Samedi 21 juillet 2007
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Charles Collé
Journal historique ou mémoires critiques et littéraires sur les ouvrages dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu’en 1772.
24 janvier 1764
L’Académie Royale de Musique a fait l’ouverture de son théâtre des Tuileries* par Castor & Pollux. M. Soufflot, architecte de la salle, n’a pas réussi, et tout le monde en dit du mal ; elle est sourde, dit-on, l’orchestre et les voix n’y paraissent rien ; les premières et surtout les secondes loges sont trop élevées, l’on n’y distingue pas les acteurs, qui paraissent des pygmées ; au paradis, comme l’on croit bien, c’est encore pis. Les balcons des Seigneurs sont masqués par les petites loges qui sont sur le théâtre, en sorte que les trois quarts de ceux qui auraient la bonté d’y prendre des places, n’y verraient rien. Le parterre est aussi masqué par les loges des Princes de Conti, Duc d’Aumont et du valet Bontemps, de manière que les jours où il y aurait des flots dans le parterre, il y aurait plus de trente personnes à chacun des coins à qui il serait impossible de rien voir du spectacle.
Quant à l’opéra lui-même, il n’a pas la grande réussite qu’il devait avoir ; plusieurs raisons le feront tomber, à ce que je crois ; le décri général de la salle nouvelle ; le peu d’effet que fait l’orchestre, les voix qui n’en font pas davantage ; M. Pilot qui est un acteur affreux ; M. Gelin qui beugle ; Mlle Chevalier qui crie (l’on n’a entendu que Mlle Arnould à cause de sa belle prononciation) ; que l’on joigne à cela la fureur épidémique qui a gagné les trois quarts du public pour la musique d’ariettes**, en voilà plus qu’il n’en faut pour culbuter les meilleurs ouvrages du monde. Je n’ai point, au reste, encore été à l’opéra ; c’est le sentiment et la voix du peuple que je rapporte ici.
11 septembre 1764
M. Rameau est mort, le plus grand génie en musique qui ait encore paru en France, et plus encore estimé des étrangers que de nous ; car notre manie pour les étrangers est poussée dans ce siècle, au plus haut degré d’absurdité. Rien ne nous paraît bon et excellent de ce qui vient de notre pays, à commencer par nos vins ; ceux de Bourgogne et de Champagne surtout ne sont plus à la mode, on leur préfère ceux de Malaga, de Chérès, de Syracuse, et une quantité d’autres qui ne valent sûrement pas le Champagne ; pourvu que ces vins aient un nom étranger, le badaud les trouve délicieux, supérieurs, de l’ambroisie.
Il en est de même des romans : s’ils ne sont pas traduits de l’anglais, on ne les lit point. Il semble que notre partialité et notre folie pour cette nation se soient accrues encore depuis la dernière guerre, dans laquelle ce peuple féroce a traité avec la dernière inhumanité nos soldats prisonniers, et surtout nos matelots. Nos tragédiens, prennent leur sujet dans le théâtre anglais, et quoiqu’ils soient toujours sifflés, ils ne se rebutent point.
* La salle du Palais-Royal, où était sise l'Opéra depuis 1673, avait brûlé en 1763. Soufflot avait construit une nouvelle salle en utilisant l'ancienne Salle des Machines du Palais des Tuileries.
