour piano de Schubert : il y avait la sonate en la majeur D. 959 (celle dont le dernier mouvement transforme le thème du lied Im Frühling) complétée par des danses. Sur la pochette on ne voyait pas son visage (ce n'était guère la mode) mais un croisement de mains sur le clavier.
    Je n'avais aucune idée alors de la notoriété de cette pianiste (tous les disques classiques qui me tombaient sous la main dans ma famille étaient produits par cette défunte Guilde) ; je trouvais simplement que le prénom Lili ne faisait pas très sérieux pour une musicienne. Ingrid Haebler, ça imposait davantage : elle était partout en photo dans le catalogue Philips, cette pianiste viennoise qui connaissait son heure de gloire dans les années 70, reconnaissable à un chevelure fortifiée comme une tour trapue et presque disproportionnée pour une dame qui paraissait tellement comme il faut.







    Plus tard je suis tombé sur une photo de Lili Kraus : elle aussi avait un collier de perles et une coiffure prête à rivaliser avec une tiare. J'en avais finement déduit que les femmes pianistes formées à Vienne et qui jouaient Mozart se devaient, en vertu d'une loi non écrite, d'arborer une tour de David en cheveux. De même d'ailleurs les Fricka de Wieland Wagner :




    J'en restai donc volontiers au croisement de mains sur la pochette du disque Schubert, lorsque dans Diapason (c'était vers 1980) on célébra la réédition d'un disque RCA de concertos de Mozart de Lili Kraus avec Pierre Monteux à Boston (n° 12 et 18). Ce n'était pas assez pour remuer ma curiosité car entretemps j'avait découvert un disque fameux de Clara Haskil avec Paul Sacher, celui de concertos n° 9 et 23, et j'avais décrété (sans avoir d'éléments de comparaison) que dans ce répertoire rien ne pouvait faire le poids face à Haskil : candeur et sottise. Et puis un chef français, pour Mozart ? laissez-moi rire. Sottise décidément. Mais de fait j'en restai là.





    Or l'été dernier, voilà que je lis dans un journal que l'acteur Michel Blanc distingue entre tous les disques un vieux microsillon de la Guilde, avec Lili Kraus : le concerto  de Mozart n° 9 destiné à Mlle Jeunehomme. Et là me revient le souvenir de la pochette rose et blanche du disque RCA avec Monteux — reporté en CD depuis. Et le voici : un ravissement.

    Dans ces concertos assez peu joués en fin de compte, la tension intérieure du jeu de Lili Kraus fait merveille, mais on n’est pas mois subjugué par l’orchestre mobile de Pierre Monteux, tout présence, relief, animation, esprit, sourire même, rapidité aussi. On serait même tenté de dire que ce que plus d’un interprète « historiquement informé » tâche de réaliser aujourd’hui était déjà présent là, au plus haut degré de naturel, de vivacité et de poésie. J’en suis resté pantois. Le report sur CD n’est peut-être pas idéal et la qualité des timbres en pâtit sans doute, mais quelle science du trait, sans rien d’une virtuosité ostentatoire (et pourtant la virtuosité de Kraus est réelle), science partagée par la soliste et le chef. Comme tout cela est articulé, mais comme tout cela est fluide, sans nulle crispation, et comme cela avance, sans heurts! Vraiment un modèle d’orchestre mozartien, pulsation autant que chant, et où respire l’imaginaire du théâtre. Et la qualité de dialogue avec la soliste est prodigieuse.

    Dans le concerto en la majeur, moins fréquenté que d’autres pour sa galanterie supposée ou sa « mondanité » (mais qu’est-ce à dire ?), le chef propulse le discours musical avec la même netteté et le même geste délicatement impérieux que la pianiste. L’équilibre semble absolu entre la chair et le nerf, la netteté de l’accent et la longueur des lignes, l’euphorie sensible et la gravité secrète. Du mouvement central émane une poésie pénétrante en raison de qualités de phrasé exceptionnelles : rien de doucereux, rien d’alangui, tension toujours, mais aussi épanouissement ; et de la noblesse autant que de la suavité, avec une justesse dans le poids qui n’entrave jamais le mouvement. On sent constamment chez la pianiste le souci de conserver de la dignité et même de la grandeur dans ce qui peut si aisément verser dans la confidence au sucre. Droiture, mais non raideur.

    Kraus comme Monteux possède l’art d’allier la force à la délicatesse ; elle aussi sait diriger la musique. Quel style ! Ce piano fait plus que chanter : il parle, et il parle dans le ton, comme peu parlent dans ces œuvres. Lili Kraus comme Monteux sont manifestement de ceux qui n’oublient jamais que l’art du chant suppose celui de la ponctuation, et l’économie du silence. Le dessin des phrases est d’une précision de rythme et d’une aptitude à la réponse rares, et qui ne peuvent pas ne pas rappeler que Lili Kraus, lors de ses études à Budapest (elle était née d’un père tchèque et d’une mère hongroise), a étudié avec Bartok avant de partir à Vienne où elle reçut l’enseignement de Steuermann et de Schnabel. Cette rigueur, cette discipline se tournent toutes en jeu dans le rondo ironique de ce même concerto, traversé ici par l’esprit même de la vie.

