Dimanche 28 janvier 2007
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Revoilà celle que j'avais déjà évoquée à propos de Scylla &
Glaucus
Elle reste assez méconnue en France (contrairement à Marie-Nicole Lemieux), bien qu’elle soit une interprète fantastique du répertoire baroque, et de toute façon une soprane
magnifique. Elle fera une tournée française dans quelques jours avec un programme Purcell récemment enregistré chez Atma. Ses prochains concerts seront américains (Solomon de Haendel, Psyché de Lully) mais elle chantera à Turin dans Annibale in
Torino de Paisiello avec Dantone le 25 février (voir l'article à côté pour plus de précisions). Espérons que peut-être le Festival de Beaune 2007…
Le calendrier de Gauvin est consultable sur son site officiel
Karina Gauvin, soprano québecoise, a commencé par accumuler divers prix et distinctions : Maggie Teyte Memorial Prize (Londres, 1992), Prix du lied et Prix du public au
Concours de s'Hertogenbosch (Pays-Bas), Prix Virginia Parker (Canada), etc. Elle s'est longtemps produite au Canada, et très rarement en Europe (mais c'est en train de changer, Dieu merci).
C'est son disque splendide consacré à des motets de Vivaldi qui l'a attirée à l'attention internationale de la critique et du public en 1997 : y éclatent déjà une
musicalité exceptionnelle, une voix agile, techniquement souveraine (trille compris), mais dotée d'un timbre fruité et plein, une projection impeccable, un sens du phrasé et de l'expression déjà
très remarquable. Suivra en 1999 un très beau récital Haendel, également (et justement) remarqué, même si l'interprète y est plus timide que ses incarnations récentes (l’Alcina à Beaune en 2005
était transcendante). C'est ainsi dans le répertoire baroque que sa renommée s'est installée.
C'est Christophe Rousset qui sauf erreur l'a le premier invitée à se produire dans un opéra en France : Asteria du Tamerlano de Haendel à Beaune en
2000 aux côtés de Kobie van Rensburg (Bajazet) et de Patricia Bardon (Tamerlano). Concert mémorable ! À vrai dire, je vois très peu de sopranes qui aujourd'hui puissent rivaliser dans Haendel
avec elle pour ce qui est de la plénitude vocale, du raffinement du chant et de l'engagement expressif.
La voix de Karina Gauvin a récemment pris plus de corps, de couleurs aussi, et aussi de hardiesse dans l'expression, comme en a témoigné son interprétation de Circé dans
Scylla & Glaucus à Versailles. Même si on peut çà et là lui reprocher une certaine mollesse de diction, il est à espérer qu'elle continue de
chanter le répertoire français d'Ancien Régime. Son récent disque de cantates (Boismortier, Clérambault) est un régal.
Pour la découvrir, choisissez Haendel, et plus particulièrement le disque d'œuvres romaines réunissant le superbe motet « Silete venti » et la grande cantate Apollo e Dafne dont c'est à mon sens la meilleure version enregistrée. Mais son interprétation dans le Tito Manlio de Vivaldi
est enthousiasmante. Son Knoxville de Barber est de toute beauté également. Le disque Mozart/Schubert offre quelques pièces rares, mais Gauvin, malgré son velouté et une tendresse vocale
appréciable, y est curieusement alanguie, parfois.
Parmi les projets discographiques, elle ne chanterait finalement que Morgana dans l’intégrale d’Alcina prévue avec McCreesh. Auparavant
sera sans doute sorti le Tolomeo de Haendel dirigé par Curtis où elle chante Seleuce avec Ann Hallenberg.
Complément : comptes rendus de concerts
Scylla & Glaucus de Leclair (septembre 2005)
Tolomeo de Haendel (mai 2008)
Concert Vivaldi (mars 2009)
Discographie de Karina GAUVIN
mise à jour le 2 avril 2009
¶ J.S. BACH, Petit livre d'Anna Magdalena Bach, avec L. Beauséjour (clavecin) (Analekta, 1996)
¶ J.S. BACH, Cantate 82 et Psaume 51 [= adaptation du Stabat Mater de Pergolèse], avec D. Taylor (alto), dir. B. Labadie (Atma, 2005)
¶ BARBER, Knoxville : Summer of 1915 (cycle de mélodies avec orchestre), avec le Royal Scottish National Orchestra, dir. M. Alsop (Naxos, 2002)
¶ BEETHOVEN, Musique de scène pour l'Egmont de Goethe, dir. J. Rescigno (Analekta, 1996) : les deux airs de Klärchen.
¶ BOISMORTIER, L’Hiver, cantate ; CLÉRAMBAULT, Orphée, cantate; avec l'ens. Les Boréades, dir. Fr. Colpron (Atma,
2005)
¶ CANTELOUBE, Chants d'Auvergne, dir. R. Armenian (CBC, 2002)
¶ CONRADI, Die schöne und getreue Ariadne (Hambourg, 1691), dir. St. Stubbs (CPO) : rôle d'Ariane
¶ HAENDEL, Airs extraits d'Alcina et d'Agrippina, avec l'orch. Tafelmusik, dir. J. Lamon (Analekta, 1999) :
« Di, cor mio » (Alcina); « Tornami a vagheggiar » (Morgana) ; « Barbara ! » (Oberto); « Ombre pallide » (Alcina) ; « Mi restano le lagrime » (Alcina) ; « Non ho cor che per amarti »
(Agrippina) ; « Ogni vento » (Agrippina) ; « Vaghe perle » (Poppea) ; « Se giunge un dispetto » (Poppea).
¶ HAENDEL : Silete venti, motet ; Apollo e Dafne, avec Russel Braun (Apollo), Les Violons du Roy, dir. B. Labadie (Dorian, 2000)
¶ HAENDEL, Oratorio arias & dramatic scenes, avec l'orch. Tempo Rubato, dir. A. Weimann (Atma, 2008) :
« Let the bright seraphim » (Samson), « Lascia ch'io pianga » (Rinaldo), « Rejoice greatly » (Messiah), « Ah ! think what ills » (Hercules), « Where'er you
walk » (Semele), « O take me from this hateful light » (Alexander Balus), « Oh sleep ! » (Semele), « Waft her, angels » (Jephtha), « Through the land
» (Athalia), « Hence, Iris, hence away » (Semele), « Sweet bird » (L'Allegro), « Will the sun forget to streak » (Solomon), « I know that my Redeemer liveth »
(Messiah).
¶ HAENDEL, Tolomeo , dir. A. Curtis (Archiv, 2008) : rôle de Seleuce
¶ HAENDEL, Alcina , dir. A. Curtis (Archiv, 2009) : rôle de Morgana
¶ HAENDEL, Ezio , dir. A. Curtis (Archiv, 2009) : rôle de Fulvia
¶ HAENDEL, Le Messie, révision de MOZART, dir. A. Parrot (Arabesque, 2000)
¶ HAENDEL, Tolomeo, dir. Curtis (Archiv, à paraître)
¶ LULLY, Psyché, tragédie en musique (rôle de Vénus), dir. Stubbs (CPO, 2007)
¶ MAHLER, Symphonie n° 4, dir. Y. Nézet-Séguin (ATMA)
¶ MOZART, Requiem (rév. Levin), dir. Labadie, avec Lemieux (Dorian, 2003)
¶ MOZART & SCHUBERT, Motets, dir. B. Labadie (CBC, 2001) :
MOZART : Exsultate jubilate, Kommt her, ihr frechen Sünder, Ergo interest, Quaere superna ;
SCHUBERT : Salve Regina D. 676, Totus in corde langueo D. 136.
¶ PURCELL : récital avec l’ens. Les Boréades, dir. Fr. Colpron (Atma, 2006) :
« Now the night » (The Fairy Queen), « If Love's a sweet passion » (The Fairy Queen), « Fairest Isle » (King Arthur), « Strike the Viol » (Ode pour l’anniversaire
de la Reine Mary), « See, even Night herself is here » (The Fairy Queen), « When I am laid » (Dido and Æneas), An Evening Hymn, « Music for a While »
(Œdipus), « Hither this way » (King Arthur), « Shepherd, shepherd » (King Arthur), « One charming night » (The Fairy Queen), « How blest are the shepherds »
(King Arthur), « From rosy bowers » (Don Quixote), « Hark! The echoing air » (The Fairy Queen)
¶ Alessandro SCARLATTI, Agar e Ismaele esiliati (Centaur) : rôle de Sarah.
¶ VIVALDI, Motets pour soprano, avec Les Chambristes de Ville-Marie (Analekta, 1997) :
Sum in medio tempestatum R. 632 ; O qui coeli terraeque serenitas R. 631 ; Laudate pueri R. 600.
¶ VIVALDI, Tito Manlio, dir. Dantone (Naïve) : rôle de Manlio.
¶ Récital Fête galante, avec M.-A. Hamelin (piano) (Radio Canada, 1999) :
POULENC, Reine des mouettes, C'est ainsi que tu es, Paganini, C., Fêtes galantes, Le présent, Chanson, Hier ; DEBUSSY, Fêtes galantes, Trois chansons de Biliti ; HONNEGER, Salluste du
Bartas ; FAURÉ, Mandoline, Clair de lune, Aurore, En sourdin ; RAVEL, Cinq mélodies populaires grecques ; VUILLERMOZ, Chansons populaires françaises et canadiennes.
¶ Images de Noël , avec Michael McMahon au piano (CBC, 2001)
Chants traditionnels, mélodies et lieder (en particulier de Britten, Debussy, Poulenc, Wolf, Cornelius)
Par Bajazet
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Samedi 3 mars 2007
6
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/2007
18:30
Je viens de retrouver avec délice son récital d’opéras-comiques du XVIIIe siècle (1979, jamais reporté en CD) et avant d’en parler, bref récapitulatif sur cette
artiste majeure, qui n’a vraiment pas la place qu’elle mérite dans les mémoires.
Car c’est pour moi une des plus grandes chanteuses des 40 dernières années, et la plus extraordinaire Konstanze au disque (je pèse mes mots : c’est la plus grande). C’est avec
cette version Davis (avec Robert Lloyd hélas) que j’ai découvert L’Enlèvement au sérail adolescent, et à la même époque la TV française diffusait (à 20h30
un dimanche !) l’Alcina mise en scène par Lavelli à Aix (avec Berganza, Murray, Masterson) : la richesse de ce timbre nocturne mais ardent, l’expressivité
de l’artiste, la beauté de la femme, cheveux ras dans cette étrange scénographie, tout cela est inoubliable.
Je suis extrêmement séduit par la conjonction, chez cette artiste, d'un timbre corsé extrêmement beau, charnel et nourri (même si le grave est un peu faible), d'une
vocalisation éblouissante avec des aigus glorieux, et d'une intensité théâtrale remarquable. Pour Mozart, c'est merveilleux. Elle a justement ce qui, à mon sens, manque irrémédiablement
à Gruberova : la sensualité, et une plus grande franchise interprétative. C'était une mozartienne du premier ordre : Elettra*, Anna
(photo ci-dessus), la Comtesse, Vitellia. Karl Böhm, qui détestait les chanteurs français, était en extase devant cette Konstanze qu'il a dirigée à Paris sous Liebermann.
Née à Fort-de-France en 1932, sa carrière s’est développée progressivement à la fin des années 50. Débuts à Nice dans Les Pêcheurs de
perles en 1958. Au Festival d’Aix, comme Nadine Denize ou Roger Soyer, elle a d’abord chanté dans les chœurs avant d’aborder petit à petit des rôles qui ont pu l’attirer à l’attention du
public : Papagena en 1959 (Silja en Reine de la Nuit) puis la Reine en 1965 (Janowitz en Pamina). Son répertoire alors était celui du soprano colorature (Lakmé, Lucia), mais avec un timbre si peu
« à la française » et une ampleur vocale enviable… Elle a d'ailleurs chanté Blanche de La Force. Plus tard, elle a donné Les Puritains en 1974 à Marseille
avec Alfredo Kraus, Robert Massard et Martine Dupuy (un live existe, je crois, ou existait).
À son répertoire également, du baroque français (Zoroastre à Bordeaux au début des années 1960, Les
Indes galantes au Palais Garnier en 1962, Le Carnaval de Venise de Campra à Aix en 1975, sous la direction de… Plasson, huhuhu), et aussi des
créations contemporaines : Erszebet de Charles Chaynes (photo ci-dessous), Saint François d’Assise de Messiaen
(mais l’Ange convenait-il à cette voix ?).
Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1970, semble-t-il, que sa carrière prend un tour international, bien qu'elle ait chanté Le
Pirate à Wexford dès 1972. C’est l’époque de sa gloire, confortée par ses enregistrements pour Philips (voir la discographie ci-dessous). Liebermann la distribue au Palais Garnier dans
Mozart et dans Antonia pour Les Contes d'Hoffmann de Chéreau, où elle casse la barraque (l’acte d’Antonia, il est vrai, était le point culminant du
spectacle). Elle est invitée au Met (Konstanze, Gilda, Antonia) et à Salzbourg pour les 4 rôles des Contes d’Hoffmann mis en scène par Ponnelle avec
Domingo et Van Dam (elle alternait avec Edda Moser). Elle enseignait à Paris (au Conservatoire) jusqu'à une date récente.
Discographie hélas bien mince, au regard de son excellence :
– Beethoven : Messe en ut majeur, dir. Davis (Philips)
– Berlioz : Benvenuto Cellini (Teresa), dir. Davis (Philips)
– Berlioz : Béatrice et Bénédict (Héro), dir. Davis (Philips, rééd. éco.)
– Bizet : Le Docteur Miracle, dir. Amaducci (Opera d'Oro)
– Boieldieu : Le Calife de Bagdad + Le Nouveau Seigneur de village, extr. (Musidisc)
– Britten : Les Illuminations + Phaedra, dir. Wallez (Arion)
– Chaynes : Erszebet
– Honegger : Le Roi David, dir. Baudo
– Ingelbrecht : Requiem + Vézelay (Charlin)
– Messiaen : Saint François d'Assise (l'Ange), dir. Ozawa (Assai)
– Mozart : L’Enlèvement au sérail, dir. Davis, Philips (avec Burrows, Lloyd, Burrowes)
– Mozart : La Clémence de Titus (avec Burrows, Nafé, Barbaux), dir. Cambreling : coffret de 3 microsillons édité par la Monnaie de Bruxelles, le spectacle (première version des époux
Herrmann) avait été aussi capté pour la TV.
– Mozart, Air de concert K. 580 « Schon lacht der holde Frühling », dir. Marriner (Philips, Mozart-édition). [Quel dommage de ne pas avoir un « Bella mia fiamma », un « Ah, lo previdi !
» par elle…]
– Rameau : Dardanus (Vénus), dir. Leppard (Erato)
– Rameau : Extraits de l'acte IV d'Hippolyte & Aricie (la Chasseresse), dans un disque de musiques de chasse du XVIIIe s., dir. J.-Fr.
Paillard (Erato, rééd. Apex)
– Récital Grétry-Philidor, dir. Marriner (Philips,non reporté en CD).