** Le terme ariette désigne un air brillant, d'écriture italianisante, le plus souvent d'une euphorie de bon ton.
Par Bajazet
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Samedi 21 juillet 2007
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Charles Collé, Journal historique ou mémoires critiques et littéraires sur les ouvrages dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu’en 1772 :
2 septembre 1748 : 3e représentation de la Sémiramis de Voltaire
« J’ai trouvé la pièce mauvaise ; mais c’est du mauvais de Voltaire. Je n’en ferais pas autant, ni M. l’abbé Leblanc non plus. […]
Ce qui m’a frappé le plus, c’est que tous les caractères dans cette tragédie sont manqués, ou plutôt qu’il n’y en a point. Celui de Sémiramis surtout est contraire à l’idée que l’histoire nous en donne ; Voltaire en a fait une femme faible, sans ambition, partageant son autorité dont elle était si jalouse, avec un certain Assur, qui est dans la pièce un personnage inutile et impossible seulement ; il la fait timide, pleine de remords, de dévotion, de crainte des dieux ; des enfers, des revenants ; il fait de Ninias un capitan qui rabâche sans cesse dans les deux premiers actes, un soldat tel que moi… les vertus d’un soldat… Darboulin, que ce mot de soldat répété mille fois impatientait, fit la mauvaise plaisanterie de dire : eh ! qu’on le fasse sergent, pour qu’il ne rebatte plus ce mot de soldat ! »
Desprez, Décor pour l'acte V de Sémiramis
Paris, Institut Tessin
10 mars 1749
« M. Voltaire donna sa Sémiramis avec des corrections et des augmentations. Le cinquième acte est beaucoup moins mal qu’il n’était, mais ne vaut rien encore. Le dénouement se fait de même dans le tombeau de Ninus ; il n’y a nulle vraisemblance, et d’ailleurs les acteurs n’étant plus en péril à la fin du quatrième acte, la pièce est finie, et la catastrophe devrait être bornée à la mort d’Assur, que Ninias doit faire arrêter, et qu’il doit faire mourir, aussitôt que le Grand Prêtre lui a appris qu’il était le complice de Sémiramis ; à laquelle il doit pardonner, et dès lors l’action est consommée ; on n’a pas besoin du cinquième acte ; vingt vers à la fin du quatrième finiraient la pièce.
Il a ajouté de beaux vers épiques ; mais il n’a rien changé aux caractères. Sémiramis est toujours la même qu’il avait peinte, c’est-à-dire ce n’est point du tout Sémiramis. Arsace est un capitan ; Assur un personnage inutile et un rodomont qui ne produit aucun événement ; le Grand Prêtre n’a nulle raison de ne point déclarer au premier acte à Ninias qu’il est le fils de Ninus et qu’il doit venger son père ; il n’y a nulle action dans les trois premiers actes, excepté à la fin du troisième, où la Reine tient les États-Généraux. L’ombre de Ninus ne fait nul effet ; elle a été bien patiente d’attendre vingt ans à sortir des enfers ; enfin le plus grand défaut, c’est qu’il n’y a nul intérêt dans cette pièce ; on ne peut pas pleurer Sémiramis ; Assur n’est pas fait pour toucher ; on sait dès la première ou la seconde scène qu’Arsace est Ninias, il n’y a nulle surprise de ménagée ; nulle entente du théâtre ; et je persiste à dire, malgré les beaux vers qui y sont, et malgré le public qui a été en foule à cette reprise, que cette tragédie est une des plus mauvaises et des plus froides tragédies de Voltaire, peut-être aussi cela vient-il un peu du sujet, que je crois difficile à traiter, et ne prêtant rien. »
Et en guise de cul-de-lampe, cet extrait de Mon bonnet de nuit de Louis-Sébastien Mercier (tome II) :
SÉMIRAMIS, Songe.
« Je rêvais que j'étais devenu antiquaire, et que j'avais formé l'un des plus beaux cabinets de l'Europe. J'avais donné surtout dans les momies, et je les achetais de tous côtés. […]
Faisant la revue un jour de mes richesses antiques et noires, je pris la tête d'une momie et la considérai attentivement. Qui es-tu, lui disais-je tout bas, qui es-tu ?
Tout à coup la tête fit un mouvement entre mes mains et dit : Je suis Sémiramis.
— Toi ? As-tu été belle ?
— Oui, j'apaisais une sédition en me montrant le sein nu et les cheveux épars.
— As-tu bâti ces superbes jardins si vantés ?
— J'ai fait construire Babylone ; j'ai bâti avec magnificence sur le Tigre et sur l'Euphrate.
— Tu as fait des choses vraiment extraordinaires !
— J'ai régné comme un grand homme ; j'en ai réuni les talents et le courage.
— Et vos expéditions militaires ?
— J'ai fait plusieurs conquêtes dans l'Éthiopie ; j'ai pénétré dans les Indes.
— Vous aimiez la gloire, madame, avec passion.
— J'étais née pour elle.
— Et ces faiblesses, dont parle l'histoire ?
— Qu'importe ? les devoirs de l'empire n'en ont pas souffert ; j'ai rendu l'Assyrie heureuse ; j'ai mérité les honneurs de l'apothéose.
