Dimanche 6 décembre 2009
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Jour de la Saint Nicolas : anniversaire du prince-patron de Joseph Haydn, et par conséquent de la création d’Orlando paladino et de L’Isola disabitata du même, mais encore, aujourd’hui précisément, fête des quatre-vingts ans de Johann Nikolaus comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt, et (que Francesco se le dise) par sa mère, comtesse de Méran et baronne de Brandhoven, descendant de l’archiduc Jean-Baptiste d’Autriche né en 1782. Entendre Nikolaus Harnoncourt dans ses œuvres révèle sans doute un généreux, la hardiesse d’un génie avant les soins du savant ; non qu’il ne soit pas extrêmement réfléchi (il est bien loisible de lui en faire le grief ordinaire), mais qu’il séduise ou qu'il répugne, dans telle ou telle œuvre, à tel ou tel moment, tout dans son geste témoigne d’un esprit individuel, démiurgique si l’on veut, et qui toujours semble affirmer : « je l’ai dit comme mien ». Avec un air d'indépendance, comme un cavalier à l’ancienne mode.
Et donc comme un danseur, admirable. C’est mon premier souvenir de lui, qui n’était alors qu’un nom sur les somptueux coffrets Telefunken. La radio retransmettait un Messie en direct de Stockholm (vers 1982, c’est celui publié ensuite avec Marjana Lipovsek). J’avais alors dans l’oreille un disque d’extraits que ma mère aimait écouter, dans l’interprétation fameuse de Colin Davis, et je fus d’abord saisi par je ne sais quoi qu’il m’aurait été difficile de définir alors, un mélange de poigne et de méditation, une manière de jouer avec les accents et avec les silences, les couleurs aussi, qui me rendait soudain singulier ce que je croyais familier.
L’Ouverture était inquiète autant que solennelle, elle professait et elle insinuait, le récitatif initial du ténor forgeait un autre sentiment du temps, l’orchestre semblait soutenir et contempler Werner Hollweg dans ses prophéties ; et puis, quand l’air de ténor s’est achevé, et que j’attendais la suite, c’est-à-dire le chœur « And the glory of the Lord », voilà tout à coup un accord comme un coup de talon, littéralement inculqué, vertical et plein d'élan, d’où l’impulsion première jaillit, c’est-à-dire tout le mouvement et toute l’architecture de ce chœur qui se déployait, chose inouïe pour moi, comme une sorte de danse très noble, gardant le buste très droit, presque fière, mais délicate, toujours avançant mais traversière dans ses dessins. La pulsation inépuisable, mais le geste contenu et le cours énigmatique. Et voilà, donc : l’orchestre, le chœur ainsi conduits par un maître, non par un enfant, organisaient une danse sans nom sur la partition, dansaient la gloire du Seigneur. Et me voilà embarqué.
Harnoncourt pour moi, ce fut d’abord ça, et non pas l’eau-forte de ces Quatre saisons de Vivaldi qui paraissent tout réinventer, comme si l’aimable tableau de la poésie descriptive pivotait et projetait le visiteur confiant dans l’inconnu, ou l’éblouissait dans une nuit obscure. Harnoncourt peut bien être comme le Dieu qui renverse et aveugle Saül, il peut brandir comme le Très-Haut la verge de courroux (ce boutoir qu’on a tant pu censurer chez lui), il peut transporter l’assemblée dans une vision d’effroi, comme dans un Dies irae de Mozart où il a l’intelligence d'organiser et de saisir par la stupeur et le chuchotement, autant que par l'airain :
Dans la salle d’apparat du Musikverein, dorée pour les jours de fête, et où le chœur de l'Opéra de Vienne prononce comme jamais, on dirait qu’il évoque l’Enfer, énergumène impérieux, beau, trop fiévreux pour qu’on le confonde avec le Roi de terrible majesté dont parle le texte liturgique, et cependant son organe presque démoniaque. Cuncta stricte discussurus : qui dira le contraire ? De même il entrouvre les portes de l’Averne dans Castor & Pollux de Rameau, comme nul n’a su le faire. « Harnoncourt prince des ténèbres » titrait le chroniqueur après une Création de Haydn donnée à Paris il y a une dizaine d’années. Et de fait, Harnoncourt n’est pas l’ami des claires fontaines, mais bien plutôt de l’ombre et du silence auxquels seule la musique sait donner corps.
Splendeurs de l'angoisse. Écoutez donc ce qu'il faisait surgir en juin dernier sur les bords de l'Isola disabitata, justement : c'est Esterhaza recouvert par Füssli. Pourtant, là aussi, on y danse, on y danse. Et quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur la dramaturgie d'Harnoncourt dans les opéras de Mozart, notamment sur le versant Da Ponte, Mozart lui doit quand même une fière chandelle, pour tout le pan Sturm und Drang (quel Thamos ! et quelles symphonies transies !), pour cultiver les pots-à-feu dans toute sa musique sacrée, et pour raviver le blason de l’opera seria, que ce soit au milieu des tombeaux de Lucio Silla ou devant la coupe de poison qui happe Aspasie dans une divagation immobile. Émulation monumentale entre le chef et Yvonne Kenny, qui sait, contrairement à Gruberova, ce que tragédie veut dire.