Venons-en justement à ce récital, en remarquant en passant qu’à l’époque, Philips prenait la Konstanze de son catalogue pour lui faire enregistrer un programme de parfaites
raretés ! Jugez-en :
Airs d’opéras-comiques du XVIIIe siècle
The Academy of St-Martin-in-the-Fields, dir. Neville Marriner (1979)
1. Grétry : « Comme un éclair, la flatteuse espérance » (La Fausse magie)
2. Philidor : « Tout dormait » (Mélide ou le Navigateur)
3. Grétry : « Éprise d’un feu téméraire » (Anacréon chez Polycrate)
4. Grétry : « Je crains de lui parler la nuit » (Richard Cœur-de-Lion)
5. Philidor : « Quel espoir est pour moi ? » (La Belle esclave)
6. Grétry : « Plus d’ennemis dans mon empire » (Céphale & Procris)
7. Philidor : « De la coquette volage » (Les Femmes vengées)
8. Grétry : « Je ne le dis qu’à vous » (La Fausse magie)
9. Philidor : « Ô toi qui ne peux m’entendre » (Tom Jones)
Musiques d’une séduction extrême. Les airs de Grétry sont souvent plus exigeants, et requièrent parfois une virtuosité de haute école (airs 1 et 6). Philidor paraît cultiver
une écriture plus simple (l’air des Femmes vengées est très proche du Gluck des Pélerins de la Mecque), sans pour
autant méconnaître les climats dramatiques : la scène contrastée de Mélide ou le magnifique monologue désolé extrait de Tom Jones en témoignent, et
illustrent le versant à la fois romanesque et « sensible », loin des volutes du rococo tardif, de l’opéra français à la fin du XVIIIe siècle. Quel plaisir enfin de retrouver l’air de
Lyonel « Je crains de lui parler la nuit », sans les langueurs morbides de Tchaïkovski (la Comtesse de La Dame de Pique en murmure la première partie)…
L’original est extrêmement prenant par son mélange de mystère et de lyrisme (admirable péroraison) et par une écriture qui mime l’hésitation par un jeu magnifique de silences. Eda-Pierre et
Marriner le chantent de façon allante, conformément sans doute à ce qu’indique la partition. C’est un tout autre esprit que la déliquescence savante du Russe, mais tout aussi, quoique autrement,
émouvant.
L’interprétation est magistrale, et il ne faut pas séparer la chanteuse du chef. L’orchestre de Marriner est vraiment exemplaire : on a la légèreté, la pulsation, et en même
temps le soutien et le sens du lyrisme requis par cette esthétique. L’harmonie est totale entre la soliste et la direction orchestrale. Et quant à la soliste… on reste ébahi par la splendeur de
ce chant. Eda-Pierre a un défaut : une diction peu nette, rançon sans doute d’un timbre très riche, aux harmoniques profuses. Or justement, un de ses privilèges est d’offrir ici une voix fruitée,
profonde, ronde jusque dans le suraigu, sensuelle en un mot, qui nous préserve heureusement des blancheurs virginales menacées par la mièvrerie. Sensualité donc, mélancolie rêveuse, mais aussi
maestria éblouissante du style vocalisant (quelle technique fantastique ! mais aussi quel investissement expressif !). L’air de Vénus (Céphale et Procris
; est-ce un opéra-comique d'ailleurs ?) est impérial, à la fois héroïque, velouté et stylé. En fait, toutes les qualités de la mozartienne fructifient ici d’admirable façon. Héroïsme, sensualité,
délicatesse : ce qui donnait une Konstanze idéale refleurit ici.
Disque merveilleux d’une immense cantatrice, qui prouve au passage que les limites d’un répertoire supposé mineur n’existent pas pour un grand artiste. Et dans le désert
discographique de l’opéra-comique du XVIIIe siècle (La Caravane du Caire dirigée par Minko a hélas disparu corps et bien**), voilà le vademecum
idéal. Mais il est peu probable que Philips le réédite.
* Contrairement à ce que j'avais
écrit, elle n'a pas seulement chanté Elettra à la Monnaie mais aussi à San Francisco avec Eric Tappy en Idomeneo (on en rêve !). Voir le compte rendu de le production bruxelloise ici même
** Version rééditée en 2008.
Par Bajazet
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Lundi 19 mars 2007
1
19
/03
/2007
00:57
Il vient de mourir, celui qui fut de mes premières explorations du répertoire classique. C'était le Tamino de mon premier coffret d'opéra (la version Fricsay, parce que c'était
celle de La Flûte enchantée racontée aux enfants par Claude Rich), le ténor aussi de mon premier disque Bach (Magnificat & Cantate 8 par Karl Richter,
acheté dans un Géant Casino… où soufflait l'Esprit). Et un peu plus tard, c'est par lui que j'ai été ému par les lieder de Schumann, grâce à une émission de Denise Bahous sur France Musique : il
chantait Ich wandelte unter den Bäumen, accompagné par Jacqueline Bonneau.
Sur ce lied, voir ici même
Simplicité familière, moelleux, musicalité, intense poésie, éloquence toujours. Sa discographie
est monumentale (massivement chez DG, dont il était un des grands artistes "maison"), surtout dans l'oratorio (répertoire immense). C'est assurément un des plus
grands ténors mozartiens, trop méconnu aujourd'hui. Son Belmonte avec Fricsay n'est pas solaire et subjuguant comme celui de Wunderlich, mais non moins poétique, plus secret, et en osmose totale
avec le chef. Il a chanté non seulement Idamante à Salzbourg avec Fricsay (DG) mais plus Idoménée, en concert avec Haitink mais aussi à la scène (photo ci-dessous). N'en reste que le récitatif et
l'air ultimes (« Popoli !… Torna la pace al core ») dans un superbe récital Mozart chez Claves, gravé en 1983, et d'une fraîcheur vocale étonnante (il avait alors 64 ans).
Ce récital Mozart est toujours disponible (il inclut le grand air de concert "Misero ! o sogno"). Pour les intégrales de Mozart, La
Flûte et L'Enlèvement sont disponibles soit en collection économique chez DG, soit en réédition plus sommaire en Allemagne mais à un prix
imbattable. Moins éminent, mais très remarquable, l'Ottavio de Haefliger face à la Donna Anna de Jurinac dans la version Fricsay (DG) : le grand duo au début de l'acte I est inoubliable, et
"Dalla sua pace" est chanté avec une poésie quasiment spirituelle.
C'était enfin un interprète du lied phénoménal. Pour ce dernier répertoire, c'est dans un groupe de 4 disques Schubert tardifs (début des années 80), avec Dähler au piano-forte
(un Hammerflügel Brodmann), qu'il est surtout connu. Voyage d'hiver incomparable, avec des choses inouïes, et la fièvre poétique du ténor. Mais
La Belle Meunière et surtout Le Chant du cygne sont des sommets de la discographie de Schubert. Reste qu'on
attend toujours la réédition des ses lieder des années 60 chez DG, dont des Schumann et des Brahms merveilleux. Une réédition anthologique en un seul CD chez Claves (avec des Schoeck également)
en donne un bref aperçu, et d'autant plus frustrant. Le Jüngling an der Quelle de Schubert est chanté comme en songe. Il faut que DG réédite ces trésors.
En voilà peut-être la triste occasion.
Pourtant, au moment d'honorer sa mémoire, c'est vers Bach que je me tournerai. Cette espèce de sfumato qui semblait nimber une voix pourtant mâle donnait à ses interprétations
une dimension autant spirituelle que poétique, avec de surcroît une fièvre, une éloquence extraordinaire que je n'ai jamais retrouvées ailleurs. Il y eut d'autres immenses évangélistes de culture
allemande (Schreier, par exemple), mais chez nul autre interprète de Bach je n'ai trouvé ce mariage de l'autorité, de l'exaltation et de la poésie.
Alors, en hommage à ce serviteur inoubliable, voici deux airs extraits des cantates de Bach, soutenus par la complicité zélée de Karl Richter, et dont l'émotion et la
profondeur sont pour moi inaltérables. On les trouve dans un même coffret publié par Archiv (Cantates des dimanches après la Trinité I).
¶ Cantate BWV 45 : Es ist dir gesagt, Mensch, was gut ist.
Weiß ich Gottes Rechte,
Was ist's, das mir helfen kann,
Wenn es mir als seinem Knechte
Fordert scharfe Rechnung an ?
Seele, denke dich zu retten ;
Auf Gehorsam folget Lohn,
Qual und Hohn
Drohet deinem Übertreten.
Puisque je connais les droits de Dieu,
Quel secours pourrai-je attendre,
Quand il exigera de moi, son serviteur,
Des comptes rigoureux ?
Mon âme, pense à ton salut :
L'obéissance obtient sa récompense,
La souffrance et la honte
Menacent tes faux pas.
¶ Cantate BWV 8 : Liebster Gott, wann werd' ich sterben ?
Was wirst du dich, mein Geist, entsetzen,
Wenn meine letzte Stunde schlägt ?
Mein Leib neigt täglich sich zur Erden,
Und da muß seine Ruhestatt werden,
Wohin man so viel Tausend trägt.
Pourquoi, mon esprit,
pourquoi t'épouvanter
Quand sonnera ma dernière heure ?
Chaque jour penche mon corps vers la terre,
Et là doit être le lieu de son repos,
Là où des milliers d'autres sont portés.
Par Bajazet
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Mardi 10 avril 2007
2
10
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/2007
15:40
Krasava (Libuse de Smetana)
Cette soprane tchèque, née en 1924 et membre de l’Opéra National de Prague dès 1948, a peu enregistré, mais on la connaît surtout pour une magnifique intégrale de Rusalka dirigée par Chabala avec également Ivo Zidek : cet enregistrement Supraphon (1962) a été récemment doublé par une captation vidéo de la TV tchèque que Supraphon a éditée en DVD.
L’Invocation à la lune peut être écoutée sur ce site, où figure également une biographie et une discographie détaillées :
www.cantabile-subito.de/Sopranos/Subrtova__Milada/hauptteil_subrtova__milada.html
La voix est assez typiquement slave, par la couleur et le vibrato, mais aussi extrêmement expressive et juvénile. En Rusalka, elle n’a sans doute pas le caractère flottant et sfumato de Lucia Popp (celle-ci n’a d’ailleurs pas laissé de témoignage du rôle dans son intégralité) mais elle a des couleurs d’étang (je me comprends !), et aussi une endurance vocale plus manifeste : Subrtova chantait ordinairement Violetta et Donna Anna. En tout cas, elle garde toujours quelque chose de juvénile et d’immédiatement émouvant qui la distinguent d’autres interprètes slaves à la voix plus mûre et moins délicate (je songe à Benackova, par exemple). Et sa façon de négocier et de timbrer les aigus piano est décidément magnifique.
Sa discographie est concentrée sur le répertoire national : elle a participé à de nombreuses intégrales chez Supraphon (Dvorak, Smetana, Fibich, Janacek). Mais on peut aussi l’entendre dans un copieux récital de la série « Golden Voices of the Prague National Theatre ».
Le programme est pour moitié tchèque, pour moitié « international ». Tout est généralement chanté en tchèque. Je ne comprends pas cette langue mais j’ai toujours l’impression d’une grande éloquence du texte chez cette interprète.
DVORAK, Rusalka : Invocation à la lune (1961)
SMETANA, Le Mur du Diable : air d’Hedvika à l’acte III (1962)
RYBA, Air du rossignol (1953)
BLODEK, V studni : air de Lidunka (1958)
SMETANA, Libuse : air de Krasava à l’acte II (1965)
FOERSTER, Eva : 3 extraits du rôle-titre (avec Ivo Zidek) (1954)
MOZART, Don Giovanni : Non mi dir (en tchèque) (1955)
TCHAÏKOWSKI, La Dame de Pique : air de la Neva (1976)
OFFENBACH, Les Contes d’Hoffmann : Barcarolle (avec Ivana Mixova) (en tchèque) (1961)
CHARPENTIER, Louise : Depuis le jour (en français) (1953)
VERDI, Un bal masqué : Ecco l’orrido campo (en tchèque) (1959)
VERDI, La Traviata : Ah fors’è lui (en tchèque) (1959)
De la partie tchèque, qui s’ouvre par l’air de Rusalka extrait de l’intégrale, il faut souligner la beauté des extraits d’Eva, mais aussi la sensibilité et l’éloquence de l’air extrait de Libuse. La seconde partie reste plus surprenante : Subrtova soutient sans difficulté majeure le monologue d’Amelia, et avec une ardeur appréciable, et si sa Violetta pratique une vocalisation en piqués assez étrange, elle force la conviction par son engagement expressif. Les vocalises de Donna Anna la trouvent un peu malaisée d’ailleurs, mais le sentiment et le frémissement qu’elle met dans « Non mi dir » sont admirables, d’autant plus que l’art du chant y est évident. Ce qu’on entend de sa Giulietta est parfait de mélancolie.
Le plus extraordinaire demeure le grand air de Louise, dans un français très soigné : sensibilité, délicatesse, poésie, abandon, mais aussi longueur de phrase, contrôle des nuances et ampleur du geste lyrique, tout y est, et la reprise finale de « Ah, je suis heureuse ! » est donnée de façon étonnante, la tenue dans l’aigu étant dosée et modelée avec une maîtrise souveraine… pour ne rien dire de « trop heureuse », merveilleusement fait.
Quitte à tomber dans la banalité, je trouve que cet air d'euphorie gagne à être chanté par des voix qui exhalent quelque chose de nostalgique : le pressentiment rêveur du regret au cœur de la possession. Et cette qualité poétique, Subrtova la possède indiscutablement, par sa manière de chanter autant que par son timbre. C’est en tout cas dans cette interprétation que cet air que j’aime tant me touche le plus. Preuve supplémentaire que cette artiste si constamment émouvante et vulnérable était particulièrement bien armée pour l’art du chant.
Par Bajazet
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Mercredi 4 juillet 2007
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04
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/2007
02:22
Wieslaw Ochman est un des ténors auxquels je suis très sensible, depuis longtemps, pour sa noblesse délicate, ses nuances, sa douceur triste, et ce quelque chose d’un peu
désuet qui m’émeut tant chez lui. Sa carrière a beau s’être développée dans les années 70 (il est né à Varsovie en février 1937), il me fait toujours l’effet d’un ténor de jadis. Je l’ai entendu
une seule fois, en concert à Toulouse il y a 20 ans, dans le rôle d’Erik du Vaisseau fantôme avec Lisbeth Balslev.
Erik est un des rôles qui ont assuré à ce ténor polonais une carrière internationale (il le chanta à Orange, entre autres lieux). Extrêmement célèbre en Pologne, où il fut
d’abord ingénieur, Ochman est un peu le pendant de Teresa Zylis-Gara, à ceci près que cette dernière a connu la gloire avec de très grands rôles (Donna Elvira, Desdemona, Elisabeth, Butterfly,
par exemple). Ochman, qui avait à son répertoire Verdi et Puccini, n’aura finalement triomphé au plan international qu’avec des rôles moins exposés mais où il fut exemplaire. Il me semble
pourtant qu’il avait chanté au moins un rôle de Verdi au Palais Garnier sous Liebermann (Les Vêpres siciliennes ?), mais je me trompe peut-être.
Laca de Jenufa est un de ses grands rôles, gravé avec Söderström dans l’intégrale Mackerras
(Decca) mais aussi archivé en live new-yorkais avec Benackova et Rysanek sous la direction d’Eve Queler. Pour le répertoire slave, on trouve aussi deux incarnations majeures de Dvorak : le
Prince de Rusalka (Supraphon, avec Benackova) et Renaud dans Armida (Orfeo).
Pour l'opéra russe, le disque a conservé son Hermann de La Dame de Pique dans une version hélas
disparue (dir. Tchakarov, Sony) ; je ne la connais pas, Ochman y est dit-on excellent. Du Lenski dans Eugène Onéguine, qu’il chanta par exemple à Toulouse
avec Sylvia Sass et Youri Mazourok, aucun témoignage au disque, sauf erreur. Pas de trace non plus de son Faux Dimitri dans Boris Godounov, un rôle qu’il
a beaucoup chanté, par exemple au Palais Garnier dans la mise en scène de Joseph Losey, avec Raimondi et Viorica Cortez. Dans la version de Guerre et paix
de Prokofiev dirigée par Rostropovitch (Erato) il interprète Pierre Bezukhov.