— Toutes vos idées étaient élevées, madame ; je vous respecte beaucoup, mais quelque chose me chagrine, vous étiez despote.
— Une femme est très bien assise sur un trône despotique.
— Pourquoi, madame ?
— Parce que la dureté de ce gouvernement est toujours adoucie par la pitié naturelle à mon sexe, et par l'ascendant que le ciel a voulu donner aux femmes. L'orgueil rougit moins de s'humilier devant elles ; puis j'aimais les arts et ceux qui les cultivaient ; ils n'étaient point assimilés au reste de mes sujets.
— Mais, madame, avez-vous refusé de remettre à votre fils Ninias le sceptre dont vous n'étiez que dépositaire ?
— Le sceptre que je portais n'était point un dépôt.
— Mais encore, oserai-je vous le demander ? avez-vous en effet mis à mort votre époux Ninus ?
— Non.
— L'histoire le dit.
— L'histoire ment.
— Mais M. de Voltaire a fait une tragédie là-dessus, et vous donne des remords.
— Les tragédies sont des romans.
— Et la voix de l'univers qui vous accuse ?
— L'univers sera désabusé.
— Et quand ?
— Quand le jour nécessaire pour la vérité sera venu.
À ces mots, la tête devint plus pesante ; elle s'échappa de mes mains, et retomba dans son coffre. »
Par Bajazet
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Lundi 23 juillet 2007
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21:38
La circulaire d'abonnement de "Grands Interprètes" ne craignait pas le ridicule, mais ce n'était qu'un galop d'essai si on en juge par la présentation de la saison toulousaine de concerts 2007/2008 sur leur site :
http://www.grandsinterpretes.fr
¶ Dans la distribution de La Finda Ninfa dirigée par Spinosi, on remarque une chanteuse réputée divine : Sara Mingardo Giunone
¶ Le maestro Muti, dont la poigne est légendaire, commencera son concert par la symphonie de Haydn n° 39 Hob. 1, en sol mineur, intitulée "The Fist".
¶ Enfin, Alfred Brendel proposera lors de son récital exceptionnel la 23e symphonie de Mahler en si bémol majeur D. 960. Exceptionnel, assurément.
Allô Papa Tango Blazy ?
Vous avez un problème avec l'alcool ?
Quand le maniement du copier-coller est trop subtil, il faudrait au moins relire. Mais sans doute a-t-on relu.
Cette mystérieuse symphonie de Haydn est-elle dérivée de "The Fire" ? Mais c'est alors c'est la n° 59, qui n'est pas en sol mineur, et dont on doute qu'elle soit cataloguée Hob. 1. De toute façon, pourquoi garder stupidement le titre en anglais ? C'est comme annoncer Ton Koopman à la tête de l'Amsterdam Baroque Orchestra, ça ne rime à rien, sauf à penser qu'en anglais ça fait plus chic.
Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils sont.
Ils auraient quand même pu insister pour que Brendel chante "Erbarme dich" à la fin du récital !
Par Bajazet
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Mercredi 5 septembre 2007
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« Si une écuyère de manège malingre et phtisique, sous les yeux d’un public insatiable juchée sur un cheval titubant, se trouvait poussée par le fouet d’un patron impitoyable à tourner ainsi en piste sans relâche durant des mois, tournoyant sur sa monture, envoyant des baisers, ployant la taille ; et si ce jeu devait se poursuivre dans le vacarme ininterrompu de l’orchestre et des ventilateurs pour ne déboucher que sur la grisaille d’un futur toujours plus béant ; que ce jeu s’accompagnait du flux et du reflux d’applaudissements qu’on croirait produit par des marteaux-pilons ; s’il en était ainsi, alors peut-être qu’un jeune homme de la galerie dévalerait tout de son long l’escalier des gradins jusqu’à la piste, et crierait : "Halte !" à travers les fanfares d’un orchestre toujours accommodant.