    L’art éprouvé comme vitalité, ou l’énergie tenue dans les mains généreuses de l’art, c’est bien ce dont témoigne ce disque. Le concerto en si bémol est là pour le confirmer, où les deux musiciens donnent corps à une ébullition toujours contrôlée. Là encore, la netteté du trait – et même sa nervosité – est d’autant plus jouissive que le poids sonore n’est pas sacrifié. Étonnamment peu joué, en définitive, ce dix-huitième concerto (peut-être destiné à la pianiste aveugle Maria Theresia Paradies) enclôt dans cette substance jaillissante un mouvement lent en mineur, sous la forme de variations sur le même thème, spirale lancinante moins sombre que la désolation centrale du concerto Jeunehomme mais guère moins poignante, ouvrant au cœur de tant de jaillissement vital l’espace indéfini de la douleur.

    La stabilité du tempo, à laquelle Monteux veille aussi jalousement qu’à la pulsation rythmique, porte d’emblée cette tristesse diffuse mais chantante à un degré de noblesse dont rien ne nous fera descendre. Kraus trouve la profondeur d’expression dans l’absolue rectitude du phrasé (ces notes répétées !). Nulle onction lyrique, mais une épure. Le geste est impérial, et pourtant il est nu en quelque sorte. On dirait une déploration abstraite jusque dans la palpitation finale, mais on songe aussi bien, dans cette structure circulaire des variations, à une chorégraphie altière et coulante.

    Les notes répétées qui ouvrent le dernier mouvement et qui en forment la matrice sont bien différentes, elles : comme le flux même de la vie répandue au dehors, cavalcade de haut style. Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachées, c’est Lili à son clavier, tout entière. La manière dont elle relance et fouette la musique, sans produire jamais une impression d’agressivité, est confondante, et pour le coup la communion avec le chef dans cet esprit de tension et de conversation semble atteindre son comble. L’expression « vif argent », si galvaudée dans le discours critique, pourrait à bon droit valoir ici. Mais on peut être sensible plus encore au style singulier d’une pianiste assez avertie pour effacer d’une main légère et sûre la distance entre l’allégresse et le sérieux.

    En complément, la sonate n° 11, qui s’ouvre inhabituellement par une série de variations. Que peut-on en dire, sinon que les leçons de Bartok y semblent vivifier le jeu ? On est assez loin de la poésie méditative de Wilhelm Kempff, de ses couleurs mordorées. Ce n’est pas la même langue, disons. Avec Lili Kraus, et cela s’entend tout de suite, le poète au piano est aussi « eine Person von Stand », comme on dit dans Le Chevalier à la Rose, comme telle capable de monter à cheval, et qui alors avait traversé les épreuves de la guerre et de la captivité en Indonésie. Quant à la Marche turque (s’il faut encore l’écouter), c’est une perfection dans sa tenue cursive et rapide, et son absence d’effets.


¶ Discographie de Lili Kraus
    Peu d’enregistrements de Lili Kraus sont couramment disponibles, hormis une intégrale des sonates de Mozart (Sony). Plus de trace du disque Schubert évoqué plus haut. Lili Kraus, qui avait pris la nationalité britannique quand elle trouva refuge en Nouvelle-Zélande au sortir de sa captivité et qui semble avoir connu surtout le succès aux États-Unis où elle émigra dans les années 50, avait certes déjà gravé la première intégrale des sonates pour violon et piano de Mozart avec Szymon Goldberg, ou les trios avec piano du même avec Boskovsky, mais une grande partie de ses disques fut faite sous de petits labels avec des chefs parfois peu glorieux (Gianfranco Rivoli pour Mozart…).
    EMI a réédité plusieurs gravures de Lili Kraus (Haydn, Beethoven, Schubert, Brahms) dans la collection « Les Rarissimes », mais ces disques semblent déjà supprimés du catalogue. De même pour les CD un temps disponibles chez Vanguard. Reste un DVD chez Vai (avec par exemple les Danses roumaines de Bartok) et un coffret paru chez l’improbable éditeur Script, qui rassemble divers enregistrements de La Guilde : troisième et quatrième concertos de Beethoven (avec l’épouvantable Fantaisie chorale), Konzertstück de Weber, concerto de Schumann, et deux concertos de Mozart : le n° 26 (dit du Couronnement) et le tant désiré Jeunehomme. 

    Sur la vie et la carrière de Lili Kraus, renseignements ici.



Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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