Dans Narraboth de Salomé, il reste pour moi, Wunderlich excepté, le plus grand. Plusieurs
témoignages existent. L’intégrale de Karajan avec Behrens, fantastique, souffre d’une prise son qui noie les chanteurs ; aussi vaut-il bien mieux se tourner vers le live dirigé par Böhm à
Hambourg, où Ochman est étonnant face à Gwyneth Jones. Le coffret microsillons de cette version DG (où Kurt Moll chante un des soldats !) offrait dans son livret de nombreuses photos noir et
blanc de la production d’Everding, dont plusieurs où Ochman, qui était d'une belle prestance, marque la mémoire autant que Jones. On peut aussi l’entendre et le voir dans le film mis en scène par
Götz Friedrich, où Böhm dirige cette fois Stratas (incarnation idéale : la princesse lunaire de 15 ans, la voilà) avec Varnay en Herodias : réédition toute récente en DVD (DG).
Wieslaw Ochman a beaucoup chanté en Allemagne, où sa carrière prit son envol (Berlin, Hambourg), et il fut choisi par la Deutsche Grammophon pour plusieurs disques marquants de
Mozart. Le plus célèbre est le Requiem dirigé par Böhm (avec Mathis, Hamari et Ridderbusch), mais on n’oubliera
pas une splendide Messe de l’orphelinat dirigée par le jeune Abbado (avec Janowitz, Von Stade et Kurt Moll). Il aurait été intéressant d’avoir son Ottavio
plutôt que celui de Schreier ; du moins dispose-t-on de son Idomeneo dans la tardive version Böhm (avec Varady), réalisée à la suite des représentations salzbourgeoises (Mathis remplace au disque
Donath en Ilia). Voici ce qu’en écrivait très judicieusement Piotr Kaminski en 1986 dans la Discographie de L’Avant-Scène Opéra (hélas sucrée dans la
récente mise à jour du volume) :
Rien ne démontre mieux le crépuscule du chant germanique que la nécessité d’aller chercher un Idoménée… en Pologne. Ochman est certes un
habitué des scènes allemandes, et fut un collaborateur fidèle de Böhm, mais il reste clair que l’Allemagne n’a plus rien à offrir dans ce domaine.
Il est extrêmement soigné, très musical, la phrase est souple et harmonieuse, le timbre agréable, assez fruité dans le médium.
Malheureusement, sa maîtrise technique l’abandonne aux environs du fa, et au-delà c’est mixte ou engorgé, les voyelles (surtout le E, très vilain) se resserrent, etc. Incapable donc de « donner
de l’héroïque », Ochman reste un Idoménée parfaitement bien élevé, d’une belle noblesse (c’est même sa qualité première), mais assez peu viril. Les deux coupures dans "Fuor del mar"
prouvent manifestement que Böhm était conscient des limites de son interprète.
De fait, Ochman manque de la superbe héroïque de George Shirley ou de Gedda, mais sa musicalité raffinée, sans aucune afféterie, procure de réels plaisirs.
Parmi ses disques d’oratorio, on retiendra d'abord une Missa Solemnis de
Beethoven, toujours avec Böhm, d’un tranchant et d’une grandeur insensées, où Ochman brille au sein d’une distribution gigantesque : Margaret Price (un de ses plus grands disques), Christa
Ludwig, Marti Talvela (DG). La 9e Symphonie de Beethoven avec Kubelik (et Berganza) est moins décisive (DG). Le Stabat
Mater de Dvorak en revanche vaut le détour, à la fois pour l’œuvre et pour la magnifique interprétation de Kubelik (DG, avec Edith Mathis, Anna Reynolds et John Shirley-Quirk). Une rareté
enfin : les Catulli Carmina de Carl Orff dirigés par Jochum (DG), où Ochman incarne le poète latin, avec Arleen Auger en figure
érotique. C’est dans ce disque que curieusement je les ai découverts tous les deux jadis. La réédition CD offre en complément la surprenante Tentation de saint
Antoine de Werner Egk par rien moins que Janet Baker.
Ochman s’est bien sûr illustré dans le répertoire polonais. Son Berger/Dionysos du Roi Roger de Szymanowski est justement
célèbre (dir. Stryja, Naxos), mais il a également gravé plusieurs parties de ténor du compositeur, dont celle de la symphonie n°3 Chant de la nuit (EMI).
De Penderecki, on trouve la 7e symphonie (Les 7 Portes de Jérusalem) sous la direction de K. Kord, avec Ewa Podles, ainsi que sous la direction d’Anton
Wit chez Naxos ; on trouve aussi le Te Deum sous la direction du compositeur (EMI). De Moniuszko enfin, Polonais entre tous, il existe une intégrale de
Halka avec les forces de l’Opéra national, commercialisée par CPO.
Une partie de la discographie de Wieslaw Ochman reste cependant cantonnée à la Pologne, peu ou pas diffusée à l’étranger. À côté de divers programmes passe-partout (ave maria,
noëls, chansons italiennes), il existe ainsi au moins un ensemble d’airs d’opéra incluant Nadir (superbe), Don José, Ottavio, Nemorino, Cavaradossi, Calaf, Otello, Chénier. Je n’ai
malheureusement pas pu l’entendre.
En revanche, grâce à un grand voyageur que je remercie, j’ai pu écouter tout un disque de mélodies polonaises (Moniuszko, Zelenski, Gall, Niewiadomski, Paderewski, Marczewski,
Rozycki, Lipski). C’est magnifique de raffinement, d’une classe rare dans des musiques un rien salonnardes parfois. Les mélodies de Moniuszko sont extraordinaires. La délicatesse mélancolique
d’Ochman y fait merveille, et on se dit que si Tchekhov était polonais, c’est à peu près ce qu’on entendrait chanter dans La Cerisaie.
P.S. Une monographie sur Wieslaw Ochman, illustrée mais en polonais (évidemment), a été publiée en 1980 par Waclaw Panek. On la trouve assez aisément d'occasion sur Internet.
Par Bajazet
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Vendredi 6 juillet 2007
5
06
/07
/2007
02:14
La nouvelle de la mort de Régine Crespin est tombée il y a quelques heures, et les pleureuses électroniques déversent leur "merci Madame et au revoir (?!!)", "je suis très
triste", "l'hécatombe continue", "les mots me manquent" – bref tout le verbiage convenu qu'entraîne la disparition d'une "grande dame du chant". Passons sur le caractère ridicule et complaisant
de ces jérémiades à bon compte quand la dame d'un âge vénérable ne chantait plus depuis longtemps. Comme d'autres, Crespin était déjà entrée dans l'histoire du chant. Un point, c'est tout.
Qu'elle soit désormais physiquement morte n'y change pas grand' chose. Mais nous savons, ou nous devrions savoir, qu'on pleure sur les vivants et non pas sur les morts.
Faute de pousser mon lamento sur les lagunes du web et d'allumer des bougies en sanglotant, je m'attarderai néanmoins sur Régine Crespin, à qui je dois comme tant d'autres de
si profondes émotions musicales et esthétiques. Cependant, les souvenirs qui me viennent les premiers sont à la fois de son grand ton si humain (Brünnhilde au premier chef) et de cette
autodérision joyeuse, généreuse – c'est-à-dire aussi, propre aux grandes âmes – dont elle était capable. Qui l'aura vue déboulant sur un plateau TV des années 60 en entonnant "Oui c'est moi, me
voilà, je m'ramène / J'ai vu London, j'ai vu Turin", bref la chanson "C'est vrai" de Mistinguett (adaptée pour la circonstance), celui-là comprendra aussitôt.
J'ai vu Crespin sur scène une seule fois. Encore étudiant, un jour d'été, j'étais monté dans un
tortillard jusqu'à Clermont-Ferrand, où la production polonaise de La Dame de Pique dans laquelle elle faisait ses adieux avait atterri, Dieu sait
comment, après être passée par le Palais des Sports de Paris. La classe et le magnétisme de la composition, le français merveilleux dans la romance de Grétry, les formidables ressources de la
voix, tout cela imposait en scène quelque chose d'unique, au sein d'une distribution plus roturière (mais le ténor qui faisait Hermann – j'ai oublié son nom – était magnifique).
C'est de la façon la plus ordinaire par Les Nuits d'été que j'avais découvert Crespin. Je n'avais alors je crois jamais entendu dans
la musique vocale une telle alliance de poésie et d'érotisme. Le timbre m'ensorcelait certes mais c'est la qualité de phrasé, onirique mais pleinement incarné, qui me ravissait surtout. Et
cette beauté du registre grave ! Qui a fait comme elle "Sur moi la nuit immense / Descend comme un linceul" ? Cette voix si charnelle pouvait donc ainsi flotter comme les parfums dans l'air du
soir ? Cette voix si ardente être si lunaire parfois ? Cette assise vocale, avec ces harmoniques capiteuses, s'alléger comme la brise ? En revanche, je n'écoutais jamais Shéhérazade : cette musique ne me parlait pas, elle m'ennuyait. J'en fais amende honorable aujourd'hui, solennellement : le Chevalier des Grieux me soit témoin !
Crespin est avec Margaret Price celle qui me semble le plus admirablement au cœur de cette œuvre, dont elles ont comme nulle autre le raffinement sensuel et la clarté mystérieuse, la juste
distance.
De son importante discographie, plusieurs témoignages sont ordinairement salués comme des références. Pourtant les œuvres où Crespin me séduit le plus ne recoupent pas
forcément ce palmarès. En tout cas, il m'a plu d'examiner ce legs, pour ce que j'en connais. On trouvera d'ailleurs sur tel ou tel rôle, sur tel enregistrement, sur sa carrière en général
toutes sortes d'informations dans son autobiographie, d'abord parue sous le titre téléphoné La Vie et l'amour d'une femme (Fayard, 1982) et reprise 15
ans plus tard, avec plus de soin et divers compléments dont des photos, chez Actes-Sud sous le titre À la scène, à la ville. Le récit
aborde des aspects intimes de la biographie, avec un ton parfois très "nature". On y apprend aussi que son disque préféré était les Rückert-Lieder de
Mahler par Janet Baker. Réciproquement, je crois que Baker est extrêmement admirative de Crespin.
En 1985 était paru un coffret-hommage de 4 CD Régine Crespin : un portrait, vite disparu, pour reparaître tristement démembré en un
double CD The Very Best of Régine Crespin. Par exemple on n'y trouve que la moitié de ses airs de Verdi. Mais le Portrait en 4 CD avait déjà été fait de façon désinvolte : ainsi, à la place de l'air de la Salomé de Massenet "Je souffre", annoncé dans la notice, on entend un
monologue de Jean (Albert Lance) ! En sélectionnant les plages à partir de cette sélection d'Hérodiade, les gens d'EMI se sont tout simplement plantés,
ce qu'à ma connaissance aucune des recensions du coffret à sa parution n'a relevé.
Il y a quelques mois pour ses 80 ans, EMI a heureusement proposé un autre hommage en 4 CD, avec un appariement encore différent, incluant par exemple un extrait de
l'intégrale des Dialogues des Carmélites. L'essentiel y est donc disponible.
Que retenir dans ce coffret ? En premier lieu le récital Wagner (1961) dirigé par Prêtre. Il
est également disponible en CD séparé, avec un DVD joint où Crespin chante "Le Spectre de la rose" à la TV dans les années 60.
On y entend Elsa et Kundry merveilleuses, mais surtout les plus beaux Wesendonck-Lieder de la discographie, à mon sens (Tiana Lemnitz me semble un peu trop liquide et suspendue là-dedans). Tout serait à citer dans
la version de Crespin : geste ample mais net, justesse du ton, phrasés pénétrants, fluidité, lumière et ombre, sensualité, noblesse, diction allemande exemplaire (un de ses atouts maîtres) mais
plus que cela encore l'éloquence intime du texte dont on sent qu'il est véritablement incorporé par l'interprète. Et un équilibre souverain entre l'intensité et la souplesse. Magistral. Tubeuf
avait à propos de ce disque évoqué Nerval, écrivant que Crespin "pressent des départs immenses et impossibles". Il me semble que ce sens profond de la nostalgie anime également, quoique
différemment, ses Nuits d'été ou Shéhérazade.
Le récital Verdi de 1965 n'est pas moins extraordinaire. Le monologue d'Amelia au gibet, "Ritorna vincitor", un somnambulisme de Lady
Macbeth fascinant (elle faillit chanter le rôle à Marseille, je crois) et enfin les deux airs de Don Carlo : "Tu che le vanità" véritablement royal
(elle refusa le rôle d'Elisabeth à Karajan et ne le chanta jamais sur scène) et "O don fatale" impérial. On y retrouve ce grave phénoménal en même temps que cette tendance à plafonner dans
l'aigu. Tubeuf l'avait parfaitement souligné : ses qualités étaient vocalement inverses de celles de Rysanek, dont la faiblesse dans le grave n'avait d'égale que le foyer irradiant de l'aigu,
qui chez Crespin durcit vite. Plus tard dans sa carrière il pourra même être crié, fatalement.
Or Crespin avait déjà gravé des airs de Verdi (l'air de la tour du Trouvère et la chanson du saule d'Otello) pour son premier récital, sous la direction d'Otto Ackermann (elle évoque les circonstances disons singulières ;-) de cet enregistrement dans son
autobiographie). On était en 1958 et l'interprète était encore timide, un peu appliquée quoique vocalement splendide. Il suffit de comparer avec sa Chanson du saule gravée pour le récital
d'opéra italien chez Decca à la fin des années 60, bien plus assise, accomplie poétiquement et expressivement. Dans ce récital de 1958, on trouve aussi les 2 airs d'Elisabeth de Tannhäuser (photo en haut de page), un air de la Mathilde de Rossini chanté avec une distinction qui tire vers le haut sa
banalité musicale (n'est-ce pas, Kat ?), et "D'amour l'ardente flamme", magnifique, mais un peu contraint par le studio il me semble. Mais ce mélange de sensualité et de noblesse typique de
Crespin est déjà extraordinaire.
En revanche, je reste assez déçu par ses extraits des Troyens. On le sait,
la partition a été dépecée et tripatouillée pour cet album microsillon (avec ce hurlement ridicule de Cassandre rajouté à l'entrée du cheval). Je trouve que Crespin est là curieusement
emphatique, avec des effets appuyés et très convenus, courte d'imagination, surtout dans la mort de Didon (dont il manque les 2/3…), avec cet accent mélo sur le mou de "Je vais mourir". Franchement, je trouve Baker bien plus accomplie en Didon, ou même Veasey. Le duo d'amour reste cependant magnifique, malgré un orchestre
prosaïque. Cassandre est mieux, mais reste étonnamment convenue quand même. Antonacci s'est élevée bien au-dessus de cela. Reste la beauté de la diction.
Je n'avais pas aimé sa Carmen (intégrale Lombard, Erato), qui m'avait parue à côté de la plaque par excès de bonnes intentions. Non, en fait, là où je la préfère au sein du
répertoire français, c'est dans Massenet. Dans Hérodiade, c'est fabuleux. Il existe d'ailleurs dans les archives
de la radio des extraits où c'est Ernest Blanc lui donne la réplique : j'en possède une copie et c'est évidemment magistral. Dans l'air de Marie-Madeleine qui figure sur le récital d'opéra français chez Accord, elle phrase et respire cette musique sulpicienne avec un bonheur et une suavité
inoubliables. Très bel air des lettres de Charlotte aussi. Sur ce même récital, "Il va venir" de Rachel, superbe, les stances de la Sapho de Gounod (comment elle dit : "Adieu, flambeau du
monde"… ces voyelles nasalisées parfaites !) ou le fameux "Salut, splendeur du jour" de Sigurd. Disque hélas assez mal enregistré (le report CD paraît
vraiment mal fait), avec un orchestre de routine.