Mais comme il n’en est pas ainsi, une belle dame en blanc et rouge entre en piste d’une démarche aérienne, écartant les rideaux qu’ouvrent devant elle de fiers porteurs de livrée ; le directeur est aux petits soins pour elle ; palpitant il la couve des yeux d’une façon animale ; il la hisse sur le cheval gris pommelé avec autant de précautions que s’il s’agissait de sa petite-fille adorée entreprenant un voyage dangereux ; il ne se résout pas à donner le coup de fouet du départ ; en fin de compte, il se domine et le donne d’un claquement ; il court au cheval, la bouche ouverte ; suit d’un regard pénétrant les cabrioles de l’amazone ; à peine peut-il croire à un tel talent ; il s’efforce de lui lancer des avertissements (en anglais) ; il peste contre les garçons de piste qui tiennent les cerceaux et les exhorte à la plus extrême vigilance ; quand arrive le grand moment du saut périlleux, il tend les mains et supplie l’orchestre de bien vouloir faire silence ; le numéro terminé, il soulève la petite du cheval qui tremble encore et l’embrasse sur les deux joues ; il ne tiendra jamais pour suffisant l’hommage que lui rend le public ; mais l’écuyère elle-même, s’appuyant sur lui, dressée sur la pointe des pieds dans un tourbillon de poussière, les bras ouverts et la tête penchée en arrière, veut partager son bonheur avec le cirque tout entier — alors, puisqu’il en est ainsi, le spectateur de la galerie pose la tête sur la balustrade, s’abîme dans la marche finale comme dans un mauvais rêve, et pleure sans savoir qu’il pleure. »
Franz Kafka, Auf der Galerie (1917)
Trad. C. Billmann et J. Cellard (à peine modifiée)
Actes Sud, 1998.
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Vendredi 14 septembre 2007
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— Ils ont deux filles, l'aînée s'appelle Roxane.
— Roxane ? C'est séduisant, mais ce n'est pas très courant.
— Oh, pour ça tu peux leur faire confiance… Le père crèverait de penser qu'ils manquent de distinction. Se distinguer, la belle affaire !
— Mais Roxane, certes ce n'est pas facile à porter, mais c'est beau comme nom.
— Tu trouves ?
— Je veux dire, c'est très littéraire.
— Littéraire ? Un nom de chien, tu trouves ça littéraire ?
— ………………………………
— Roxane… franchement ! Déjà qu'ils ont appelé leur affreuse chienne Oriane…
Moralité :
La sultane d'ailleurs se fie à mes discours ;
Nourri dans le chenil, j'en connais les détours ;
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure :
Ne tardons plus, marchons.
∞∞∞∞∞∞∞
P.S. Oriane, c'est non seulement le nom de la bien-aimée d'Amadis de Gaule, mais c'est aussi le pseudonyme poétique d'Elizabeth Ière. En 1601 parut une guirlande de madrigaux anglais en son honneur, exaltant tous, sous un masque pastoral et allégorique, « les triomphes d'Oriana ». Chacun se termine par les vers suivants :
« Then sang the shepherds and nymphs of Diana :
Long live fair Oriana. »
Musique fascinante, hypnotique, un joyau de la musique élisabéthaine. J'avais découvert ces madrigaux, composés par divers compositeurs de la cour parmi lesquels Thomas Morley, dans la version du Pro Cantione Antiqua de Londres, réunissant en 1976 rien moins que James Bowman, Paul Esswood, Ian Partridge (que j'aime ce ténor !), et en auxiliaire Jennifer Smith. C'est un CD Archiv dans la "Collectio Argentina", supprimé apparemment. On trouve plusieurs versions plus récentes sur le marché.
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Dimanche 16 septembre 2007
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16:41
Alors là, y en a vraiment marre.
Nous savons tous qu'il est malaisé de parler de musique, d'admiration, de ravissement esthétique, sans verser dans des intensifs convenus. Ici même, que de fantastique, merveilleux, prodigieux, étonnant, etc. ! Alors hein, pourquoi pas sublime, manié avec circonspection ?
Mais ce sublissime dont les gens, et notamment les amateurs d'opéra, ont la bouche pleine ? À moins d'en pincer pour les barbarismes… Car si c'est sublissime, alors ce peut être aussi excellissime ou granssime. Donc sauf en cas de défaillance de l'énergie articulatoire, il faudrait au moins dire ou écrire sublimissime.
Mais même : sublime est-il compatible avec le superlatif, puisque le mot exprime déjà un comble ? On pourrait même pinailler sur absolument sublime, s'il est vrai que le sublime est lui-même un absolu du beau. En tout cas, ce qui est sublime n'est pas susceptible de degrés. Bref, trop de sublime tue le sublime, et trop de grands mots expose à une grandiloquence creuse. Le spectre d'Eve Ruggieri rôde.
