Dimanche 11 mars 2007
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C'est vendredi prochain à la Salle Pleyel, Matthias Goerne chante, Christoph Eschenbach l'accompagne au piano. Au lieu d'une soirée tout entière dévolue à Brahms (initialement annoncée), ce sera plus partagé :
SCHUMANN : Lieder sur des poèmes de Heine*
Abends am Strande
Es leuchtet meine Liebe
Mein Wagen rollet langsam
Liederkreis op. 24
BRAHMS : Lieder op. 32** & Quatre chants sérieux
Le programme est passionnant, dans le détail et dans sa conception d'ensemble. Il est rare je crois de donner un opus entier de Brahms en récital. Ces 9 lieder sont écrits sur des poèmes d'August von Platen (1 et 3-6) et sur des traductions du poète persan Hafiz par Daumer (7 à 9), plus une poésie populaire moldave également traduite par Daumer (2 : "Nicht mehr zu dir zu gehen"). Les premiers sont d'une mélancolie sombre, parfois véhémente, moins suave qu'amère. Eschenbach avait gravé le magnifique "Nicht mehr zu dir zu gehen" avec Edda Moser. L'ensemble se clôt sur "Wie bist du, meine Königin", un des plus lyriques de Brahms, une merveille.
Les Quatre chants sérieux sont bien connus, qu'ils soient par un homme pour par un alto féminin. Les textes sont empruntés à l'Ancien Testament, à l'Ecclésiaste en particulier. Là c'est le Brahms méditatif, austère du Requiem allemand. Avoir choisi un tel pendant à l'opus 32 est une excellente idée, et donne à la partie Brahms une forte cohérence.
Quant à la partie Schumann, bénédiction ! "Abends am Strande" est particulièrement pénétrant, sur un long poème : c'est le soir, on regarde vers la mer, on rêve, mais la nuit vient tout effacer et impose le silence. "Mein Wagen" flirte avec le fantastique, sur un ton énigmatique et ironique (le postlude est fascinant). C'est je crois un des tout derniers lieder écrits par Schumann, en tout cas inoubliable.
Enfin, le cycle op. 24, plus schumannien que son illustre jumeau Dichterliebe. J'avoue que je préfère ce cycle que chantera Goerne, un peu plus concentré, d'une cyclothymie géniale, entre l'élégie faussement extatique de "Ich wandelte unter den Bäumen" et la violence rageuse de "Warte, warte, wilder Schiffmann". Et quelle péroraison que "Mit Myrthen und Rosen", avec sa vaste continuité du chant et du piano, comme un ciel changeant. En fait, le choix des poèmes (comme pour Dichterliebe, Schumann a puisé dans le Buch der Lieder) révèle un sens intime de la poésie de Heine, de sa subversion de l'idylle romantique par l'ironie.
Ce miroir entre Brahms et Schumann repose aussi, peut-être sur l'idée d'un face-à-face entre Heine et Platen, dont les univers poétiques sont si différents (l'ironie n'est guère le propre du second, dont la morbidité n'est en rien celle de Heine). Songeons aussi que c'est Heine qui rendit publique l'homosexualité de Platen, dont la célébrité est aujourd'hui trop souvent réduit au fameux poème "Tristan" et à ses vers introductifs : "Celui qui a un jour contemplé la beauté / Est désormais voué à la mort." Le Prof. Aschenbach de la nouvelle de Thomas Mann doit sans doute quelque chose à la figure de Platen, fasciné d'ailleurs par Venise au point de lui avoir consacré un recueil de sonnets.
Espérons en tout cas que le cadre cossu de la Salle Pleyel sera plus favorable aux échos de ce concert que celui de la Cité de la Musique. J'ai du mal à comprendre pour quelle obscure raison celui de Goerne l'an passé, avec un programme si étrange et donc séduisant (les Wesendonck, Frauenliebe und Leben), n'a suscité aucune réaction dans la presse ni sur les forums.
*Tous ces lieder, sauf "Es leuchtet meine Liebe" se trouvent dans un fabuleux disque Schumann de Fassbaender chez DG, avec Irwin Gage, récemment réédité. Les 3 lieder isolés figurent dans le dernier disque Schumann de Goerne avec Eric Schneider (Decca, 2004).
(Et j'espère toujours la réédition du cycle op. 24 par Ernst Haefliger, vieux microsillon DG d'une poésie inoubliable. Il serait temps que DG consacre à cet artiste "maison" un hommage digne de ce nom. Mais quand on voit qu'EMI n'est même pas foutu d'honorer Grümmer.)
** L'intégralité de l'opus a été gravée, entre autres, par Thomas Quasthof (DG) et par Andreas Schmidt (CPO). J'en profite pour signaler que cette intégrale Brahms chez CPO (Helmut Deutsch au piano), qui propose les lieder par opus, distribués à des chanteurs différents (on y rencontre aussi J. Banse), est vendue sur jpc à 8 euros le volume.
Par Bajazet
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Publié dans : Actualités
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* E.B. [?]
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