On n'oubliera pas
l'opérette. Non pas tant pour La Vie parisienne de Plasson, si artificielle en définitive (et mal enregistrée), que pour La Grande-Duchesse, où Crespin me semble plus dans son élément (la production du Capitole, mise en scène par Robert Dhéry, est archivée par la Télévision française,
de même que sa Première prieure de Poulenc à Strasbourg) ; mais surtout pour ce récital d'airs d'opérettes chez Decca où Ciboulette ou Les Trois valses auront rarement connu à la fois autant d'esprit et autant de plénitude. L'air de Phi-Phi, "Ah, cher
monsieur, excusez-moi", est d'une classe dans la fantaisie comique qui laisse pantois. Ce disque d'airs d'opérette vient d'être réédité avec les airs d'opéras français gravés également avec
Lombard.
Le récital italien chez Decca (dir. Downes), constamment réédité, est un régal, en particulier pour Desdémone, Gioconda et par-dessus
tout la Marguerite de Boito ("L'altra notte"). Le rayonnement vocal et expressif de Crespin y semble saisi à son zénith.
Malgré mon aversion pour Tosca, j'avais été captivé par son live américain avec Bacquier. Elle en a d'ailleurs
gravé des extraits en français avec Paul Finel (arrrgh) et René Bianco, dont une partie au moins est reprise dans le Portrait EMI en 4 CD. Son élégance,
sa classe sont étonnantes, et la prière ("D'art et d'amour") est d'une tenue et d'une clarté sensible qui sont extrêmement émouvantes. J'avoue d'ailleurs que dans cet air j'apprécie des voix
très fluides (j'adore la version de Welitsch, par exemple).
Bien marginaux, ses rares témoignages dans Mozart (la Comtesse, Fiordiligi peut-être: voir
l'anthologie de lives Régine Crespin en scène publiée naguère chez Rodolphe). Elle avait aussi chanté Donna Anna avec Ernest Blanc ou Bacquier au Palais
Garnier. On devine sans peine que ce n'est pas vraiment son rayon. Son Iphigénie en Tauride est fameuse (un live de Buenos-Aires, avec Robert Massard)
mais comme cette esthétique à la fois molle et lourde (Sebastian à l'orchestre) nous semble inadéquate, noyant Gluck dans un flou sans arêtes et sans
pulsation. Ce n'est plus drapé, c'est nappé. Ainsi jouée, c'est la musique la plus assommante du monde. J'avoue qu'entendre le rôle d'Iphigénie ainsi
distendu ne m'inspire pas grand chose.
Revenons au répertoire allemand. À part, âpre d'aigu, mais du plus grand ton, le redoutable air de concert "Ah ! perfido" de
Beethoven avec Schippers (CBS, rééd. en CD avec des Ravel et Satie très tardifs). Il reste des traces de son Fidelio (chanté à Covent-Garden sous la direction de Klemperer), de sa Senta aussi.
Une Elsa intégrale avec Konya est publiée chez Gala ; je ne l'ai pas entendue. Je garde un souvenir ébloui de sa Kundry, malgré un son lointain (je ne sais de quelle année il s'agissait, je
crois que c'était avec Fritz Uhl et Blankenheim) : tout ce qu'avait désiré Wieland Wagner est là en effet, le charme caressant d'une fille-fleur folle, la lumière, la féminité poétique, une
forme inhabituelle d'étrangeté. C'est vraiment le pendant à Martha Mödl.
N.B. Il existe également un Parsifal de 1969 avec Crespin, capté non à Bayreuth mais à Buenos Aires, avec Windgassen,
Adam et Crass (Living Stage). Je me demande comment c'est.
De même pour sa Brünnhilde de La Walkyrie, si différente de Mödl, aussi
essentielle qu'elle. Sieglinde était certes le rôle-fétiche de Crespin, celui où elle fut largement célébrée (studio avec Solti et James King, mais aussi live Bayreuth 1960 avec Kempe chez
Myto). Mais enfin des grandes Sieglinde il y en a d'autres, et par goût je préfère Rysanek ou Reining. En revanche, la Brünnhilde de la version Karajan (DG) est à mon sens une des plus grandes
incarnations et du rôle et de Crespin. Elle se hisse à des sommets de beauté mystérieuse, de théâtre et d'émotion que Nilsson, pour prendre une référence-standard dans le rôle, n'effleure même
pas. Et là encore, l'allemand est d'une poésie et d'une éloquence bouleversante, face à Vickers comme face à Stewart. Crespin n'avait sans doute pas tort en considérant que la révolution
interprétative voulue par Chéreau pour Brünnhilde, mettant l'accent sur la féminité vulnérable sans céder sur la majesté, avait été résolument amorcée dans cette Walkyrie de Karajan.
Son Rosenkavalier a longtemps fourni matière à des polémiques convenues. "Dans la Maréchale, vous préférez
Schwarzkopf ou Crespin ?" Les avis furent souvent on ne peut plus tranchés. D'un côté, on lisait dans le Dictionnaire des Disques émanant de la
rédaction de Diapason au début des années 80 : "vocalement, Crespin fait des prodiges, mais au plan de l'expression, ce monde lui échappe". De l'autre,
Lotte Lehmann avait désigné Crespin comme son héritière dans le rôle. Il est certain que l'intégrale Solti trouve Crespin dans un confort vocal qui n'est pas des meilleurs. Elle avait été
malade du reste, et Minton et elle (sauf erreur) enregistrèrent leurs scènes séparément.
Il convient de rappeler qu'il existe du Rosenkavalier de Crespin un disque d'extraits antérieur, dirigé par Varviso, où Crespin est
cette fois confondante vocalement, un peu prudente parfois cependant, ou même léchée. Elle trouve en Söderström une admirable partenaire (elles avaient chanté l'opéra ensemble à Glyndebourne en
1959 : photo ci-dessus). C'est un CD Decca couramment disponible en Allemagne, mais il me semble qu'il n'a jamais été commercialisé régulièrement en
France.
Elle a chanté Ariane au Festival d'Aix en 1966, avec Troyanos débutante et Mesplé. La soirée est conservée à la Médiathèque d'Aix (retransmission TV). Crespin est gênée dans
l'aigu, et elle ne semble pas forcément à l'aise avec le caractère. Le monologue initial, dans mon souvenir, est cependant d'une plénitude considérable.
On n'oubliera pas le lied. "Si je m'écoutais, je ne chanterais que Schumann et Wolf". Parmi ses rares
disques de lieder, il existe un Liederkreis Eichendorff de Schumann d'une
poésie pénétrante (EMI, repris dans le coffret de 4 CD). Mais sauf erreur Decca n'a jamais reporté en CD une face de lieder (1967) qui complétait les
Bilitis et les mélodies de Poulenc (dont "Hôtel") avec John Wustmann : or c'étaient le cycle des Marie Stuart,
sublime de bout en bout, et une poignée de Hugo Wolf, dont "In der Frühe", un "Verschwiegene Liebe" dont les Allemandes mêmes doivent être jalouses, et un "Anakreons Grab" (Goethe) qui donne un
extraordinaire sentiment d'éternité, en même temps qu'on y entend cette chose si émouvante chez une grande voix : son sourire énigmatique et familier — alcyonien.
Wo die Rose hier blüht, wo Reben um Lorbeer sich schlingen,
Wo das Turtelchen lockt, wo sich das Grillchen ergötzt,
Welch ein Grab ist hier, das alle Götter mit Leben
Schön bepflanzt und geziert? Es ist Anakreons Ruh'.
Frühling, Sommer und Herbst genoss der glückliche Dichter;
Vor dem Winter hat ihn endlich der Hügel geschützt.
C'est ici que la rose fleurit, que la vigne enlace le laurier,
Que la douce tourterelle appelle, que le petit grillon s'égaye,
C'est ici : quel est ce tombeau que tous les dieux ont planté
Parmi les beaux ornements de la vie ? C'est le repos d'Anacréon.
Le printemps, l'été et l'automne, l'heureux poète en a joui ;
Contre l'hiver, la colline lui a offert enfin un asile.
Par Bajazet
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Dimanche 22 juillet 2007
7
22
/07
/2007
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Erika Köth : Portrait
Le Freischütz : Polonaise d’Ännchen (dir. Keilberth, 1958)
L’Enlèvement au Sérail : air d’entrée de Konstanze (dir. Schüchter, 1955)
Don Giovanni : « Batti, batti, o bel Masetto » (dir. Schüchter, 1955)
Les Noces de Figaro (en allemand) :
air de Suzanne (acte IV) et romance de Chérubin (dir. Klobucar, 1959)
La Flûte enchantée : « Der Hölle Rache » (dir. Schüchter, 1955)
Don Pasquale (en allemand) :
air d’entrée de Norina et duo de l’acte III, avec Josef Traxel (1956)
Rossini, Le Barbier de Séville (en allemand) :
duo Rosine-Figaro, avec Hermann Prey (1957)
Lucia de Lammermoor (en allemand) :
récitatif et air d’entrée, avec Hertha Töpper (dir. Schüchter, 1957)
Un ballo in maschera : les deux airs d’Oscar (dir. Schüchter, 1958)
Ariadne auf Naxos : récitatif et air de Zerbinette (dir. Matzerath, 1956)
Gounod, Faust (en allemand) : récitatif et ballade de Marguerite (dir. Klobucar, 1959)
Chants populaires allemands :
« Verstohlen geht der Mond auf » ;
« Z’Lauterbach hab i mein Strumpf verloren » (1956)
Lehar, Friederike :
« Kleine Blumen, kleine Blätter » ; « Warum hast du mich wach geküßt » (1957)
1 CD EMI-Studio (1989)
« Holala, c’est qui, cette vieille ? » Catherine venait d’arriver, alors que j’écoutais L’Enlèvement
au Sérail de Jochum avec Wunderlich (DG, 1965). Autant ce dernier était solaire, inaltérablement jeune, autant elle trémulait gentiment en effet, le timbre grelotant et un peu passé. J’étais moi-même décontenancé, ne connaissant alors dans le rôle que Christiane Eda-Pierre. Rémy Stricker, dans la Discographie succincte qui accompagnait le
Mozart de Hocquard dans la collection « Solfèges » la citait pourtant comme référence, en concédant, sans doute par euphémisme, qu’elle « n’avait plus
alors tout l’éclat impertinent de la jeunesse ». J’avais des doutes, quand même, tant le timbre sonnait vieillot, un peu étriqué.
Longtemps Köth n’avait été pour moi qu’un nom dans les catalogues et dans les discographies. Je ne saurais pas bien dire pourquoi, ce nom me fascinait (les occlusives,
peut-être ?). Je remarquais aussi, comme plus tard l’auguste Xavier, qu’elle faisait partie de la cohorte de ces coloratures germaniques monosyllabes : Köth, Lipp, Streich, Holm, Pütz… Quelques
mois plus tard, je découvrais le Così fan tutte de Jochum, toujours chez DG, où
elle fait Despina. Pour le coup, le grelot et le côté un peu scabreux de la voix étaient parfaitement intégrés à la caractérisation drolatique de sa partie. Ce n’est que peu à peu que j’ai
entendu Erika Köth dans d’autres choses : de l’opérette bien sûr (Adele dans La Chauve-souris viennoise de Karajan chez Decca) ou l’air de Norina diffusé
à la radio par Henri Goraïeb, qu’on retrouve dans ce « Portrait », et qui m’avait beaucoup séduit. Et puis, plus récemment, j’avais été ravi par un concert live de Salzbourg, partagé avec Clara
Haskil, où elle chante le vertigineux air de concert « Sperai vicino il lido »
d’une voix légère certes, mais bien timbrée, et avec un emportement ahurissant et une technique d’une précision rarement entendue.
Ce « Portrait » EMI que je cherchais depuis un moment me donne l’occasion d’essayer de cerner l’art d’une interprète très aimée en Allemagne, où son souvenir demeure très
vivace.
Née en 1925 à Darmstadt, Erika Köth fut frappée par la poliomyélite à l’âge de 8 ans. Elle rêvait déjà, dit-on, de devenir chanteuse, et ce n’est qu’à force d’acharnement à se
plier à des exercices de gymnastique qu’elle parvint à se rétablir. En 1944, elle a 17 ans, vient de perdre sa mère ; la ville de Darmstadt lui octroie une bourse pour étudier le chant, mais la
guerre totale est alors décrétée : ouvrière, puis sténo-dactylo, elle gagnera sa vie pendant l’occupation américaine en travaillant aux cuisines de la caserne et en chantant des rengaines dans
des boîtes de nuit. En 1947 elle remporte le premier prix d’un concours de chant organisé par la Radio de Hesse à Francfort, et obtient alors ses premiers engagements dans de petits théâtres. En
1950, Otto Matzerath l’engage dans la troupe de Karlsruhe. Köth déclarera plus tard tout lui devoir, et à la discipline forgée dans ce théâtre.
En 1953, c’est l’envol. Elle est engagée par Rudolf Kempe au Staatsoper de Munich, qui sera avec Berlin son port d’attache. À partir de là commence une carrière internationale,
parallèlement à des enregistrements discographiques : moins pour HMV où c’est Rita Streich qui tient alors les parties de son répertoire (Legge confie à Köth quelques opérettes avec Schwarzkopf
ou une des Walkyries avec Furtwängler), que pour EMI-Electrola, la branche allemande, en contrat avec laquelle elle réalisera toute une série d’enregistrements (Mozart, opéras-comiques allemands,
opérettes, opéra italien) qui assureront sa réputation auprès du public allemand avant qu’elle ne se produise à la télévision.
Munich sera pour ainsi dire son foyer : 704 représentations pour 34 rôles. Mozart bien sûr (63 fois Konstanze, 54 Susanna, 51 la Reine de la Nuit) mais surtout, bien
avant Zerbinetta (40 fois), Sophie du Ronsenkavalier (76 fois) dont elle fut la grande titulaire munichoise avant Lucia Popp. C’est pourtant avec Lucia de Lammermoor qu’elle s’est le plus souvent
produite : 90 fois, dont les représentations dirigées par Fricsay lui vaudront ses plus grands triomphes. Car comme il était de tradition, cette voix légère chantait régulièrement Lucia mais
aussi Gilda ou la Rosine du Barbier. Il existe du reste un témoignage d’un Barbier munichois, en allemand, où Köth est entourée des jeunes Prey et Wunderlich, et de Hotter en Basile ! (Coffret CD
chez Gala et surtout DVD en noir et blanc publié récemment par DG en hommage à Wunderlich.)
D’autre part, Köth participa à la réouverture de l’Opéra Allemand de Berlin (Deutsche Oper) reconstruit en 1961 dans le rôle de Zerline (dir. Fricsay, avec, excusez du peu,
Fischer-Dieskau, Grümmer, Lorengar, Berry, Greindl, Grobe) et resta un pilier de la troupe, dans les mêmes rôles à peu près (250 représentations). Elle y chante d’ailleurs des rôles plus lourds,
par exemple Antonia, de même qu’à Munich elle s’était avancée dans Traviata ou Donna Elvira et surtout Mimi, le rôle de ses adieux en 1978. Elle se consacra ensuite à l'enseignement… et à
sa vigne, jusqu'à sa mort en 1989.
Ainsi s’affirme sans doute une singularité de Köth. D’un côté, elle pouvait pâtir de la comparaison avec d’autres coloratures germaniques, plus soyeuses de timbre (Rita Streich
bien sûr mais aussi la Viennoise Wilma Lipp), plus rondes et fluides sans doute, plus poétiques à maints égards ; mais de l’autre, la voix de Köth avait vraisemblablement plus de solidité, avec
un timbre qui accrochait davantage (la qualité de son défaut, en quelque sorte) — même si Wilma Lipp chanta Donna Elvira mais nul ne sait dans quel état vocal…
Le « Portrait » EMI permet justement de se faire une bonne idée des vertus exactes d’Erika Köth, dont l’individualité me
semble excéder sa réputation bien établie de colorature (elle chanta la Reine de la Nuit plus de 300 fois) ou de spécialiste de l’opérette. Car cet assemblage de gravures de studio des années 50
(récitals ou « sélections » d’opéras italiens chantés en allemand) est ici réalisée de façon extrêmement judicieuse et illustre les facettes de ce talent, parfois méconnues, en lui rendant
justice sans occulter ses limites.