L'ombra mostrarsi… l'ombra mostrarsi a me, aaaaaaAAAAAAAAAH !
Le plus rigolo dans l'affaire, c'est que cette manie du superlatif purulent s'accompagne simultanément, dans l'usage ordinaire, d'atténuations absurdes. « Je suis un peu scandalisé », « Alors là, je voudrais un peu exploser ». Que de prudences… C'est même un peu prudissime.
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Jeudi 25 octobre 2007
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02:49
« Giuditta fait part à Lord Barrymore de son désir de sombrer dans un océan d'amour. »
Elle va pouvoir ouvrir la fenêtre, également, à défaut de baisser un peu l'abat-jour.
« Le ciel est bleu, la mer est verte,
Laisse un peu la fenêtre ouverte. »
Que voulez-vous, tout le monde* ne peut prétendre avoir le front ceint de cytise.
*Surtout quand on travaille dans une boîte de nuit au Maroc.
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Samedi 16 février 2008
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19:12
« J’ai fait allusion, il y a quelques semaines, aux initiales de Nacht und Nebel — nuit et brume — qui, dans les camps de représailles, vouaient une catégorie de
garçons à servir de cobayes pour des recherches scientifiques. […] Un correspondant anonyme m’apprend (peut-être étais-je seul à l’ignorer ?) que Nacht und Nebel sont, dans L’Or du
Rhin de Wagner, les premiers mots de l’incantation par laquelle Alberich, revêtu du heaume, avait le pouvoir de disparaître, et une colonne de brume se substituait à lui : ” À
Buchenwald, ajoute mon correspondant, on se chargeait de réaliser l’incantation.”
Ces Allemands ne finiront jamais de nous surprendre. Ce n’est point tant leur cruauté qui étonne, bien qu’elle dépasse toute mesure. Mais enfin, la cruauté est la chose du
monde la mieux partagée ; tous les peuples ont leur manière d’être féroces : ici, on brûle avec plus d’art qu’ailleurs et là on lynche mieux que personne. […] Mais les Allemands l’emportent sur
nous tous par la méthode appliquée au meurtre en série, et singulièrement à la destruction d’une race entière, par la recherche du rendement scientifique des supplices, par la rationalisation du
crime, par une certaine manière d’allier l’assouvissement du sadique à l’expérimentation du chercheur. Oui, cela personne au monde ne l’ignore plus et leur prééminence ne saurait être désormais
mise en cause. Il n’empêche que, pour moi du moins, l’origine wagnérienne de Nacht und Nebel ouvre une perspective nouvelle sur l’abîme allemand, et donc sur l’abîme humain, car enfin
les Allemands sont des hommes.
[…] Je sais un ami de Mozart qui, durant ces quatre années d’abomination, ne put écouter un seul des disques qui naguère l’aidaient à vivre, tant lui paraissait infranchissable
l’abîme creusé entre une musique céleste et une époque vouée au meurtre. À ses yeux, l’art divin n’avait plus rien de commun avec la vie criminelle. Or voici que pour les Allemands au contraire,
durant ces mêmes années, la musique et la poésie inspiraient le crime. Wagner sortait de sa tombe pour collaborer avec le bourreau et le cri de la victime égorgée devenait une note de la
symphonie.
Signe entre mille autres de la totale subversion de l’esprit allemand. »
François Mauriac, Journal, 15 juin 1945
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Dimanche 13 avril 2008
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17:46
J'ai été élevé à la dure. Par exemple, un de mes professeurs de français écrivait volontiers en marge : « N'employez pas des mots dont vous ne connaissez pas le sens. » Ce
n'est pas agréable à lire, aujourd'hui ça finirait devant les tribunaux, mais ça présentait un mérite certain : s'assurer désormais du sens précis des mots.