Un beau démon, mais aussi disais-je un maître de ballet, ou plutôt un prédicateur irrésistible qui n’aurait pas oublié que le mouvement mystérieux de la danse est une des formes de l’éloquence et de la prière. C’est ce que montre un concert filmé à Melk vers 2000 et consacré à des cantates de Bach, au premier chef à la cantate BWV 147, aussi bien pour son choral litanique que pour le chœur d’entrée : Herz und Mund und Tat und Leben ; le cœur et la bouche et l’acte et la vie… et l’esprit. « Ja, der Geist spricht » : l’esprit parle, et danse, et sourit. Voyez :
Dans ce même concert, il y a aussi le Magnificat. Au cours de l’air de soprano « Quia respexit humilitatem », le chœur fait irruption pour s’emparer des derniers mots et clore le verset : omnes generationes, répété, multiplié, inextinguible. « C'est pourquoi tous les âges me diront bienheureuse ». Chez tant d’interprètes, cette irruption prend la forme d’une jubilation cataclysmique. Rien de tel ici, plutôt l'élévation d’un mystère, mystère glorieux (béatitude éternelle de la Vierge) mais sur fond de mystère douloureux (le consentement au sacrifice). Par sa manière de jouer, à tous les sens du mot, ce chœur déferlant, Harnoncourt semble suggérer, en accord avec la puissance ambivalente de la musique, que la Nativité n’est jamais que le prélude de la Passion, son antichambre.
En définitive, c’est d’abord cela que je retiens d’Harnoncourt : moins un volontarisme assumé de l’interprétation, qui peut aller de pair avec un parti-pris de sursignifier, et qui conduit parfois à des choses bien étranges (son enregistrement du Paradis et la Péri de Schumann, si audiblement ennemi du flux vital, me laisse perplexe), qu’un sens de l'imagination qui est aussi bien théâtral que spirituel. Et même hors du rite renouvelé de la danse. Ce qu’il a pu laisser de Schubert est plus d’une fois incomparable, essentiel (mot galvaudé mais tant pis) jusque dans l’hétérodoxe. Le disque où il dirige la Messe en mi bémol de Schubert D. 950 est une merveille, et un abîme, mais ce qui suit, le Chant des Esprits au-dessus des eaux, d'après Goethe (version inédite au disque à ma connaissance), confirme également parmi ses titres celui de poète.
Des Menschen Seele
L’âme de l’homme
Gleicht dem Wasser :
Est semblable à l’eau :
Vom Himmel kommt es,
Elle vient du ciel,
Zum Himmel steigt es,
Elle monte au ciel,
Und wieder nieder
Et de nouveau
Zur Erde muß es,
il faut redescendre vers la terre,
Ewig wechselnd.
Alternance éternelle.
Strömt von der hohen,
Il jaillit des hauteurs
Steilen Felswand
de la falaise abrupte
Der reine Strahl,
un écoulement d’eau pure,
Dann stäubt er lieblich
Et puis il poudroie, séduisant,
In Wolkenwellen
en nuages ondoyants
Zum glatten Fels,
sur le rocher lisse,
Und leicht empfangen
et de là, reçu avec légèreté,
Wallt er verschleiernd,
il descend environné de ses voiles,
Leisrauschend
enveloppé d’un doux murmure,
Zur Tiefe nieder.
Vers les profondeurs.
Ragen Klippen
S’il rencontre des obstacle rocheux
Dem Sturz entgegen,
dans sa chute,
Schäumt er unmutig
il écume avec colère
Stufenweise
et par degrés
Zum Abgrund.
il descend vers l’abîme.
Im flachen Bette
Dans un lit horizontal
Schleicht er das Wiesental hin,
il serpente à travers les prairies,
Und in dem glatten See
Et sur la surface du lac
Weiden ihr Antlitz
toutes les étoiles
Alle Gestirne.
contentent leur face.
Wind ist der Welle
Le vent est pour la vague
Lieblicher Buhler ;
Un aimable soupirant ;
Wind mischt vom Grund aus
le vent creuse et mélange
Schäumende Wogen.
les flots écumants.
Seele des Menschen,
Âme de l’homme,
Wie gleichst du dem Wasser !
si semblable à l’eau !
Schicksal des Menschen,
Destin de l’homme,
Wie gleichst du dem Wind !
si semblable au vent !
Une dernière vidéo : entretien avec Harnoncourt à l'occasion d'un récent concert Mendelssohn aux Pays-Bas, avec le Psaume 42 (Wie der Hirsch schreit) dont on n'a ici que des miettes, hélas. Le chef souligne combien jusqu'à aujourd'hui la grandeur et la profondeur de Mendelssohn sont sous-estimées, dissimulées par une image fallacieuse de musique aimablement superficielle. C'est non seulement qu'il a pâti de la doxa wagnérienne mais qu'il était toujours suspect pour un génie romantique d'être issu d'une famille riche et brillante.
N.B. Sur Harnoncourt, sa carrière, son art, ses disques marquants, on peut réécouter pour quelques semaines une série diffusée par France Musique les jours passés (Grandes Figures, 30 nov. - 4 déc.), et qui offre un bon panorama, avec plusieurs témoignages particulièrement extraordinaires, comme l'Aria de la Suite en ré de Bach, où on n'attend pas Harnoncourt, et qui est bouleversante. Plus de détails ICI.
P.S. Et encore une addition à la célébration : Harnoncourt dans Alexander's Feast, c'est à la page suivante.



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