Le programme s’ouvre par la polonaise du Freischütz, presque 10 ans avant l’intégrale EMI où elle chante Ännchen
avec Nilsson et Gedda. En 1958, la voix était sans doute plus stable. Le chant est tenu, vivant, assez terrien (c’est dans le caractère du morceau) mais on trouverait plus d’esprit chez Rita
Streich et même chez la Berlinoise Lisa Otto, merveilleuse interprète du rôle dans l’intégrale de studio avec Grümmer. Difficile alors de ne pas penser à la sentence de Tubeuf : « Köth, qui ne
fut jamais qu’une sous-Streich, et même une sous-Otto »… La matière même de la voix est pauvre de charme intrinsèque, c’est un fait, avec cette couleur rétive à la juvénilité, ou plutôt on songe
irrésistiblement aux petites vieilles de Baudelaire qui ont paradoxalement gardé des caractères de l’enfance.
Là réside peut-être ce qui rend cette voix émouvante : cette qualité d’enfance, de franchise aussi, qui n’est pas dans la fraîcheur vocale pure mais plutôt dans l’esprit, et
qui fait oublier les grelottements du timbre. Il faut dire aussi que la musicienne est d’une discipline admirable, avec une précision technique hors pair. Son air de Konstanze, 10 ans avant l’intégrale, la montre impeccable d’exécution mais aussi d’une timidité mélancolique aussitôt prenante. Manque évidemment une dimension du
rôle, plus héroïque, et la voix sonne vite étriqué. On remarque cependant la très grande beauté du suraigu, épanoui, rond, qu’on retrouve tel dans la Reine de la Nuit. Ce n’est pas exactement ce
qu’on peut souhaiter idéalement en Constance, mais l’humanité de Köth est évidente, et on se dit que c'est là sans doute une clé de son succès : cette faculté de communication ou de sympathie
familière qui se réalise dans un chant sans fard et sans détours inutiles. L’anti-Gruberova, à ce titre comme à d’autres.
L’air de la Reine de la Nuit est décevant. On ne parle même pas du caractère de véhémence, absent chez Köth comme chez tant d’autres
alors (et avec ce tempo à la traîne…). Mais c’est si prudent, sans imagination, un peu popote, très terre-à-terre, sans rien de stellaire comme chez Streich (version Fricsay) ou chez Lipp (les
deux airs gravés avec Furtwängler). Au demeurant, c’est impeccable techniquement, et la qualité du suraigu, bien plus plein que le medium, est impressionnante, avec une résonance irradiante
superbe. Pour le coup, il faudrait sans doute juger d’après un enregistrement sur le vif. J’en veux pour preuve l’air de Zerline, qui sonne bien plus bourgeois et corseté qu’à la scène en 1961
avec Fricsay, où elle est vraiment très émouvante.
E. Köth dans le rôle de Susanna
(répétition avec Rudolf Hartmann)
Et pour le coup aussi, on en vient à se demander si la renommée de Köth comme Reine de la Nuit ne cache pas ses vraies qualités. Car à côté d’un Chérubin hors sujet, voici une
Susanna (récitatif et air du dernier acte) surprenante : le tempo est lent, le chant se déploie avec une discipline sans faille, des diminuendos
magnifiques, un souffle et une ligne parfaitement contrôlés, mais surtout Köth exhale là une mélancolie délicate, sans sourire, qui est vraiment troublante. Le frémissement de Seefried ou de Popp
n’y est pas, non plus que leur poésie, mais Köth impose là, contre toute attente, un climat étrangement recueilli et parfaitement tenu.
Pour la suite, les dévots de l’italianità sont priés d’aller faire une course. Le duo du Barbier est cependant agréable, d’une espièglerie bien dosée, assez enfantine, et la réplique du jeune Prey est magnifique. Dans l’air de la fontaine de Lucia, on est sans doute gêné par une voix qui sonne trop petit et surtout un peu vieillot, et pourtant… Si
on compare à ce que fait la jeune Maria Stader avec Fricsay (Walhall), Köth se signale par une technique, une dynamique et un style bien plus soignés (même si le trille est aux abonnés absents),
et aussi par un effort d’expression sensible quoique bridé par les limites du timbre. Mais l’intelligence et la sensibilité sont là, indéniablement.
En fait, ce sont les deux extraits de Don Pasquale qui séduisent vraiment. L’air de Norina est rendu avec
pertinence, et un jeu de nuances très beau. La ruse du personnage n’offusque pas l’humanité rayonnante de l’interprétation. Et quel suraigu splendide ! J’aime beaucoup ça (mais il est vrai que
j’adore Donizetti en allemand : quel dommage que Mödl…). Plus réussi encore, le duo avec Ernesto, le magnifique Josef Traxel, corsé et velouté, où tous deux respirent à l’unisson la suavité
élégiaque.
Passons sur les airs d’Oscar (quelle pauvreté, mon Dieu, ce rôle insupportable !) et nous arrivons à Zerbinetta, dont il n’existe pas à
ma connaissance d’autre témoignage par Köth (mais une photo magnifique de Salzbourg !). Comme on s’y attend, c’est ultra-probe, touchant, mais terre-à-terre encore, cela manque un peu de
manière : plus munichois que viennois, disons. On est très loin de la splendeur ironique de Streich, qui confère de surcroît au rôle une tendresse
frémissante.
C’est finalement dans la ballade de Thulé du Faust de Gounod qu’on retrouve la grande Erika Köth, avec ce mélange
d’enfance et de gravité qui fait merveille ici. Autre figure poignante particulièrement éloquente, la Friederike de Lehar (abandonnée par Goethe…) et son
air du baiser, auquel Edda Moser donnait une dimension quasiment tragique quand elle le donnait en bis dans ses récitals.
Köth y est magistrale d'émotion et de classe, et on comprend que les concepteurs du programme ait choisi de finir par là.
Et pourtant… le sommet de ce disque est à mon sens atteint par les deux chants populaires allemands accompagnés au
piano, où Köth se hisse à un degré de beauté et d’évidence impressionnant. « So muß es sein », comme disent les Allemands. L’un (« Z’lauterbach »), sur un rythme de valse énigmatique, ni vraiment
charmeur ni vraiment triste, est chanté avec une poésie merveilleuse, et la voix sonne magnifiquement (l’aigu est solllicité en longues phrases dans le refrain). Du reste, cet air populaire fait
fortement songer à Schubert, dont Köth grava plusieurs lieder avec Gerald Moore (il y avait aussi des Wolf !). Mais le second Volkslied bouleverse, qui évoque des roses sous la lumière de la
lune. « Rosen im Tal, Mädl im Saal… ». On est dans la tristesse pénétrante et sans âge de certains Volkslieder de Brahms. Köth chante comme en apesanteur,
en profondeur pourtant, avec une intériorité, un dépouillement admirables. Quand on pense qu’elle a gravé tout un disque microsillon de ces merveilles…
Là se confirme le paradoxe : cette petite dame bien coiffée, dont les photos à la ville sont si typiques de l’Allemagne de l’après-guerre, était une grande artiste
mélancolique.
Par Bajazet
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Lundi 13 août 2007
1
13
/08
/2007
03:32
Entretien avec Edda Moser, par H.J.
Mende, Radio Bavaroise, 9 mars 2007
http://www.br-online.de/alpha/forum/vor0703/20070309_i.shtml
Hans Jürgen MENDE — Nous recevons aujourd’hui une cantatrice qui n’est pas seulement connue mondialement, mais aussi dans tout l’univers : Edda Moser. Je dois d’abord expliquer brièvement qu’en
1977 Voyager 2 a été envoyé dans le cosmos et qu’à bord se trouvait un disque nommé « Sounds of Earth » : parmi ces sons, un exemple de ce que peut faire une voix humaine : il s’agit de votre
interprétation d’un air de la Reine de la Nuit. C’est fou, cette histoire, non ?
Edda MOSER — Je l’ai d’abord pris comme un grand honneur. Puis je me suis dit que j’allais être un objet de plaisanterie. Mais quand j’ai reçu la lettre de Cap Canaveral, j’ai pensé : « Es ist
vollbracht », « c’en est fait ».
MENDE — C’est à dire qu’on ne vous avait pas du tout consultée auparavant ?
MOSER — Le projet était en cours depuis longtemps, et on m’a simplement signifié que ma voix avait été envoyée dans l’espace comme messagère du chant humain. Ce disque peut se conserver un
billion d’années, et il a entre temps quitté notre univers à bord de Voyager 2. Voyager 2 n’émet plus jusqu’à nous, trop loin désormais. […]
MENDE — Croyez-vous qu’un jour un extra-terrestre va entendre ce disque ?
MOSER — Je fais des efforts pour le croire. Les physiciens sont évidemment plus intelligents que moi et ils auront eu leurs raisons pour effectuer cette expédition.
MENDE — Toujours est-il qu’ils ont envoyé l’air de vengeance de la Reine de la Nuit.
MOSER — Oui, ce n’était peut-être pas très diplomate.
MENDE — Je m’en étais aussi un peu étonné et je me suis demandé quelle idée les extraterrestres allaient se faire de nous en entendant cela.
MOSER — « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen », « La vengeance de l’enfer bouillonne dans mon cœur »… ce n’est vraiment pas très amical. Mais c’est égal, c’est simplement l’air le plus
difficile à chanter de la littérature musicale.
MENDE — La Reine de la Nuit, c’était vraiment votre rôle, pour ainsi dire. Dans beaucoup, beaucoup d’années, on y associera encore votre nom. Avez-vous remercié Mozart de l’avoir écrit ?
MOSER — Non, pas vraiment. J’étais même été parfois irritée. Pour l’année Mozart, ce disque déjà ancien [EMI, 1971] a été réédité, avec tous ces airs de concert redoutables. Et de fait j’en veux
à Mozart, par exemple d’avoir obligé la chanteuse, à la fin de l’air de concert « Popoli di Tessaglia », à chanter par deux fois un contre-sol. Le fa est déjà assez haut comme ça, mais vraiment
Mozart a mal fait de placer ce sommet à la suite d’un second mouvement au terme duquel la voix arrive déjà fatiguée. C’est pour cette raison que cet air est inchantable en concert ou alors pas
sérieusement avec ce récitatif grandiose au début. C’est un accompagnato tellement grandiose, vraiment. J’ai enregistré l’air naguère avec la Staatskapelle de Dresde [Berlin Classics] ; c’était
du bon travail mais nous avons commencé par la fin, sinon je n’aurais pas pu en venir à bout.
MENDE — Combien de fois avez-vous chanté la Reine de la Nuit ?
MOSER — Pas très souvent, en fait. Il faut dire qu’en tant qu’Allemande je n’étais pas assez attractive en Allemagne pour y être distribuée… C’est quand Karajan m’a emmenée en Amérique [dans la
production salzbourgeoise de L’Or du Rhin] que je l’ai surtout chanté, au Metropolitan. Et quand La Flûte
enchantée a été enregistrée ici en Allemagne, Sawallisch (ou la femme de Sawallisch, je ne sais pas bien) a dit : « Moser ? Nous ne la voulons en aucun cas pour ce rôle ! Nous voulons une
autre chanteuse ! » J’ai certes de l’admiration pour chaque interprète du rôle, mais c’était quand même un peu « mes airs ». Le producteur de l’enregistrement a répondu : « Ou elle chante la
Reine ou bien on annule tout ». Sawallisch a dû alors s’exécuter. Et voyez ; pour l’enregistrement de ces deux airs nous avons récolté des prix les uns après les autres. Je pense que ça a été une
entreprise importante. J’ai toujours respecté Sawallisch, encore aujourd’hui.
MENDE — Comment voyez-vous le rôle de la Reine ?
MOSER — La Reine de la Nuit est une figure politique. Elle tente par son ascendant sur le royaume des ténèbres de prendre le pouvoir sur celui de la lumière. C’est un personnage purement
politique, invulnérable au sentiment. Elle circonvient le ténor, pour qu’il lui rende sa fille, mais ce qu’elle veut, c’est la couronne solaire, sa fille lui est assez indifférente. Elle ne veut
que le pouvoir, précisément le pouvoir. […]
MENDE — Au début on se dit : Pauvre femme, on lui a enlevé sa fille…
MOSER — Oui […] car elle chante alors en sol mineur. Chez Mozart, c’est la tonalité typique de la tristesse. L’air de Pamina (peut-être le plus grand qu’il ait jamais composé) est en sol mineur,
comme d’autres pièces funèbres de Mozart.
MENDE — Justement, auriez-vous préféré chanter Pamina ?
MOSER — Ah, naturellement j’aurais aimé chanter Pamina, mais le rôle ne convient pas à mon caractère. J’ai toujours un peu été l’épouvantail de service. On m’a toujours surnommée « l’épouvantail
tragique » [die tragisches Scheuche]. C’est très bien comme ça, car j’ai pu aller au bout de ce que j'avais à faire.
MENDE — Y compris la Sorcière de Hänsel et Gretel.
MOSER — Oui, la Sorcière a été un des rôles marquants dans mon travail. J’étais furieusement ravie de le faire. Je l’ai faite aussi de façon comique, car dans le fond on ne peut plus représenter
Hänsel et Gretel aujourd’hui. Quand la Sorcière est jetée vivante dans le four, je trouve ça insupportable.
MENDE — Vous avez beaucoup chanté et peut-être pouvez-vous vous rappeler ce qui se passait en vous quand vous chantiez sur scène, par exemple l’air de vengeance de la Reine de la Nuit. Cela se
déroulait-il comme quelque chose de programmé ou bien vous concentriez-vous sur chaque note ?
MOSER — Non, il faut éviter cela. Si on veut être vraiment bon, et c’était toujours mon désir, on doit s’exercer, s’exercer, s’exercer encore. On doit répéter jusqu’à ce que le subconscient, qui
conditionne assurément les coloratures difficiles, soit aussi entraîné de manière à ne plus penser à la difficulté lorsqu’elle arrive. Alors on ne pense plus qu’au personnage et à l’expression.
Il faut chanter toutes ces choses sans avoir à se dire : « Oh mon Dieu, pourvu que j’y arrive ! » On ne doit plus penser de façon intellectuelle. Il faut plutôt répéter, tout simplement, répéter,
répéter, pour s’aider de l’automatisme ainsi créé, car le subconscient est ce qui compte le plus chez un chanteur.
MENDE — Connaissez-vous le trac ? Le trac vous a-t-il gêné dans votre carrière ?
MOSER — Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’avais un trac affreux. C’était une épouvante ! Jusqu’à ce que j’admette que je devais faire avec. Quand on a le trac, c’est pour toujours, il ne
vous quitte jamais. Il faut juste savoir le reconnaître et l’utiliser. « Aha, plus que 5 minutes avant la représentation, j’ai la langue sèche. » Il faut faire un petit exercice pour humidifier
la langue, la bouche : vous vous mordez délicatement la langue sur le côté et la bouche s’humidifie aussitôt. J’ai appris ce truc naguère à Helmut Kohl, qui est un grand ami. […] Votre propre
salive est le meilleur lubrifiant du larynx. C’est ce qu’un vieux chanteur m’avait montré. Le trac entraîne aussi la sensation d’avoir des papillons dans le ventre. Mais au moment où la musique
commence, on y va ! C’est le bonheur.