Or je suis frappé par l'usage actuel de certains mots ou expressions dont la vogue est proportionnelle à l'absurdité qu'ils véhiculent. Ainsi, avoir droit au chapitre
ne se justifiera peut-être que lorsque la lecture sera taxée, elle aussi. Comme souvent, la tournure résulte d'une amalgame entre deux formulations : avoir droit à la parole, avoir voix au
chapitre. Mais ce qui est symptomatique, c'est que ceux qui disent "avoir droit au chapitre" ne se posent pas un instant la question du sens exact de la tournure (que vient faire là
chapitre ? quel sens cela peut-il avoir ?), mais l'emploient par conviction que c'est une tournure élégante, ou du moins témoignant d'un usage de la langue qui ne soit pas celui du
tout-venant.
En forçant un peu les choses, on pourrait parler de syndrome du nouveau riche, ou d'une préciosité ratée qui impatronise dans l'usage des termes dont le sens est écrasé, ou
dissous. Cas typique : la substitution de protagoniste à personnage ; comme si personnage était un mot trop pauvre, misérable, et même un peu vulgaire après avoir
traîné partout, alors que protagoniste, ça fait bien (pense-t-on confusément) : ça doit persuader que celui qui parle sait de quoi il parle, conférant au propos les signes extérieurs de
l'autorité. L'enjeu n'est pas la précision du terme (peu de personnages peuvent prétendre, par définition, au rang de protagoniste), mais l'image que celui qui l'emploie va renvoyer à autrui. Il
y aurait ainsi beaucoup à dire de ce sémantique mis à toutes les sauces par les journalistes, et surtout quand il ne s'agit pas de parler du sens des mots mais des formes du
vocabulaire.
Mais que dire de cet éponyme qui a poussé comme du chiendent depuis une dizaine d'années ?
Un tel, annonce-t-on, va chanter Don Giovanni dans « l'opéra éponyme de Mozart ». On pourrait dire aussi bien homonyme (ou dire simplement "l'opéra de Mozart", notez
bien), ou plutôt on ne peut dire que "l'opéra homonyme de Mozart". Car que signifie éponyme ?
L'oracle Robert (1986, je n'ai pas plus récent) répond en nous apprenant d'abord que ce mot de formation savante, calqué du grec eponumos, est apparu dans la langue au
milieu du XVIIIe siècle, formé des racines grecques epi (sur) et onoma (nom). C'est alors un terme de spécialité, en vigueur dans le domaine des antiquités grecques. « Qui donne
son nom à (qqn, qc). Ex : Athénê, déesse éponyme d'Athènes. En emploi substantivé : l'éponyme = archonte qui donnait son nom à l'année. »
On comprend certes qu'ait pu apparaître un emploi dérivé de l'adjectif éponyme, et il serait intéressant de savoir d'où cette vogue actuelle est née (de quelle cuisse
divine ?) ; mais encore faudrait-il que son emploi soit cohérent. Or ce n'est pas l'opéra Don Giovanni qui donne son nom au personnage, c'est l'inverse, bien sûr. Dès lors, on peut
parler de personnage ou de rôle éponyme (Idoménée), ou encore de formule éponyme (Così fan tutte), mais assurément pas d'"œuvre éponyme" ou d'"opéra éponyme".
Sauf cas très particulier : l'air de La Juive "Rachel quand du Seigneur" prend, d'un certain point de vue, une valeur éponyme dans la Recherche du temps
perdu. Cet exemple est là uniquement pour laisser croire que j'ai lu Proust. Je fais comme tout le monde, je m'adapte à la conjoncture : je tâche de donner de moi une image vernissée, comme
en témoigne ce blog éponyme. Métastase vous le confirmerait, s'il pouvait.
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Mardi 15 avril 2008
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Le Renard et les Poulets d'Inde
Contre les assauts d'un Renard
Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart,
Et vu chacun en sentinelle,
S'écria : « Quoi ! Ces gens se moqueront de moi !
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
Non, par tous les Dieux ! non. » Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, semblait, contre le sire,
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
Lui, qui n'était novice au métier d'assiégeant,
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
Arlequin n'eût exécuté
Tant de différents personnages.
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
Et cent mille autre badinages.
Pendant quoi nul Dindon n'eût osé sommeiller :
L'ennemi les lassait en leur tenant la vue
Sur même objet toujours tendue.
Les pauvres gens étaient à la longue éblouis,
Toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris,
Autant de mis à part ; près de moitié succombe.
Le compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu'on a pour le danger
Fait le plus souvent qu'on y tombe.
La Fontaine, Fables choisies mises en vers, XII, 18
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