Autrefois je me disais : « Peut-être que le théâtre va brûler, ou bien qu’il va y avoir une gigantesque inondation, ou ce genre de catastrophe, et je n’aurai pas à entrer en
scène ». Et puis un jour, je devais chanter à Naples avec Karl Richter, mon préféré parmi tous les chefs d’orchestre. C’était un programme autour de Bach, avec par exemple la cantate Jauchzet
Gott in allen Landen. Me voilà devant ma loge avec ma robe de concert à la main et je vois Karl Richter venir vers moi, une valise à la main. Je lui demande aussitôt ce qui se passe, et il
me répond avec son accent inimitable : « Nu, es is Schdreig ! » ; « Eh bien, ils sont en grève ! ». Le concert était bien sûr annulé, pas question de chanter. Et là je me suis dit
: « Mon Dieu, quel dommage, j’ai travaillé si longtemps pour Jauchzet Gott et le reste, et finalement nous ne pouvons pas donner le concert ! » Cette grève m’a rendue malheureuse comme
les pierres : ce que j’avais porté pendant des mois, des années, je ne pouvais pas le produire.
MENDE — Votre premier grand rôle au Metropolitan a été la Reine de la Nuit. À l’époque vous avez dû y remplacer une collègue en très peu de temps.
MOSER — Oui, comme il arrive souvent. Être remplaçante signifie être parfaitement prête au moment où la chance frappe à la porte. C’était pour la répétition générale de La Flûte enchantée dans la merveilleuse production avec la scénographie de Chagall, dans laquelle les figures peintes se mettaient en mouvement. C’était une féerie
extraordinaire, vraiment. Donc on m’appelle à l’hôtel à 9 heures du matin : « Mme Moser, il faut que vous chantiez à la générale publique ! » J’accepte, mais je voulais répéter. Je me rends alors
à l’Opéra, mais là on me costume aussitôt, et puis j’entends : « Miss Moser, on stage please ! » Je me disais : « Qu’est-ce qui se passe ? Il faut quand même que je répète une fois ! »
Mais ça ne se passait pas comme ça : direct sur scène. Le problème, c’était que je n’avais pas assisté aux répétitions du spectacle, car je n’étais à New York que depuis deux jours. Je ne savais
pas que dans cette mise en scène je devais me trouver sur scène depuis le début. Je devais monter par derrière en haut d’une échelle énorme et m’asseoir là, derrière un rocher. C’est de là que
j’ai chanté tout l’opéra, pour m’entraîner. […] Enfin, j’ai chanté, et mon air est magnifiquement sorti. Et le tout sans appréhension, car de la peur, à proprement parler, je n’en avais pas.
J’étais simplement trop heureuse de devoir chanter au Met, dans ce théâtre immense. Je suis alors redescendue et j’ai répété pour le second air.
MENDE — Et tout s’est bien passé. Maintenant nous allons vous écouter dans trois extraits : Lucia di Lammermoor, Electre dans Idomeneo et la Reine de la
Nuit. […] Qu’est-ce que cela vous fait d’entendre ces enregistrements de 1977 ?
MOSER — Eh bien, il est difficile de le dire sans paraître sentimentale, mais cela me tue. Quand j’ai su que j’avais fini de chanter, je suis quasiment morte. J’ai donné ma dernière
représentation au Staatsoper de Vienne avec Salomé. Puis j’ai fait un récital de lieder ici à Munich pour le Festival, et puis j’ai dit : « Voilà qui est fait, fini, rideau ! » Évidemment,
c’était facile à dire, mais quand les propositions ont continué à arriver, et que j’ai dû répondre : « Non, je ne chante plus », je voulais effectivement ne plus vivre. On ne veut plus, c’est
aussi simple que ça. […] Fischer-Dieskau l’a parfaitement exprimé : « Un chanteur meurt deux fois. » D’une mort commune, mais avant cela il meurt déjà quand il prend conscience que sa voix ne
répond plus à ce qu’on attend d’elle.
C’est ainsi : quand on est chanteur, on commande à sa voix ce qu’elle doit faire. Bon, on chante toujours bien encore et je ne peux pas m’empêcher de chanter pour donner des
exemples à mes élèves. Quand ils me disent par exemple qu’il est impossible de chanter telle ou telle chose, ça vient tout seul, je leur montre comment on fait. Ça, aujourd’hui, je peux toujours
le faire. Mais la raison principale pour laquelle on doit s’arrêter, et ça tous les chanteurs vous le diront, c’est qu’on n’a plus la force d’aller jusqu’au bout. Je veux dire, la force qui
abandonne tout un chacun, ce n’est pas tellement une histoire de cordes vocales. Non, à partir d’un certain moment, vous n’avez plus la force d’accomplir ce travail. Souvent on a toujours les
notes, même dans un âge avancé. Par exemple, je peux toujours aujourd’hui montrer à une étudiante comment on chante Pamina, pour le phrasé, pour la douleur, pour la couleur funèbre, etc. Ça, je
peux toujours le faire. Mais un rôle entier, ce n’est plus possible. Il vient un moment où on ne peut plus chanter comme on voudrait. Tout ce qu’on a pu travailler 500 heures durant, tout d’un
coup cela ne sort plus tel qu’on se le représente.
MENDE — Est-ce un lent processus qui vous a conduite à cette décision d’arrêter ?
MOSER — Oui. J’ai eu une maladie grave, sans m’en rendre compte, et qui n’a été diagnostiquée par un médecin de Cologne qu’après mon retrait de la scène. J’avais une carence hormonale énorme. Le
médecin m’a dit : « À vrai dire, vous auriez dû mourir depuis longtemps. » Mais personne n’avait rien détecté. J’étais forcée de m’arrêter, je n’avais plus du tout d’hormones. Je vivais dans une
telle solitude que c’est le corps qui, d’une manière ou d’une autre, a pris en charge la souffrance de l’âme. J’étais très malade et je n’en savais rien. J’étais toujours à me dire : « Mais
qu’est-ce que j’ai ? Une allergie ? » Les médecins me prescrivaient des litres d’huiles diverses. Mais j’étais toujours sèche, sèche, desséchée ! Et c’est pourquoi je me suis dit un beau jour que
ça n’avait plus de sens.
MENDE — Le traitement que vous avez reçu vous a-t-il aussi tirée de cette crise morale ?
MOSER — Oui, mais ce n’est pas le fait des médicaments. Disons que j’ai simplement mis en ordre ma vie privée et c’est alors que je suis redevenue soudain un être humain, et d’abord une femme. Je
retrouvais la sensation d’être une femme, ce que je n’avais pas connu auparavant. Je n’étais alors qu’une machine, une machine à chanter. On a vraiment besoin, non seulement comme artiste mais
aussi et surtout comme être humain, d’être alimenté par des sources, quelles qu’elles soient. Si ce courant vient à manquer, c’est fini. Tout cela, je l’ignorais alors. Aujourd’hui j’y vois
beaucoup plus clair.
MENDE — Vous avez passé beaucoup de temps dans les avions, vous avec beaucoup voyagé, vraiment beaucoup, vous avez été invitée dans le monde entier. Et vous avez travaillé avec les noms les plus
célèbres et les plus extraordinaires.A-t-on dès lors le temps de s’occuper d’autre chose ? Ou bien pense-t-on toujours au prochain rôle, à la prochaine œuvre qu’on va chanter ?
MOSER — Non, je ne dirais pas cela, car on a un temps spécifique pour étudier et répéter. En tout cas, en ce qui me concerne, c’est quasiment à l’étranger que j’ai découvert la langue allemande.
J’étais en effet presque toujours à l’étranger, car tout simplement je n’étais guère demandée en Allemagne. Alors, quand j’étais dans ma chambre d’hôtel, je passais mon temps avec Thomas Mann ou
Heinrich Heine ou Friedrich Torberg, etc. Cela m’aidait à survivre, car j’avais une nostalgie terrible de l’Allemagne. Je ne pourrais pas vivre longtemps ailleurs qu’en Allemagne. Je me suis
ainsi consolée, pour ainsi dire, avec la sensation de la langue allemande. Et c’est aussi cela qui m’a sauvée quand, après l’arrêt de ma carrière, je voulais disparaître. C’est alors que je me
suis rappelé qu’à New York, frigorifiée dans mon lit à l’hôtel, je lisais quoi que ce fût en allemand. Et tout se remettait en ordre.
MENDE — Donc, c’est ce qui vous a délivrée de la crise morale également quand vous avez arrêté de chanter ?
MOSER — Non, pas cela, mais je savais qu’il existe quelque chose d'autre à quoi s’intéresser.
MENDE — Vous aviez donc de nouveaux buts. Revenons au commencement. La petite Edda Moser [née en 1938] assise sous le piano de son père, qui était un célèbre musicologue. […] Et assise sous le
piano, avez-vous commencé à chanter ?
MOSER — Non, le fait est que je trouvais ça simplement intéressant. J’écoutais tout cela attentivement, comme plus tard j’observais tout. On me parquait sous le piano parce que ma mère savait que
là-dessous j’étais en sécurité. Nous étions 5 enfants, et l’un d’eux est mort, et ma mère devait surtout s’occuper de la nourriture et de l’entretien de la maison. Donc on m’installait sous le
piano en sachant qu’il ne se passerait rien, que trois heures après je serais sagement toujours là-dessous. Quand mon père travaillait au piano ou écrivait des livres, j’étais toujours à
proximité, quelque part sur le sol. J’étais toujours un peu comme un esprit de la terre (Erdgeist) : j’étais toujours en sécurité là où se trouve
l’esprit.
MENDE — Vous avez déclaré un jour dans un interview qu’enfant vous étiez soit très, très timide, soit très, très turbulente.
MOSER — Exactement, c’est tout à fait vrai. C’était lié à mon sentiment de précarité. Quand un enfant est très turbulent, c’est qu’il ne se sent pas en sécurité.
MENDE — Dans des articles du temps de vos plus grands succès, on lit que vous étiez à la fois une diva et une gamine.
MOSER — C’était le cas, en effet. Mais c’est le public qui fait de vous une diva, alors que ce à quoi on aspire soi-même — je parle pour moi – c’est se comporter avec tenue et parler une langue
correcte. Je ne parlais que rarement, mais j’écrivais des lettres. Pendant ma carrière j’ai écrit un nombre hallucinant de lettres. Dèjà quand j’étais enfant, écrire me semblait fantastique.
Quand j’étais dissipée à l’école, je recevais parfois des punitions, par exemple écrire 3 pages à propos de tel arbre. Je trouvais ça formidable. 50 ans après, quelqu’un m’a envoyé une de ces
pages, une page que j’avais écrite dans mon enfance. C’est tout à fait charmant. C’est signé « Edda Moser ». Je ne sais si ça vient d’un professeur, ça m’a été envoyé anonymement.
MENDE — Puisque vous aimez écrire, où en est votre autobiographie ?
MOSER — Je ne souhaite pas en écrire une. Voyez-vous, j’ai lu tant d’autobiographies, de chanteurs en particulier… Seule Astrid Varnay a publié une autobiographie véritablement bonne. Mais toutes
les autres versent dans l’énumération : « J’ai chanté ici, et j’ai chanté là, et j’ai chanté ce rôle, etc. » Je ne suis pas prête à ça, tout simplement, et je ne sais pas non plus si cela peut
avoir de l’intérêt. Je n’en suis pas du tout certaine. Naturellement, les gens sont toujours ravis quand je raconte des anecdotes : car j’ai vécu des histoires incroyables au théâtre, comme tous
les chanteurs. Par exemple, quand un jour la moitié de la distribution s’est retrouvée en détention, etc. C’est bien sûr amusant si je le raconte, mais si je le fixe par écrit ? Je suis loin d’en
être persuadée.
MENDE — Dommage. J’imagine bien que ce serait un livre très intéressant. J’ai lu un jour à votre sujet : « une Berlinoise étrangère à la sentimentalité, dotée d’un esprit clair et d’une
froide intelligence de son art. » Était-ce erroné d’écrire cela ?
MOSER — Non, non, c’est aussi une part de moi-même. Mais ce qui m’animait principalement, c’était d’enclore tout mon désir d’amour, de tendresse, dans le chant ; je voulais épuiser à fond la
dimension dramatique et multiple d’un rôle ou d’une partie. telle était ma tâche. Et le chant était le moteur et le véhicule grâce auxquels conduire la chose jusqu’au bout. Mais c’est l’approche
psychologique d’un rôle qui m’a toujours extrêmement intéressée. Quand j’ai abordé Salomé, je suis d’abord allée en Israel, j’ai visité Massada ou encore j’ai parlé avec Marcel Prawy, pour savoir
qui a été une bonne Salomé. C’est ainsi que j’ai procédé à chaque fois pour cerner longuement un nouveau rôle.
En définitive, je n’ai pas chanté tant de rôles : 40, pas plus. Ce n’était vraiment pas beaucoup. Mais ces rôles que j’ai chantés, je les ai vraiment explorés à fond. Pour
Elektra par exemple, j’ai commencé par me pencher sur l’ensemble de l’Orestie, pour connaître les arrière-plans. Car chaque rôle appelle une certaine couleur, une certaine ombre. J’ai toujours
été une chanteuse avec un timbre grave. Je dis toujours que j’ai eu du grave avec les notes aiguës. Mais je n’ai jamais été une "colorature". Je ne l’étais pas, je ne pouvais pas l’être.
MENDE — On imagine très bien votre voix dans des emplois italiens.
MOSER — J’ai chanté des rôles italiens, bien sûr. Mais vous savez, je n’ai chanté le répertoire italien qu’à l’étranger. J’ai chanté une fois Traviata à Berlin – sans doute la meilleure Traviata
que j’aie jamais chantée – et les gens ont dit : « Comment une Allemande peut-elle chanter Traviata ? » Le fait que Verdi ait confié autrefois ses grands rôles féminins à une cantatrice allemande
n’est pas allé jusqu’à la connaissance du public des places debout.
MENDE — Vous avez dit, que vous aviez essayé de combler à l’opéra un désir d’amour et de sécurité. Ce n’était pas le cas dans votre vie privée ?
MOSER — Non, j’ai été mariée à un homme qui me considérait comme une sorte d’oie de Noël, où il n’y avait qu’à se servir. J’ai gagné beaucoup d’argent, mais tout d’un coup je n’avais plus rien,
et des dettes pour un million et demi de marks. Je me suis dit que quelque chose avait cloché. J’ai alors quitté mon mari. Dès lors, je n’ai jamais cherché un homme, c’est un fait. Parce que je
savais que ça raterait de toute façon. […] Quand on cherche quelque chose, on porte cet acharnement avec soi. Et ça ne marche pas. À l’époque, je ne pensais plus du tout à trouver un homme. Vous
ne pouvez imaginer dans quelle tristesse je vivais, je me disais : « C’est fini ! maintenant je ne dois plus penser qu’à la manière dont je vais survivre ! »
Et on traverse aussi des déceptions épouvantables. J’ai connu cela plusieurs fois avec des chefs d’orchestre, qui vous promettent la lune et ne tiennent rien de ce qu’ils ont
promis. Je ne veux pas donner de noms, mais j’ai été tellement blessée que j’ai fini par me résigner. Je suis néanmoins d’un très bon naturel, et quelque part la confiance vous fait vivre quand
même. Je ne veux pas employer le mot espoir qui est si galvaudé. Mais la confiance ne m’a finalement jamais quittée.
MENDE — Au début des années 70, dans un entretien paru dans Die Zeit, vous parliez avec enthousiasme de votre projet de fonder une famille, d’avoir des
enfants.
MOSER — Oui, absolument. J’avais en effet cette idée. Le mariage est à mes yeux ce qu’il y a de plus sacré, c’est une chose sainte. […] En tout cas, j’ai toujours souhaité pour moi un mariage
heureux. Avec des enfants ? Je ne sais pas, j’ai un bon contact avec les enfants, mais mon « enfant », c’était mon chant. C’est toujours la même chose : on désire les choses qu’on n’a pas, et
quand on les a, on trouve le moyen de râler (rummeckern). Il faut en prendre et en laisser.
MENDE — C’est la Berlinoise qui réapparaît.
MOSER — Oui, ce serait quand même dommage si ce n’était plus le cas chez les individus, si par exemple on n’entendait plus les façons de parler de Munich ou de Dresde. J’ai aussi chanté beaucoup
d’opérettes, et j’avais alors besoin de connaître les dialectes. Pourquoi devrais-je oublier mes racines berlinoises, d’ailleurs ?
MENDE — Revenons à vos racines artistiques. Vous vouliez être danseuse à l’origine, à ce que j’ai lu.
MOSER — Oui, c’est exact. Quand j’étais enfant, je souffrais beaucoup d’asthme, à cause des conditions de vie de l’après-guerre, de la faim, etc. L’asthme est aussi provoqué par la peur : enfant
je vivais dans une peur terrible, car l’incendie de Berlin m’avait beaucoup secouée. D’ailleurs je n’en suis toujours pas sortie aujourd’hui. Mon père fut alors nommé au conservatoire de Weimar
et nous sommes partis là-bas. Je désirais faire une activité qui avait à voir avec le mouvement corporel. Mes parents m’ont alors envoyée à l’école de ballet du Théâtre National. Mais quelque
temps après, je constatai que je devenais trop grande et trop lourde pour être ballerine. De fait, on ne pouvait plus du tout me soulever, ce qui est l’alpha et l’omega de cet art.
Mais c’est alors que mon père fut rappelé à Berlin, et là je suis allée chez Mary Wigman. Naturellement, ce fut une merveilleuse préparation pour mon travail en scène plus
tard. Je savais tomber de telle sorte que les gens croient que je m’étais cassé le cou, je tombais de façon professionnelle. C’était spectaculaire vu de loin, mais je ne me suis jamais fait de
bleus.
MENDE — Et là c’est la découverte : « Je pourrais aussi chanter ! »
MOSER — Oui et non. Mon père m’a amenée chez Hélène Schlusnus, la première femme de Heinrich Schlusnus. Mais c’était un professeur trop négligent pour moi et je suis partie. Par la suite, tous
mes professeurs, hommes ou femmes, sont morts.
MENDE — Vous avez aussi été chez Günther Weissenborn, l’accompagnateur de Fischer-Dieskau.
MOSER — Oui, j’ai étudié avec Weissenborn. Mais comme les autres, c’était quelqu’un qui dans le fond préférait travailler avec des voix d’hommes. Finalement je suis allée six mois chez une dame
qui ne me faisait pas assez travailler, à mon goût. Maintenant que j’enseigne moi-même, je sais que si j’avais eu un professeur dans mon genre, tout serait allé beaucoup mieux. Par exemple
j’aurais gagné bien plus d’assurance et de confiance en moi.
Car j’étais complètement seule. Je n’avais personne pour me conseiller. Le principal, c’était de gagner assez d’argent. Grâce à la danse au moins j’avais une bonne maîtrise de
mon corps. C’est une aide quand vous chantez, et aussi pour l’expression. Aujourd’hui, quand un élève vient me voir, je sais précisément la technique pour faire ceci ou cela. Je sais comment
fonctionne la force musculaire et où doit se trouver le centre du mouvement. Tout cela je l’ai appris alors chez Mary Wigman. Pour la scène, c’était évidemment l’idéal.
Donc, j’ai commencé avec Mme Schlusnus parce que mon père avait dit : « Bien, tu n’as qu’à essayer comme ça. » Mais ni avec elle ni avec les suivants ce n’était ce que
j’attendais : moi j’avais en vue un tout autre but. Et donc il a fallu que je travaille par moi-même, seule.
MENDE — Vous aviez un but en tête, vous voyiez ce à quoi vous vouliez atteindre.
MOSER — Oui, j’avais un but, mais qui était si lointain : je voulais chanter à l’Opéra de Vienne, sans même savoir précisément où se trouvait Vienne.
MENDE — N’importe, vous vouliez atteindre quelque chose de grand.
MOSER — Ça ou rien. Il n’y avait pas de demi-mesure chez moi. Ni dans la peine ni dans la joie. Je suis scorpion, et ce noir-et-blanc est quasi normal. On le voit aussi à mes frusques. Chez moi,
tout est toujours blanc ou noir.
MENDE — Aviez-vous cependant un modèle, une cantatrice dont vous étiez l’émule ?
MOSER — Non, non. Mais c’est une bonne question, car je n’avais effectivement aucun modèle. Une Reine de la Nuit telle que je me la figurais, ou une Donna Anna, il n’y en avait pas alors. C’est
pourquoi j’ai pris pour modèle Elenora Duse, cette grande actrice, ce génie dramatique. Ma grand-mère m’avait offert un livre sur la Duse et…
MENDE — Et c’est alors que vous avez voulu faire du chant ?
MOSER — Oui, et c’est alors que j’ai voulu faire du chant ! De fait, le chant n’était pour moi qu’un véhicule, car je voulais atteindre autre chose au-delà. On me demande souvent pourquoi je suis
devenue chanteuse. Je puis dire qu’à l’époque ça ne m’a jamais suffit. Mais à l’intérieur des rôles je pouvais toujours réaliser une part de ce que je suis. Certes, ce n’était que sur scène et en
suivant les rails de la musique, mais cela m’était égal, c’était toujours une part de moi-même. Les rôles auxquels je n’adhérais pas intimement, je les laissais tomber aussitôt. Par exemple, j’ai
chanté une fois Nedda de Cavaleria Rusticana au Metropolitan Opera. Et au milieu de la représentation j’ai pensé tout à coup : « Ce n’est pas du tout un
rôle pour moi ! Je ne peux pas ! C’est effrayant, épouvantable ! » Et je n’ai plus jamais chanté le rôle.
MENDE — Vous étiez incapable de tromper ainsi ce pauvre Canio ?
MOSER — Oui, il m’a fait tellement pitié. Je me suis dit : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce qu’elle fabrique avec Silvio ? Pourquoi ? Canio est un gars sensationnel ! » Je ne
comprenais pas ce rôle, et donc j’ai dit : ce n’est pas pour moi. […] Il fallait que je m’identifie totalement à chacun des rôles que j’ai chantés, que ce soit Isolde, Salomé ou la Sorcière dans
Hänsel.
MENDE — Vos débuts ont été très modestes : à Würzburg, en 1963, dans le chœur, avec des solos.
MOSER — Oui, dans le chœur. C’était dur.
MENDE — Puis vous êtes allée à Hagen [1964-1965]. Ce n’est pas une période dont vous vous souvenez avec plaisir.
MOSER — En effet, ce n’était pas facile. Ce n’est que plus tard que j’ai appris à me mettre simplement au-dessus de certaines personnes. J’étais toujours si pleine de révérence ! J’ai reçu à la
maison une éducation très chrétienne et on me disait toujours que je devais le respect à autrui. Mon père était toujours si déférent avec des gens dont je disais moi-même : « Ils n’en valent
vraiment pas la peine ! » C’est ce que j’ai très bien perçu moi-même alors. Mais je devais d’abord apprendre à le transposer à moi-même. Je devais d’abord prendre peu à peu conscience de ce que
je suis moi-même au juste. Car dans mon enfance ou ma jeunesse, personne ne m’avait appris ça. Personne ne m’avait indiqué comment développer sa propre personnalité, de manière à pouvoir dire
aussi : « Voilà ce que je veux et voilà ce que je ne veux pas. »
MENDE — Donc vous avez quitté l’opéra de Hagen, épaulée par votre mère, et vous êtes retournée à Berlin. L’histoire d’Edda Moser, à partir de là, aurait pu aussi bien continuer ainsi : Edda Moser
rencontre un homme, elle l’épouse et se contente de chanter de temps en temps dans le chœur de la paroisse.
MOSER — Oui, cela aurait pu se passer de la sorte.
MENDE — Où s’est situé le tournant ?
MOSER — Ah, il n’y a pas eu de tournant, en fait. Le tournant effectif est venu seulement quand j’ai cessé de chanter, mais sinon je suis toujours restée fondamentalement une cantatrice,
toujours. Je voulais toujours aller dans la lumière ! Je le dis franchement, c’est une métaphore qui me vient spontanément. Oui, c’était mon idée : entrer dans la lumière. Car moi-même je
trouvais toujours que je n’étais pas bien terrible, je me trouvais même toujours affreuse. Alors je pensais que la pleine lumière pourrait m’embellir. Mais y a-t-il eu un tournant ? Non. Déjà à 3
ans, je mettais les chapeaux de ma mère et je traversais la maison en tapant des pieds. J’ai toujours voulu être en représentation.
MENDE — Alors est apparu Hans Werner Henze.
MOSER — Oui, Henze, cet homme merveilleux. Voilà encore un de ces hasards providentiels. J’étais à Berlin, et je n’avais rien à faire. Je percevais une aide sociale et je chantais cependant, pour
avoir un peu d’argent, avec le chœur de chambre du RIAS : un solo du Requiem allemand de Brahms. Je chantais ça sans peine. J’étais à l’aise comme un ange
là-dedans, parce que je pouvais chanter tous ces aigus sans forcer, sans crispation. Alors ils m’invitaient toujours pour chanter et j’étais payée 100 marks par soirée. Pour moi, à l’époque,
c’était une somme épatante.
Un matin à onze heures, le téléphone sonne : « Mademoiselle Moser (c’était encore l’usage à l’époque), il nous arrive quelque chose d’épouvantable : pour la Judith de Honneger, on a oublié de distribuer un rôle ! » Ça s’était passé comme ça : le chef dirigeait, il donne le départ, et rien ! « – Où est la Pleureuse ? –
Quelle Pleureuse ? – Eh bien, la Pleureuse qui doit chanter là à ce moment ! – Oh mon Dieu, on a oublié de la distribuer ! » Alors on m’appelait parce qu’ils se disaient : « Elle a les aigus pour
ça ! » Je ne connaissais pas une note ni de Judith ni de Honneger. Je demande pour quand était le concert. « – C’est demain soir, donc vous devez chanter
la générale dès cet après-midi. – Mais je n’ai même pas la partition ! – Elle est en route ! » Les conditions de transport à Berlin sont excellentes, et 20 minutes plus tard j’avais la partition
en main. Et au bout de deux heures je savais tout mon rôle par cœur.
À 5 heures je me rends à la répétition, le chef donne le départ et la Pleureuse chante. Or dans la salle il y avait aussi un manager. Et pendant le concert le lendemain, il y
avait aussi Hans Werner Henze, qui demanda aussitôt : « Qui est cette Pleureuse ? » C’est alors que j’ai été convoquée pour une audition. Il se trouve justement que le merveilleux Erik Werba
accompagnait Rita Streich pour un récital de lieder au Conservatoire (la salle de la Philharmonie n’existait pas encore). Toujours est-il qu’Erik Werba m’a accompagnée pour cette audition. Et
tout d’un coup la porte s’ouvrit et je vis entrer Horst Buchholz ! [Célèbre acteur allemand (1933-2003), découvert par Duvivier à Berlin après la
guerre]
MENDE — Vous deviez être dans tous vos états !
MOSER — Horst Buchholz ! Et avec lui un monsieur plus petit, dégarni. Donc j’ai chanté pour Horst Buchholz, la Reine de la Nuit. Le petit monsieur à côté de lui me dit ensuite : « Mon nom est
Hans Werner Henze. Seriez-vous d’accord pour chanter deux cantates de moi à Londres dans 3 semaines ? – Oui ! » Sur le moment, je n’ai pas eu la moindre conscience de ce qui m’arrivait.
J’ai donc répété 3 semaines durant. Voilà pourquoi je dis à tous mes élèves, et aussi à tout le monde : Quand la chance frappe à la porte, il faut répondre présent, et donc ne pas dire qu’on va
d’abord y réfléchir, non ! il faut dire : « Oui, c’est d’accord ! ». Car les choses qu’on vous propose, la plupart du temps elles ont été anticipées, d’une manière ou d’une autre, inconsciemment,
par quelqu’un qui ne vous connaissait pas. Dans mon cas, c’était Hans Werner Henze.
Donc j’ai accepté et je suis partie à Londres chanter ces cantates, puis à Dresde. Je répétais avec Henze dans l’église Saint-Luc (Lukaskirche), et autour de nous il y avait
des techniciens qui nous dérangeaient en permanence en faisant du bruit. Ils tiraient ici, ils perçaient là, et ainsi de suite, pendant que je chantais. Au bout d’un moment j’ai protesté : « Ce
n’est pas possible, un tel raffut ! » À la fin de la répétition, un de ces « techniciens » vient me voir : « Dites donc, vous êtes qui, au juste ? » Je lui réponds : « Je suis la Reine de
la Nuit. » « Aha, c’est donc ça !, dit-il tout doucement, en fait nous avons enregistré tout ce que vous avez chanté. Au fait, je suis Günter Herrmanns, je suis l’ingénieur du son en chef de la
Deutsche Grammophon. On voudrait vous présenter à Monsieur von Karajan la semaine prochaine. » Dans ces moments-là, vous dites : « Seigneur, tu étais à mes côtés ! » On se dit en effet que
n’importe quoi peut arriver sans que nous en ayons conscience. Dans notre culture, le terme générique pour ça, c’est « le bon Dieu ».
MENDE — Karajan vous a alors engagée pour une Fille du Rhin, autrement dit un rôle vraiment secondaire.
MOSER — C’était très bien ainsi.
MENDE — En tout cas, cela vous a permis de l’accompagner au Met, et c’est là que vous avez chanté la Reine de la Nuit, et c’est allé comme une lettre à la poste.
MOSER — Une autre histoire. Je rencontre Karajan sur le palier et je le salue comme il se doit : « Bonjour, Monsieur von Karajan » Mais j’ose cependant lui parler franchement : « Dites-moi,
j’aimerais auditionner ici, car en Fille du Rhin on ne me remarque que si je chante faux. – Vous vous en sentez vraiment capable ? – Quand je chante avec vous, Monsieur von Karajan, je me sens
capable de tout ! – Eh bien, parfait », me répond-il, et il s’en va. 3 heures plus tard, le téléphone sonne chez moi, c’était Rudolf Bing : « Miss Moser, on me dit que vous voulez
auditionner ? » Je n’imaginais pas que ça irait si vite ! Mais j’ai dit oui, naturellement, et le lendemain à 3 heures de l’après-midi je me rends à l’audition.
Joan Sutherland était justement en train de répéter et je me dis : « Oh, je ferais mieux de rentrer tout de suite à la maison ! Elle chante tellement bien, tu n’as aucune
chance ! » Un petit monsieur se présente alors dans ma loge et s’adresse à moi en allemand. À l’époque, tout le monde parlait allemand au Met. « Vous voulez auditionner ici ? Que voulez-vous donc
chanter ? — J’aimerais vous chanter la Reine de la Nuit. – Bon, eh bien allons-y », et il se retrousse les manches. Et là, je vois ce numéro sur son avant-bras. Je me dis : « Oh mon Dieu, mais
qu’est-ce que c’est ? » Je n’avais encore jamais vu ça. Vite je sors en me disant que Karajan m’avait recommandée, c’était déjà quelque chose.
C’est pourquoi je n’ai pas chanté pour moi toute seule, mais comme si Karajan en personne était avec moi sur la scène. Pour lui, il fallait aussi que je chante bien, pour
qu’ensuite on n’aille pas lui dire : « Mais qui nous avez-vous envoyé ? » Donc je suis vite montée sur scène avec ce Monsieur Bär qui m’accompagnait si bien, et j’ai chanté air de la Reine de la
Nuit, après quoi j’entends une voix (toujours en allemand) dans l’obscurité de la salle : « Voulez-vous vous reposer ou enchaîner tout de suite ? – Puisque je suis déjà installée, je vais
continuer. » J’ai alors chanté « Der Hölle Rache ». À la fin de l’air, la même voix me dit : « Montez-me voir dans mon bureau. » C’était ça, Rudolf Bing, et depuis ce jour-là, j’ai été membre du
Metropolitan Opera, 16 ans de rang. Une faveur du Ciel.
MENDE —Vous avez été aussi la seule Allemande à chanter au gala du Centenaire du Met en 1983.
MOSER — C’est exact. Mais la maladie était déjà là. Je ne savais pas ce qui n’allait pas, je me disais seulement : « Ohlala, comment vais-je y arriver ? » Mais j’y suis arrivée.
MENDE — Je me souviens que vous avez chanté de façon extraordinaire ce soir-là.
MOSER — Oui, sans doute. Mais on se rend compte plus vite soi-même que l’entourage. Je veux dire qu’un chanteur doit toujours être vigilant et à l’écoute de son corps, de son intériorité : il
faut toujours s’écouter soi-même, ne jamais négliger cela. […]
MENDE — Vous aimez vous réécouter ? Le soir, quand vous êtes chez vous, vous écoutez vos anciens disques ?
MOSER — Oh non, je ne m’écoute pas. Non, déjà que je pleure encore et toujours d’avoir dû m’arrêter… Et ce n’est pas ça qui changera.
MENDE — Vous avez chanté avec Karajan, Böhm, Boulez, Bernstein, Giulini, etc. Qui était pour vous le chef par excellence ?
MOSER — Karl Richter ! […] On sentait vraiment quelque chose de divin chez lui. Ce n’était pas un oiseau rare comme Bernstein* et les
autres. Non, Richter levait sa baguette, lui imprimait un mouvement instantané, et le ciel s’ouvrait. Richter était le plus grand de tous. Les autres, d’une manière ou d’une autre, mêlaient à
leur art un peu de show ou de représentation. Karl Richter au contraire était un serviteur. Il se passait vraiment quelque chose, quand il dirigeait. Tous ceux qui ont chanté avec lui, dans le
chœur ou comme soliste, vous le confirmeront. C’était une bénédiction de devoir chanter sous sa direction.
MENDE — C’était surtout pour des oratorios.
MOSER — Oui, mais les oratorios étaient importants à mes yeux.
MENDE — Excepté Richter, quel chef a compté pour vous, à l’opéra ou au concert ?
MOSER — Wolfgang Sawallisch. J’ai chanté sous la direction de Sawallisch avec un grand, très grand plaisir. Mais lui, il ne m’a pas tellement appréciée.
MENDE — Que signifie pour un chanteur d’aimer chanter avec quelqu’un ? Que peut apporter un chef à un chanteur ?
MOSER — Il vous porte, il vous donne le sentiment de concrétiser vraiment l’idée que vous avez vous-même d’un rôle. Naturellement cela tient aussi aux partenaires. Car ça ne donne rien si vous
avez des gens médiocres à vos côtés ; cela devient difficile quand on veut être bon soi-même. Le fait est que j’ai toujours mieux chanté quand c’était avec Domingo ou avec Pavarotti ou même avec
Neil Shicoff, etc. Car ce sont des partenaires qui m’ont portée.
Dans l’adversité aussi, il était toujours important d’avoir un bon partenaire, comme Peter Schreier par exemple. Une fois, ici à Munich, dans une production de L’Enlèvement au Sérail au Théâtre Cuvilliés, j’ai raté un passage. J’ai tout simplement fait une faute musicale : je n’ai pas chanté ce que Mozart avait effectivement
conçu. Mais Peter Schreier m’a spontanément donné la réplique en faisant la même faute. Je ne l’oublierai jamais : il a réparé de la sorte la faute que j’avais faite. Le public pouvait alors
penser : « Tiens, ils chantent ça dans une autre version. »
MENDE — Peter Schreier a aussi mis un terme à sa carrière depuis. Avez-vous encore des contacts avec des collègues d’autrefois ?
MOSER — Non, non, car c’est une sorte de deuil qui nous lie. Je suis toujours en relation avec Edith Mathis et avec Anja Silja, elles sont restées des amies toutes les deux. Sinon, je n’ai que
très peu de contacts avec les gens avec qui j’ai chanté. Ah, il y a aussi Christa Ludwig avec qui je suis amie.
C’est bien simple : après s’être retiré, chacun de nous doit organiser sa vie pour éviter de devenir fou, et il faut bien voir qu’on supporte aussi, d’une façon ou d’une autre,
ce qui se joue aujourd’hui au théâtre. Car autrefois, nous avons réconforté les gens, vraiment réconforté. Mais qui trouve aujourd’hui du réconfort au théâtre ? Bon, je ne vais pas me remettre à
pester contre les metteurs en scènes contemporains, je ferais vraiment mieux de laisser tomber. Je sais seulement une chose : autrefois les gens nous ont adoré, parce que en venant à nous à
l’opéra ils pouvaient se dépouiller de toute la crasse du quotidien et qu’ils constataient qu’on leur offrait là quelque chose de bon. Aujourd’hui, la crasse du quotidien est encore plus présente
sur scène que dans la vie.
C’est la grande différence entre autrefois et maintenant. Autrefois, le travail nous était aussi dans une certaine mesure facilité – un metteur en scène d’aujourd’hui devrait
bien écouter ce que je dis – parce que la régie nous aidait à incarner de façon vraisemblable les rôles que nous chantions. Aujourd’hui si les chanteurs, qui sont sans doute tous fabuleux – et je
les admire tous, même Mme Netrebko –, communiquent de façon persuasive une interprétation artistique, ils doivent le faire quasiment contre la mise en scène. C’est naturellement très difficile,
vraiment très difficile. Je pense que c’est aussi pour cette raison qu’ils doivent être capables de faire beaucoup plus de choses que nous à l’époque.
MENDE — Évoquons enfin votre nouveau projet.
MOSER — Comme je vous ai dit, je me suis tue pendant 35 ans. J’ai tellement chanté qu’il n’y avait pas de place pour la parole. Une émission comme celle d’aujourd’hui, je n’aurais pas pu la faire
autrefois. Je me suis exprimée alors presque exclusivement par lettres et j’ai alors mesuré de quelle aide la langue pouvait être. Une femme éminente de Weimar [Nike Wagner] m’a dit un jour : «
La langue allemande ? Tu peux faire une croix dessus ! On n’en a pas besoin ! » Je lui ai répondu : « Ah oui ? C’est ce que nous allons voir ! » Et j'ai fondé un Festival de la langue
allemande, avec Mario Adorf et Otto Schenk et d’autres encores [lectures publiques de classiques allemands, anciens et modernes].
Mon idée était la suivante : la langue qui nous unit est aussi un moyen pour chacun d’exprimer sa propre situation, sa propre foi, son propre enthousiasme, sa propre tristesse
et sa propre colère. Mais on ne peut communiquer toutes ces choses que si on possède vraiment la langue. Et voilà désormais mon travail. J’en suis très heureuse. Nous organisons toujours le
festival dans les Länder de l’Est : nous étions à Weimar, et maintenant je me rends à Quedlinburg. Nous avons été aussi à Rudolstadt. Je vais à Quedlinburg, parce que je pense que ces endroits
qu’on a appelés « paysages florissants » — les gens se sont moqués de Helmut Kohl à ce sujet – le sont tous effectivement. Tous ces châteaux ont été restaurés de façon divine : les chemins
sont ratissés, mais il y manque des traces de pas.
MENDE — Vous enseignez depuis de nombreuses années au conservatoire de Cologne. Quel vademecum donnez-vous à un jeune chanteur ?
MOSER — La discipline. S’ils veulent vraiment atteindre quelque chose, il leur faut de la discipline – et de l’humilité. Ce sont les deux choses décisives. L’humilité et la discipline permettent
d’atteindre le but, peut-être. On doit viser le ciel, et s’estimer heureux si on parvient à la cîme de l’arbre.
* Témoignage d’Edda Moser sur Bernstein dans le recueil de témoignages, Karl Richter in München, 2005, p. 155 :
« J’ai eu une expérience épouvantable avec Bernstein : le matin, on répète, c’est fabuleux, on a le sentiment que tout est en place, et le soir pour le concert tout a changé.
On ne pouvait plus se fier à rien, le tempo était complètement différent : c’est arrivé pour la 10e symphonie de Mahler, c’était terrible. On prend son inspiration en se disant : Ça n’a rien à
voir avec ce qu’il faisait à la répétition. J’étais furieuse. Ce n’est pas possible de se comporter ainsi, c’est grossier. Ce n’était jamais le cas avec Richter. »
Par Bajazet
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Jeudi 16 août 2007
4
16
/08
/2007
15:45
À la fin de la splendide plaquette de la saison 2007-2008 de la Monnaie de Bruxelles (grand chic, vraiment), on trouve les réponses de quelques artistes programmés à des questions assez banales. Voici ce que répond Anna Caterina Antonacci.
1) Qu'est-ce qui vous pousse à créer ou à interpréter un rôle ?
Bien que j'en reste éloignée, la recherche de la perfection est un aspect important, mais moins que la satisfaction de ma schizophrénie : sur scène se retrouve une part de moi que je ne suis pas tous les jours. Quelle est la vraie en moi, celle qui scintille, capte l'attention de tous, se déchaîne, exagère et fait pleurer, ou celle, beaucoup plus maussade, qui sort par l'entrée des artistes à la fin du spectacle ?
2) Quel aspect de votre personnalité est essentiel à votre métier d'artiste ?
Je crois que précisément l'incapacité à communiquer normalement avec les autres se transforme sur scène en électricité expressive : en d'autres termes, le fait d'échouer dans presque toutes ses relations humaines porte un artiste à se donner tout entier au public, à moins que ce ne soit le contraire, qui sait ? Mais parmi d'autres qualités importantes figure celle de savoir s'adapter facilement à de nouveaux milieux, à de nouvelles personnes, et de réagir aux échecs en y puisant force et expérience.
3) Quelle a été votre expérience artistique la plus marquante ?
Je ne puis en isoler une, nombreuses sont les expériences qui m'ont formée.
4) Quels sont les artistes qui comptent le plus pour vous ?
Assurément ceux qui ont du génie dans leur domaine mais ne sont ni universellement connus ni richissimes et manifestent leur grandeur sans que les autres y prêtent beaucoup d'attention.
5) Qui était le héros de votre enfance ?
Je ne me souviens pas bien. Sandokan ? Le Baron perché d'Italo Calvino ? Ma cousine Édith ?
6) En quelle œuvre d'art aimeriez-vous être réincarnée ?
L'Extase de sainte Thérèse du Bernin.
7) Pour vous, que représente un théâtre ?
Mon chez moi.
Par Bajazet
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Samedi 8 septembre 2007
6
08
/09
/2007
14:50
Précipitée dans la gloire : c'est une image paradoxale que Bossuet emprunte à Tacite dans son Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.
« Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle ? N'allait-elle pas gagner tous les coeurs, c'est-à-dire, la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner ? Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, qu'elle allait être précipitée dans la gloire ? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même ? ne s'adorent-elles pas secrètement ? ne veulent-elles pas être adorées ? »
De même, si l'art lyrique est une longue servitude, la gloire qui peut l'accompagner entraîne avec elle des précipices affreux. Prenez, au hasard, Edita Gruberova, idole de l'Allemagne, de l'Autriche et du Japon. Elle n'est pourtant pas née avec une cuiller d'or dans la bouche. Jeune troupière à l'Opéra de Vienne, elle en a abattu, des années durant, des Tebaldo de Don Carlo, des Fiakermilli, même des Reines de la Nuit où son excellence ne lui apporta guère plus qu'une reconnaissance certaine, non pas la gloire. Pour cela, il a fallu le rôle de Zerbinetta, au milieu des années 70, au moment où elle n'allait pas tarder à aborder Lucia puis Gilda. À l'époque, si l'on excepte Zerbinetta avec Solti, sa fortune discographique ne comptait guère que du Mozart : un Sifare dans la première intégrale de Mitridate chez DG, face à Arleen Auger, Agnes Baltsa et Werner Hollweg, ou une première Konstanze chez Eurodisc, avec Araiza. Timbre aquatique, chant éblouissant, assez froid aussi, impeccable.
Je me souviens d'une Somnambule à la radio, en direct de Genève en 1981 ou 1982, avec Peter Jeffes et Roger Soyer, qui était extraordinaire, lunaire, émouvante. Le rôle, il me semble, convenait parfaitement à ses qualités vocales et poétiques. C'est la première fois que je l'entendais, et j'avais été subjugué. Du reste, « Ah non credea mirarti » qui figure dans son étonnant récital Orfeo, est d'une admirable mélancolie, quelle que soit la froideur intrinsèque du timbre.
Sa franchise d'exécution — en particulier cette netteté d'intonation que Callas estimait indispensable au bel canto — allait bientôt tomber en déshérence. Car au fur et à mesure que Gruberova montait sur son trône de gloire pour n'en plus redescendre, les premiers signes d'un maniérisme bizarre s'installaient complaisamment. Bizarre en effet pour une artiste qui se réclamait de l'art de Callas dans son approche du bel canto : intonations par en-dessous érigées en système expressif, contrastes outrées de nuances et de dynamiques, jeu volontiers histrionique, bref tout ce qui éclate dans ses récentes prestations en Norma ou Elizabeth de Roberto Devereux, immortalisées par le DVD.
(J'en profite pour réclamer une cellule de soutien pyschologique à destination de Kat et Sieglinde, qui ont essuyé cet art singulier dans l'enceinte de l'Opéra de Munich.)
De ce point de vue, il est permis de rester réservé sur le fameux disque d'airs de concert de Mozart avec Harnoncourt (Teldec, vers 1991). Performance spectaculaire sans doute, captée sur le vif, mais aussi gloussements, ondulations, chichis. « Vorrei spiegarvi » est ainsi horripilant. Ce n'est pas du mauvais goût comme dans les rôles dramatiques de Bellini ou Donizetti où l'interprète cherche à compenser ce que l'organe lui refuse par une expressivité plus d'une fois erratique, sans noblesse ; ce n'est pas non plus le naufrage de son Elettra gloussante et sans assise dans l'Idomeneo enregistré pour et avec Pavarotti ; mais, comme on dit, ce n'est pas ça.
La différence est en tout cas très frappante entre ce disque avec Harnoncourt et les premiers albums d'airs de concert, gravés une dizaine d'années plus tôt. Celui publié par DG est techniquement bien plus franc (ce disque est le modèle avoué de Natalie Dessay, qui fait d'ailleurs preuve dans son propre disque d'airs de concert chez EMI d'un mimétisme vocal étonnant avec cette Gruberova-là) mais c'est surtout celui paru chez Decca (réédité en CD dans la coll. "Grandi Voci"), avec des airs moins virtuoses, qui enchante par la fluidité, la rigueur et la poésie du chant, avec il me semble un aigu plus rond, plus aimable, et un sourire qui se perd plus tard avec Harnoncourt.
Mais qu'importe : la gloire de Gruberova auprès de son public, indéfectible, lui permit de fonder sa propre maison de disques afin de graver à son gré sa cohorte de reines égarées et de folles roulant des yeux. Mais l'adoration hystérique du lyricomaniaque est une grâce périlleuse. De fait, la gloire de la soprano produit des dégâts collatéraux, parmi lesquels celui-ci :
Où est ta victoire ? On comprend mieux qu'Edita Gruberova, jetant un œil désenchanté sur sa propre gloire, ait récemment résolu de faire retraite loin des pompes et des ors. Qui l'eût dit ? Elle se consacre désormais à présenter le bulletin météo à la télévision ouzbèque :
« Ce week-end, retour progressif à la norma. Profitez-en pour planter du gui ! »
Par Bajazet
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